Bataille dans le Vexin contre une cimenterie bien plus grise que verte

6 février 2018 / Dominique Louise Pélegrin

L’avenir de la « dernière cimenterie » d’Île-de-France, près de Mantes-la-Jolie, dépend de l’exploitation d’une carrière de calcaire voisine. L’autrice de cette tribune réfute les arguments « verts » des promoteurs du projet, arguant qu’une telle activité polluante et dévoreuse de terres n’a plus sa place aujourd’hui.

Dominique Louise Pélegrin est membre de l’Association vexinoise de lutte contre les carrières cimentières (AVL3C Vexin Zone 10).


Ça bouge dans la vallée de la Seine. Depuis un an, plus de 40 maires des Yvelines — dont ceux de Poissy, Les Mureaux, Mantes, quatre conseillers départementaux ainsi que le député du secteur ont signé une motion demandant l’arrêt d’un projet d’extension de carrières cimentières porté par la multinationale Heidelberg-Cement près de Mantes. Il y a polémique sur ces projets depuis… les années 1980.

La cimenterie de Gargenville date de 1921 et se situe aujourd’hui en pleine communauté urbaine (11.000 riverains, 26.000 voisins) dans une zone classée « sensible » pour la pollution atmosphérique — avec des conséquences avérées pour la santé (maladies respiratoires, etc.). Elle fait partie des dix plus grands pollueurs d’Île-de-France. Si le projet de carrière était accepté, elle continuerait pour trente, voire soixante ans. Alors qu’on vient de poser la première pierre d’une école et d’une crèche à 500 m des fours…

Pourquoi ce projet revient-il éternellement ? La raison en est le cadeau totalement dérogatoire fait par l’État à l’industriel dans les années 1990-2000 : une « zone spéciale » (l’application unique d’un article du Code minier à une carrière) vouant 550 hectares de terres agricoles à la recherche et à l’exploitation de calcaire… exclusivement. Il s’agissait — il s’agit toujours — d’aider l’industriel à persévérer malgré les oppositions de plus en plus affirmées. En juillet dernier, la multinationale a déposé une demande d’exploitation pour une première tranche, 100 hectares à Brueil-en-Vexin.

Dans cette histoire, deux camps sont face à face 

Et la polémique des années 1980, 1990, 2000, repart… Concernant la carrière, les oppositions sont de plus en plus fortes, parce que l’époque a changé : la carrière se situerait sur un plateau élevé (100 m) au-dessus de la rivière Montcient, dans un site visible à 15 km, classé « paysage remarquable », dans un parc naturel régional. Et sans accès, sinon à travers une continuité boisée ultra protégée… Quant au calcaire, il est enfoui à 40 m de profondeur : d’où le déplacement de millions de mètres cubes de terres, les habitations les plus proches étant à 450 m. Il se trouve aussi que le plateau est un filtre naturel de l’eau qui alimente des forages d’eau potable en aval de la Montcient, pour plus de 55.000 habitants. Et que la terre agricole est de très bonne qualité.

L’actuelle carrière utilisée par la cimenterie de Gargenville, près de Mantes-la-Jolie.

Dans cette histoire, deux camps sont face à face : ceux, élus, associations, habitants, qui demandent « un autre avenir pour la région », d’autres types d’investissements, l’accès au haut débit, la priorité donnée à des équipements compatibles avec la transition écologique, la protection de l’eau et des terres agricoles. Et ceux qui veulent à tout prix pérenniser la cimenterie et le système qui va avec. Industrie lourde, argent facile pour certains élus, emplois (en sévère déclin, mais la cimenterie peut être reconvertie)… Leur principal argument : le besoin de ciment produit localement, pour des raisons écologiques ! Le préfet a déclaré par arrêté en mai 2015 ce projet « d’intérêt général » (PIG) car il permet « d’assurer la pérennité de l’exploitation de la cimenterie de Gargenville, dernière cimenterie présente en Île-de-France, pour assurer une partie de l’approvisionnement en ciment des chantiers de la région parisienne ». Sur le site de la cimenterie de Gargenville, on lit : « À proximité immédiate du plus grand marché français du bâtiment et des travaux publics, l’Île-de-France, la région mantaise possède un atout pour s’affirmer dans le secteur de la construction : un gisement de calcaire cimentier de qualité exceptionnelle. »

Il est temps de changer d’ère et d’air 

Un ciment de qualité exceptionnelle, vraiment ? Dix-neuf usines en France produisent exactement le même ! Quant à l’idée qu’il faudrait absolument être situé près du Grand Paris pour l’approvisionner de façon écolo, elle est fantaisiste : d’autres usines du même groupe fournissent du ciment à la région parisienne depuis longtemps, par barge ou par train, (la « dernière cimenterie », elle, livre par camions à 80%). Mieux : cette crainte d’un manque de ciment qui empêcherait le déploiement du Grand Paris est pur fantasme. Selon des chiffres donnés par le Sfic (Syndicat français des industries cimentières) en 2016, la France a les capacités de produire 27 millions de tonnes par an… elle en consomme quelque 17 millions (dont 2 sont importées) . Grand Paris ou pas, ça laisse de la marge ! Enfin, le projet de carrière détruirait plus d’emplois qu’il ne permettrait d’en maintenir.

En mars 2017, droit dans ses bottes, un sous-préfet (parti depuis,) nous a déclaré : « La production de ciment est une activité polluante et même très polluante… mais on a besoin de ciment. » Ce qui nous a laissés rêveurs… On veut nous faire croire que le Grand Paris, les Jeux olympiques, les « 70.000 logements par an à construire » sont une priorité absolue, et que la santé économique du pays en dépend. D’où notre question : un industriel peut-il encore être considéré comme défenseur de l’intérêt général simplement parce qu’il peut satisfaire une partie des besoins de ciment de l’Île-de-France ? N’est-il pas temps de regarder les choses en face ? C’est dans le monde entier qu’il faut d’urgence réduire la consommation de ciment, à cause des grandes quantités de CO2 dégagées lors de sa fabrication, sans parler des autres pollutions et sans parler des petits trafics sur les quotas de CO2… Il est temps de changer d’ère et d’air ! On en est à la cinquième « année la plus chaude », les effets des bouleversements écologiques se lisent partout, l’État français va finir par être condamné au niveau européen pour son inaction face à la pollution atmosphérique.


LE PROJET ET SA CONTESTATION EN VIDEO




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Lire aussi : L’arnaque des cimentiers pour polluer tout en spéculant sur le climat

Source :
. Tribune : Courriel à Reporterre
. Vidéo : Greenprod

Photos : © Vincent Moreau
. chapô : La cimenterie de Gargenville.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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