Média indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Tribune — Luttes

Bac de philo : la copie d’une activiste non violente

Pour le climat, une militante de Dernière Rénovation s'est attachée au filet de Roland-Garros, le 3 juin 2022.

« Est-il juste de défendre ses droits par tous les moyens ? » Tel a été l’un des sujets du bac de philo 2022. Reporterre a donné carte blanche à Pauline Boyer, activiste climat optant pour la non-violence, pour y répondre.

Pauline Boyer est activiste pour le climat et coautrice du Manifeste pour la non-violence.



« Vous avez 24 heures pour vous organiser. Dans le cas contraire, vous assisterez à une exécution capitale à laquelle je ne prendrai aucun plaisir mais devant laquelle je ne reculerai pas. Je n’ai pas le choix. Vous ne nous laissez pas le choix. Le deal est simple, autant qu’historique. » [1] Virgil Solal coupe la liaison avec la police après avoir réclamé 20 milliards d’euros de caution pour la remise en liberté du PDG de Total qu’il a kidnappé, ainsi que l’arrêt des projets d’extraction d’énergies fossiles et le financement de la transition énergétique.

Ce soldat des forces spéciales, écoterroriste à la tête de « Greenwar », mis en scène dans le livre Impact, est animé par la rage provoquée par le décès sa fille mort-née à cause de la pollution atmosphérique et veut sauver la planète. Ce palpitant thriller d’Olivier Norek s’articule autour de la question des moyens utilisés pour défendre nos droits. Mettons de côté le possible désir de vengeance de Virgil Solal et concentrons-nous sur sa détermination à stopper les émissions de gaz à effet de serre pour sauver l’humanité du chaos climatique. La fin justifie-t-elle les moyens, au sein de sociétés dont les lois n’évoluent pas aussi vite que le dérèglement climatique et ne permettent pas d’empêcher la destruction de la biodiversité, et de bafouer les droits humains 

« Défendre nos droits est une nécessité vitale. »

Pouvons-nous prendre une vie pour en sauver d’autres ? Deux vies ? Une poignée ? Lesquelles ? Les puissants ont usé cette excuse jusqu’à la moelle pour mener bien des guerres et perpétrer des génocides. S’autoriser à commettre l’acte de tuer « pour faire le bien » revient à s’arroger un pouvoir démiurgique [2], incrusté dans la violence du système actuel. C’est chercher la justice en utilisant un schéma de pensée qui ne peut générer que l’injustice. C’est renoncer à la liberté et aux droits humains, bafoués dans la façon même de résoudre le problème.

« L’atmosphère du meurtre quotidien efface aussitôt le but même de la lutte, car on prend l’habitude de tuer, de ne plus estimer la vie humaine, en contradiction avec le but poursuivi : le bien public, le bien des hommes. L’habitude de tuer ne peut produire que des meurtriers », relatait Simone Weil après son expérience de la guerre d’Espagne [3]

La violence engendre de la souffrance, de la haine, de la vengeance. Cabossant toujours plus nos sociétés, elle coupe des liens là où il est vital d’en créer, met en place des dictatures sous prétexte de libérer les peuples. Seul un long et fastidieux processus réparateur peut ensuite guérir les individus et régénérer le collectif. Onze ans après la conférence internationale d’Aiete et l’annonce de l’arrêt définitif de la lutte armée par le groupe armé ETA, le processus de paix au Pays basque patine encore. De nombreuses familles de victimes et ex-membres d’ETA souffrent encore aujourd’hui des conséquences de la lutte armée.

250 activistes manifestant contre Total, à l’initiative de Greenpeace, ANV-COP21, Alternatiba et Les Amis de la Terre, le 25 mai 2022. © Tiphaine Blot/Reporterre

Plutôt que d’éliminer des têtes, viser le cœur : c’est le but des luttes non violentes

Pour autant, lorsque les lois échouent à protéger nos droits, la passivité ne doit pas être une option. Défendre nos droits est une nécessité vitale. Il s’agit donc de trouver les meilleurs moyens d’agir, afin d’établir des lois qui serviront l’intérêt général et seront respectées. Plutôt que d’éliminer des têtes derrière lesquelles se cachent des milliers d’autres, et de participer à la surenchère de la violence, la proposition est de viser le cœur. C’est le but des luttes non violentes.

Rendre détestable l’idée d’occuper un poste dans une industrie polluante, rendre illégitime tout projet détruisant la vie, tout en semant les graines d’un monde en paix permettant le vivre ensemble, condition indispensable au respect de nos droits. À l’opposé d’une contre-violence, la non-violence suppose de faire face à la violence pour la confronter en l’abordant d’une tout autre manière pour l’éradiquer à la racine.

« Désobéir aux lois injustes permet leur questionnement. »

La palette d’actions non violentes s’étend à l’infini autour d’une colonne vertébrale : le respect de la vie sous toutes ses formes. Elles permettent de manier les forces de persuasion et de contrainte en faisant preuve de ruse et de malice pour créer des rapports de force pour remporter des victoires, tout en préfigurant dans leurs méthodes les interactions d’un monde pacifié. La non-violence exige de s’exposer à la violence pour générer les conflits nécessaires à la réparation des injustices, parfois en s’interposant avec nos corps jusqu’à la désobéissance civile. Désobéir aux lois injustes permet leur questionnement et leur évolution pour recréer des espaces balisés à l’intérieur desquels la liberté et les droits de chacun et chacune peuvent être respectés.

250 activistes bloquant l’assemblée générale de Total, le mercredi 25 mai 2022. © Tiphaine Blot/Reporterre

Des milliers de citoyen·nes sont engagés dans des campagnes non violentes offensives et remportent des victoires, y compris contre Total, tels l’abandon de la construction d’un centre de recherche Total au milieu du campus Polytechnique ou de son projet de forage dans les eaux profondes du récif de l’Amazone.

Depuis des mois, des activistes s’activent à saboter la construction du plus grand pipeline chauffé au monde dans l’est de l’Afrique, Eacop, un projet dangereux et anachronique de la multinationale. Ils et elles sapent avec une détermination sans faille les piliers du projet : vingt banques et sept assureurs se sont déjà désistés. Un recours juridique est lancé. Dix mille personnes ont écrit à leur banque à ce sujet. Une messe a été célébrée contre Eacop. Les intrusions d’activistes dans des conférences internes de Total se succèdent avec le slogan : « Partout où vous serez, on sera ». La dernière AG de Total a été bloquée par le mouvement climat...

Ces actions bouleversent les consciences, dévoilent les clivages dans la vision de nos sociétés et mettent en lumière la différence entre légalité et légitimité. Elles portent en elles le respect du vivant et la possibilité d’un monde plus juste, en utilisant la force sans la violence, pour avoir le maximum d’impacts.

📨 S’abonner gratuitement aux lettres d’info

Abonnez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’abonner
Fermer Précedent Suivant

legende