123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageCulture

Avec ses ânes, ce clown mène une résistance poétique

Thomas Carabistouille, alias le clown Mamouche, a marché pendant un mois avec ses ânes entre le Maine-et-Loire et la Mayenne.

L’artiste clown Thomas Carabistouille marche avec ses ânes et son chapiteau miniature pour recréer du lien au gré de ses rencontres. Un cirque original, pour une « résistance poétique ».

À vélo, à pied, en péniche… Les tournées écolos d’artistes [3/4] Terminé les festivals énergivores, les concerts à l’autre bout du monde : ces artistes ont décidé de faire de l’art bas carbone. Tour d’horizon des initiatives qui méritent d’essaimer !



Bords de la Mayenne, reportage

Il y a des personnes qui ne passent pas inaperçues, et Thomas Carabistouille est clairement de celles-là. L’artiste de 54 ans, grimé en clown, nous attend au bord de la rivière, à l’ombre des frênes. Son look détonne, voire intimide. Il y a le traditionnel nez rouge et le visage recouvert d’argile blanche, bien sûr, mais aussi un bonnet jaune à sequins — qui scintille comme une boule disco sous le soleil —, un débardeur gris élimé qui semble avoir vécu 1 000 vies, une jupe en dentelle noire et un long manteau en fausse fourrure qu’une amie lui a dégoté.

Voilà déjà huit jours que Thomas a quitté Angers (Maine-et-Loire) dans cette tenue. Il randonne depuis avec ses deux ânes (baptisés Chiffon et Douloustagan) et son chien (Bayrla), sur les bords de la Mayenne, pour raconter aux gens « l’histoire de Mamouche », son personnage de clown à l’accent russe. Son but : « Faire du cirque d’une autre manière. » S’obliger à prendre le temps.

Thomas Carabistouille alias Mamouche, un clown à l’accent russe. © Mathieu Génon / Reporterre

« Souvent, quand on parle des tournées qu’on fait, on parle du nombre de kilomètres qu’on a parcouru, du temps qu’on a mis, explique-t-il. On essaie de quitter un monde de production et finalement on se retrouve dans un autre espace de production ! J’apprends à lâcher prise : aujourd’hui, je vais faire seulement 6 km et tout va bien. Je prends le temps d’être là, juste là. » Il s’est donné un mois pour rejoindre la ville de Craon, en Mayenne.

Pendant son périple à pied, de nombreux jeunes et adultes viennent à sa rencontre. «  On a le temps de se dire bonjour, de partager quelque chose.  » © Mathieu Génon / Reporterre

Un mois pour enfiler les vêtements et les intonations chantantes de Mamouche, lors des spectacles prévus dans des écoles et des librairies, mais aussi au gré des hasards, sur les routes et chemins. Quelques heures plus tôt, il a par exemple improvisé une scène sur un marché, en sortant de ses valises un chapiteau miniature et ses objets-comédiens.

Tout au long de l’après-midi, il croisera des couples, des familles, même un enfant à bicyclette qui le suivra pendant plusieurs kilomètres… « On a le temps de se dire bonjour, de partager quelque chose, se réjouit-il. Si je faisais le même parcours en voiture, il ne se passerait pas la même chose. »

«  Il faut de l’espoir. Il y a encore des gens qui essaient de regarder le monde avec des yeux qui pétillent.  » © Mathieu Génon / Reporterre

Résistance poétique

Thomas/Mamouche avance tranquillement, ses ânes à sa droite, son chien tout devant. Sur le dos des équidés sont accrochés des sacoches, des tentures de toutes les couleurs, un miroir de poche, une girafe en plastique… De quoi attirer l’œil.

Deux femmes à vélo s’arrêtent un instant : « Oh ! Vous venez d’où comme ça ? » Mamouche les emberlificote, leur répond dans son accent qu’il vient du bout du monde, d’un peu de partout, mentionne aussi la Pologne. Les deux amies s’amusent, n’arrivent pas à déceler s’il est sérieux ou non. « Vous marchez vraiment depuis la Pologne ? Mais non, c’est pas possible, vous rigolez ! »

Constatant qu’elles ne réussiront pas à lui tirer de véritables informations, elles reprennent la route au bout de quelques minutes en se marrant. « Être en clown sur le chemin autorise les gens à être leur propre clown, nous dit ensuite Thomas dans sa vraie voix. Qu’est-ce que c’est beau de voir un adulte qui parle comme un enfant à un clown ! La personne se laisse porter. Mon but ce n’est pas de faire rire, mais de faire ressentir l’instant. Tu emmènes les gens dans une autre dimension. C’est amener de la poésie, de l’illusion, de l’émotion. »

La présence des ânes permet une «  autre ouverture  » vers les personnes rencontrées. © Mathieu Génon / Reporterre

Il parle même de « résistance poétique ». Particulièrement dans une époque et une région — les Pays de la Loire — où les financements de la culture sont menacés. La présidente du conseil régional, Christelle Morançais, par ailleurs vice-présidente du parti d’Édouard Philippe Horizons, a annoncé en novembre 100 millions d’euros de coupes dans le budget régional d’ici 2028. Avec la culture et le monde associatif parmi les premières victimes.

« Quand tu coupes les financements de la culture, tu coupes les possibilités de liens entre les gens, affirme Thomas. Ils veulent rétrécir nos champs de vision pour créer du conflit entre les individus. Moi, je marche pour justement recréer du lien avec les gens. »

Thomas dans son campement avant la nuit. © Mathieu Génon / Reporterre
Le matin, l’artiste se remaquille en Mamouche avec de l’argile blanche. © Mathieu Génon / Reporterre

L’étape du jour s’achève dans un bar-tabac-épicerie à Daon, commune mayennaise peuplée d’un peu plus de 500 personnes. « Ici, où l’on peut boire un coup, faire quelques courses et rencontrer des gens, c’est aussi un lieu de résistance pour maintenir du lien », estime Thomas, triste de voir ce genre d’endroits disparaître.

L’artiste clown confesse s’arrêter systématiquement dans les cafés et supérettes des villages qu’il traverse, même s’il n’a rien à acheter. « C’est mon petit acte militant, dit-il en riant. C’est important de faire le plein de lieux de résistance poétique, dans ce monde de fous. »

Le pouvoir attractif des ânes

Thomas choisit ensuite un coin d’herbes hautes au bord de la Mayenne pour installer son campement. Il décroche les sacoches des ânes et leur délimite un enclos pour la nuit. Cela fait dix ans que Chiffon et Douloustagan partagent son existence. Loin d’être un moyen de transporter son matériel, « ils sont des compagnons de route et de vie », raconte Thomas.

« Il y a deux ans, Chiffon m’a prévenu que j’avais un cancer. On devait partir pour une tournée de spectacles et il boitait, il ne voulait pas qu’on parte. Je me suis dit : “Il essaie de me dire un truc”. J’avais une sensation dans le cou, j’ai consulté et c’était un cancer de la peau. »

Ces ânes sont des «  compagnons de route et de vie  ». © Mathieu Génon / Reporterre

Avant les ânes, il a voyagé avec des chevaux, des vaches aussi. Mais avec les ânes, des « animaux intelligents, posés, ancrés », ce fut vraiment le coup de cœur. Thomas décrit comme il aime entendre leur respiration et leurs ronflements, la nuit, près de sa tente. Il se rend aussi compte à quel point voyager avec eux permet une « autre ouverture » vers les autres. Preuve en est dès le lendemain matin, quand deux jeunes filles s’approchent de son campement, alors qu’il vient de finir de se remaquiller en Mamouche.

« Ils sont trop mignons ces ânes ! » s’extasient Inès, 9 ans, et Jade, 12 ans. Les sœurs racontent qu’elles font de l’équitation ; le clown leur propose alors de tenir les rênes pendant quelques mètres. La maman des fillettes les suit en souriant. « Si on l’avait croisé tout seul en pleine campagne, pas sûr qu’on serait venues, reconnaît Sandrine en rigolant. Mais là, avec les ânes… C’est surprenant, ça nous intrigue. »

Après un mois sur les routes, Thomas Carabistouille et ses ânes sont repartis en résidence dans le Maine-et-Loire. © Mathieu Génon / Reporterre

Depuis notre rencontre, Thomas/Mamouche a fini son périple en Mayenne. Il est rentré chez lui à Rablay-sur-Layon (Maine-et-Loire), où est installé un véritable chapiteau dans son jardin. Il repartira sur les routes l’année prochaine, fin mars, pour au moins six mois de voyage jusqu’en Ariège. Pour continuer sa résistance.

« Il y a des fois où je me lève le matin, je lis les titres d’un journal et je me demande ce que je fais avec mon nez rouge sur mon bout de chemin. Mais il faut de l’espoir. Il y a encore des gens qui essaient de regarder le monde avec des yeux qui pétillent. »


legende