Grimpeurs contre oiseaux : des voies d’escalade fermées pour laisser nicher des aigles
Des grimpeurs dans le cirque de Gens, en Ardèche, où plus de 300 voies d'escalade ont été ouvertes. - © Matthieu Dupont / Hemis.fr / hemis.fr / Hemis via AFP
Des grimpeurs dans le cirque de Gens, en Ardèche, où plus de 300 voies d'escalade ont été ouvertes. - © Matthieu Dupont / Hemis.fr / hemis.fr / Hemis via AFP
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En Ardèche, une mairie a supprimé des voies d’escalade sur une falaise pour faciliter le retour de l’aigle de Bonelli. Une décision contestée par certains grimpeurs, qui ont porté l’affaire en justice. Ils ont été déboutés.
Une majestueuse falaise de calcaire surplombe l’Ardèche. Quelques cordes multicolores accrochées à son sommet pendent dans le vide. En bas, sur la vire, des grimpeuses et des grimpeurs profitent des derniers rayons de soleil qui enflamment la paroi du cirque de Gens avant de ranger leur matériel. Nous sommes dans l’un des sites d’escalades les plus connus d’Ardèche. Un lieu sauvage et majestueux, au cœur d’une polémique qui oppose naturalistes et grimpeurs.
En mai 2023, la mairie de Chauzon, propriétaire d’une partie de la falaise, a décidé de supprimer une soixantaine de voies d’escalade sur les 313 lignes existantes. Ce faisant, elle espère le retour de l’aigle de Bonelli, une espèce menacée qui pourrait nicher dans ses anfractuosités. Cette décision a déclenché la colère d’associations sportives, notamment la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME), qui a dénoncé un manque de concertation et a attaqué l’arrêté du maire en justice. Leur requête a été rejetée par le tribunal administratif de Lyon le 7 mai 2025.
Pour comprendre pourquoi certains grimpeurs refusent de partager leur terrain de jeu avec des aigles, il faut remonter dans le temps. Dans les années 1980, une poignée de passionnés ont commencé à équiper des falaises — à Chauzon comme ailleurs — sans autorisation ni étude environnementale. Chaussons aux pieds et perforateurs au baudrier, ils ont planté leurs pitons sur les plus belles lignes de la paroi du cirque de Gens. Au fil des années, près de 313 voies ont été ouvertes, réparties sur environ 700 mètres de long.
À l’époque, aucun aigle ne volait dans ces cieux. « Les falaises ont été investies par les grimpeurs au moment où l’espèce était au plus bas de sa population », explique à Reporterre Alain Ravayrol, grimpeur et naturaliste, spécialiste de Bonelli. Mais 40 ans plus tard, la situation a changé. 46 couples de ce rapace — encore noté comme « menacé » sur la liste rouge nationale de l’Union internationale pour la conservation de la nature — s’ébattent aujourd’hui dans plusieurs sites français. En 2019, certains se sont installés dans les gorges de la Baume, à seulement 3 km au sud du cirque de Gens. Et comme ils apprécient les lieux de nidification déjà existants, ils pourraient réinvestir deux anciens emplacements repérés à Gens.
Pour l’inciter à revenir, il faut lui faire de la place. « Cette espèce a besoin d’un territoire de 60 à 120 km². S’il y a un couple tous les 5 à 10 km, c’est l’optimum. La question qui se pose est simple : vont-ils trouver des falaises où nicher ? » s’interroge Alain Ravayrol dans une tribune publiée sur le site du Syndicat des professionnels de l’escalade et du canyon (Snapec).
Or, l’aigle de Bonelli est un rapace farouche, qui s’accommode mal de la présence humaine. Un simple dérangement pendant sa période de nidification peut entraîner un abandon du nid. Seule solution : déséquiper les voies les plus proches, c’est-à-dire supprimer les pitons permettant d’accrocher son matériel de protection.
« Les interdictions temporaires ne sont pas suffisantes »
Avant de prendre cette décision radicale, la mairie a organisé plusieurs concertations avec les grimpeurs, notamment le comité local de la FFME. Ce dernier avait proposé de fermer le site le temps de la nidification. « Nous avions travaillé avec la LPO locale pour interdire le secteur pendant 8 mois. Comme les oiseaux ont des bagues GPS, on aurait pu les surveiller et augmenter la période d’interdiction si l’aigle restait plus longtemps », assure Sandrine Van Landeghem, directrice du département activités et sites naturels d’escalade de la FFME.« L’origine du problème n’est pas que la FFME soit contre les oiseaux, mais un manque de dialogue local », assure-t-elle.
Cette absence de concertation a été dénoncée par plusieurs acteurs interrogés par Marie Catelain, doctorante en sociologie du sport qui travaille sur les conflits environnementaux liés au développement de l’escalade et du surf. Elle a rencontré une vingtaine de personnes dans l’affaire de Chauzon. « Les grimpeurs ont dit que ce déséquipement s’était fait sans concertation et surtout, qu’il serait définitif, alors que le retour de l’aigle n’est pas certain », explique Marie Catelain.
Elle dresse cependant une liste de réunions, de visites et de diverses rencontres organisées entre les différentes parties prenantes. « Sauf que les grimpeurs estiment que la concertation a été biaisée car les organisateurs seraient partiaux et la décision finale n’a pas pris en compte leurs arguments », précise Marie Catelain.
Pour le maire de Chauzon, Jean-Claude Delon, la réaction d’une partie du monde de l’escalade est surprenante. « Depuis une dizaine d’années, nous faisons des réunions pour discuter du sujet », assure-t-il à Reporterre. Faute de trouver un compromis, il s’est vu contraint de prendre cet arrêté. « C’est un site où il n’y a pas de gardien pour vérifier si les gens viennent ou pas. Les interdictions temporaires ne sont pas suffisantes. On a déjà mis des panneaux en haut de la falaise pour dire qu’il y avait un secteur protégé, ils ont été détruits », poursuit-il.
Pour faire pression sur l’édile, une manifestation a été organisée en décembre 2022. La municipalité n’a pas flanché et a publié son arrêté le 16 mai 2023. Il s’agit d’une des premières applications concrètes de l’article L.360-1 du Code de l’environnement issu de la loi Climat et résilience. Il confère au maire un pouvoir de police spécial lui permettant de réglementer ou d’interdire l’accès et la circulation dans des espaces protégés.
C’est ce texte qui a été attaqué en justice le 13 juin 2023 par la FFME et son comité territorial, la Fédération sportive et gymnique du travail et le club d’escalade des gorges de l’Ardèche. « Quand nous avons expliqué au juge qu’un plan national d’action de plusieurs millions d’euros d’argent public avait été engagé pour faire des recherches sur l’aigle de Bonelli, il a décidé de rejeter leur requête », explique Olivier Gourbinot, juriste chez France Nature Environnement et grimpeur. Entre 2014 et 2020, près de 1,5 million d’euros ont été investis dans une vaste étude comportementale sur l’aigle de Bonelli. Les naturalistes disposent ainsi de données scientifiques solides permettant de formuler des recommandations pour favoriser son retour.
Cette expertise scientifique a d’ailleurs convaincu certains acteurs ne pas suivre la FFME dans son combat juridique, dont le Snapec. « Nous avons estimé qu’il était nécessaire de ne pas contrevenir à cet intérêt supérieur de protéger cette espèce, même si cela allait restreindre l’espace de pratique. Au vu de l’investissement fait par l’État dans la préservation de l’aigle de Bonelli, la décision de fermer quelques voies reste raisonnable », explique Loïc Le Denmat, salarié du syndicat.
« Un crime de lèse-majesté »
Face aux données scientifiques, pourquoi un tel entêtement juridique contre la décision du maire de Chauzon ? « Je ne serai pas loin de penser que si on fermait 60 voies pour les grimpeurs moyens, ça mobiliserait moins. Mais là, s’attaquer au joujou de ceux qui posent en photo dans les magazines spécialisés qui vont s’empresser de relayer la mobilisation, c’est un crime de lèse-majesté », dit Alain Ravayrol dans un texte publié sur le site du Snapec. Car les deux secteurs déséquipés, baptisés Enola Gay et Dévers, étaient cotés dans les niveaux 6 et 7. Or, une étude de la FFME a calculé que seuls 8 % des grimpeurs atteignaient le septième niveau à vue.
Cette élite souvent expérimentée est la même qui équipe les voies d’escalade et qui peut se sentir lésée par leur disparition. « On aménage un espace naturel en plaçant des points. On crée une voie, on lui donne un nom. Tout cela entraîne un lien affectif avec cet espace, une forme d’appropriation territoriale », explique Inti Cohen, moniteur d’escalade dans l’Hérault et membre de FNE.
Falaises : des partages réussis
Redonner leur place aux animaux n’entraîne pas toujours de conflits. Dans l’Hérault, une partie de la falaise de Claret a été déséquipée en bonne intelligence entre les grimpeurs et les naturalistes, comme le montre le documentaire Les Emmerdeurs.
Dans le Gard, la suppression de voies dans les Concluses de Lussan a permis le retour d’un couple d’aigles de Bonelli qui avait disparu en 1989. La situation était cependant différente de Chauzon : Lussan étant protégé par un arrêté de protection du biotope, l’équipement était illégal. « Ça a été relativement tendu avec les grimpeurs et s’il n’y avait pas eu cet arrêté préfectoral, ça n’aurait jamais été déséquipé », affirme Guillaume Frechet, naturaliste et salariée du syndicat mixte des gorges du Gardon.
« Pour les grimpeurs, les falaises sont un support à une activité récréative. Pour l’aigle, c’est un endroit nécessaire à sa survie, dit-il. Il faut que chaque être vivant puisse avoir sa place et l’humain ne doit pas investir chaque centimètre carré de la planète. »