123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Transports

Barcelone agrandit son aéroport, en pleine crise climatique

L'agrandissement de l'aéroport voulu par le gouvernement coûterait 3,2 milliards d'euros.

Aigles de Bonelli, bécasseaux... Bien des oiseaux souffriront de l’agrandissement de l’aéroport de Barcelone annoncé par le gouvernement catalan. Sans compter les nuisances pour les riverains, qui mènent bataille.

El Prat de Llobregat (Catalogne), reportage

Posés dans la lagune, les flamants roses prennent le soleil, indifférents au vrombissement incessant des avions. Non loin, aigrettes, canards et cormorans barbotent dans cette zone humide encore préservée aux portes de Barcelone. « On mène une mission impossible, un peu comme Astérix et le village d’irréductibles Gaulois, sourit, amer, Nestor Urios, l’un des gestionnaires des quelque 1 000 hectares d’espaces naturels du delta du Llobregat. On essaye de sauver ce qui peut l’être. »

Pour combien de temps ? Mardi 10 juin, le gouvernement catalan a annoncé avoir trouvé un accord avec le gouvernement central espagnol et le gestionnaire aéroportuaire Aena pour agrandir l’aéroport. Un projet évalué à près de 3,2 milliards d’euros, qui « menacerait directement cet environnement exceptionnel », selon Nestor Urios.

Vers « un grand hub de connexions intercontinentales »

Pour Salvador Illa, président socialiste de la région de Catalogne, pas question de tergiverser. L’aéroport de Barcelone — 55 millions de passagers en 2024 — « approche rapidement de la limite de sa capacité », a-t-il assuré lors d’une conférence de presse. Il s’agit d’« une infrastructure cruciale pour la prospérité de la Catalogne, mais aussi de l’Espagne et de l’Europe. Nous ne pouvons pas perdre plus de temps », a ajouté le président catalan. Il veut faire d’El Prat « un grand hub de connexions intercontinentales ».

Au cœur du projet, l’extension de l’une des pistes de l’aéroport pour permettre le décollage et l’atterrissage des avions gros porteurs. Aigle de Bonelli, bécasseau maubèche, tadorne casarca… « Allonger la piste de 500 mètres, ça veut dire rogner sur la pinède et la lagune de la Ricarda, qui sont une zone Natura 2000 et une zone spéciale de protection des oiseaux », se désole le naturaliste. « Ce type de milieu humide méditerranéen est très rare en Europe. »

Assurant prendre en compte ces préoccupations, Salvador Illa a affirmé que 250 hectares seraient « renaturalisés » dans le delta en compensation des destructions. Il a par ailleurs annoncé que de nouveaux faucons seraient introduits sur le site. Les rapaces effrayent en effet les autres oiseaux, qui ainsi ne risquent pas de finir écrasés par les avions. Pas de quoi convaincre Nestor Urios : « Lors des derniers gros chantiers d’aménagement, pour l’aéroport notamment, on devait déjà avoir des mesures de compensation. Seule une partie minime a été réalisée. »

Particules fines et pollution sonore

À quelques kilomètres de là, Elena Idoate et Pere Bonet ne décolèrent pas non plus. Habitants de la petite ville d’El Prat, coincée entre Barcelone et l’aéroport, ils ont créé en 2019 un collectif de riverains, Ni un pam de terra, pour s’opposer à la possible extension aéroportuaire.

« Non seulement ce projet mettrait en danger la vie du delta, mais il augmenterait les émissions de gaz à effet de serre de l’infrastructure d’au moins 33 %, selon nos calculs, expose Elena. Sans compter les conséquences pour la santé des riverains à cause des particules fines et de pollution sonore. » Une fois agrandi, l’aéroport verrait décoller et atterrir pas moins de 90 avions par heure, soit 3 toutes les deux minutes.

« Ce sera une lutte de longue haleine »

Son compagnon questionne également les motivations économiques du projet : « Ils planifient l’augmentation du trafic aérien dans une région déjà très affectée par le surtourisme. Pour les habitants, le tourisme signifie une explosion des inégalités. » Soit l’augmentation des loyers et du coût de la vie, le déploiement des emplois précaires dans l’hôtellerie et la restauration notamment.

La coalition Zeroport — dont fait partie le collectif riverain — a ainsi annoncé mardi 10 juin préparer une grande mobilisation. « Ce sera une lutte de longue haleine, admet Elena, mais on peut s’appuyer sur un soutien populaire : les gens d’ici ne veulent pas de ce projet. » De son côté, le gouvernement régional catalan entend débuter les travaux en 2030, avec l’extension de la piste et la construction d’un nouveau terminal. Mise en service envisagée en 2033.

legende