Biodiversité : le lobby de la chasse impose ses volontés

19 janvier 2016 / Tiffany Blandin (Reporterre)



Le projet de loi sur la biodiversité est discuté à partir de mardi 19 janvier. La chambre haute, comme l’Assemblée nationale, a répondu à tous les désiderata des chasseurs. Enquête sur un lobby très écouté par les parlementaires.

Ce mardi 19 janvier, l’examen du projet de loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages reprend au Sénat. Ce sera le texte le plus important sur la faune et la flore depuis la loi sur la protection de la nature de 1976.

Sur le papier, cette loi aurait pu avoir un impact sur la chasse telle qu’elle est organisée aujourd’hui en France. Déjà parce qu’elle doit aboutir à la création d’une Agence de la biodiversité qui regroupera les établissements publics existants dans ce domaine, comme l’Office national de l’eau ou les Parcs nationaux. Cette agence aurait donc dû absorber l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), qui a pour mission, outre ses prérogatives liées à la chasse, de publier des études sur la faune sauvage et d’assurer la police de l’environnement.

Feu vert à la chasse de nuit et dans les espaces protégés

Mais le projet est mort-né. Dès mai 2013, les représentants des chasseurs ont obtenu que François Hollande s’engage à ne pas inclure l’ONCFS dans cette grande agence.

Autre volet de la loi, le renforcement des sanctions pour destruction d’espèces menacées. Là encore, les réglementations liées à la chasse auraient pu évoluer. Plusieurs articles avaient ainsi été déposés à l’Assemblée nationale, lors de l’examen de la loi en commission, puis lors de sa discussion dans l’hémicycle, en mars dernier. Il y était notamment question d’interdire la chasse dans les espaces protégés, de supprimer la chasse la nuit ou le dimanche. Toutes ces propositions ont été refusées.

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Des agents de l’ONCFS contrôlant des chasseurs, en octobre 2010, dans l’Aude.

Seuls deux articles ont survécu lors du passage de la loi à l’Assemblée nationale. Un premier concerne l’interdiction de la chasse à la glu, une technique consistant à mettre de la colle sur les branches pour attraper des grives, jugée cruelle par les associations de protection de la nature et de l’environnement. Un second vise à interdire la chasse des blaireaux pendant leur période de reproduction et de dépendance des jeunes.

Mais ces deux amendements ne seront pas examinés ces prochains jours par les sénateurs. La commission de l’Aménagement du territoire et du développement durable du Sénat a en effet décidé de les retirer du projet de loi. Ils ne seront de nouveau soumis au vote que lors du retour du texte à l’Assemblée nationale.

En revanche, les sénateurs vont déposer des articles pour faire reconnaître... certaines techniques de chasse. Alain Bertrand, sénateur de la Lozère, proposerait ainsi de réhabiliter la chasse à la tendelle, une technique très critiquée pour laquelle aucune nouvelle autorisation de chasse n’est délivrée depuis 2011. Jacques Genest, sénateur de l’Ardèche, devrait quant à lui profiter de la loi pour tenter de faire reculer la date de fermeture de la chasse au pigeon ramier.

 « Les associations de chasse locales savent combien de voix elles représentent »

Préservation de la « vitrine » de la chasse qu’est l’ONCFS, suppression de plusieurs articles limitant les droits des chasseurs dès le début de l’examen du texte, et dépôt d’amendements qui, a priori, n’ont rien à faire dans un texte sur la préservation de la biodiversité... Cela fait beaucoup de victoires pour les chasseurs.

Est-ce parce que ces articles de loi ne sont pas légitimes ? Parce qu’ils ne reflètent pas la volonté des Français ? Pas si sûr.

Les chasseurs ont beau ne représenter qu’1,9 % de la population française (chiffres 2012), ils sont surreprésentés au Parlement. Ainsi, dans les deux chambres, les groupes d’études sur la chasse sont les plus fréquentés. À l’Assemblée, 142 députés de toutes couleurs politiques sont membres du groupe Chasse et territoires. Au Sénat, le groupe Chasse et pêche compte 84 membres. À titre de comparaison, le groupe Industrie réunit 28 sénateurs, le groupe Pratiques sportives, 20.

Les parlementaires qui sont membres de ces groupes Chasse votent presque systématiquement les textes dans l’intérêt des chasseurs. Ces élus mènent aussi un travail d’influence auprès des autres députés. Ainsi, quand nous avons demandé à Geneviève Gaillard, la rapporteure PS de la loi sur la biodiversité, si elle avait reçu la visite des représentants des chasseurs, elle nous a répondu : « Bien sûr que oui, lors des auditions officielles classiques, lors du travail du texte. Mais aussi par l’intermédiaire des élus du groupe Chasses et territoires, de droite comme de gauche, qui sont venus me voir pour me parler des articles qui leur posaient problème. » Mais la députée des Deux-Sèvres ne s’est pas laissée impressionner. Les articles concernant la chasse à la glu et l’interdiction de la chasse aux blaireaux en période de reproduction ont en effet été adoptés en commission sous sa direction.

Pourquoi cet allégeance aux chasseurs ? Parce que les élus de circonscriptions majoritairement rurales n’ont guère le choix. « Les associations de chasse locales savent exactement combien de voix elles représentent, analyse Laurence Abeille, députée Europe Écologie-Les Verts du Val-de-Marne. Les chasseurs vont très clairement dire à leur candidat : si vous voulez qu’on vote pour vous, voilà ce que vous devez faire. »

 Les services d’un lobbyiste aguerri

Même des élus écologistes jouent ce jeu-là. Et tant pis si les requêtes des chasseurs concernent des pratiques de chasse supposées cruelles envers les animaux, comme la chasse à la glu. Alors que, d’après Europe Écologie-Les Verts, « l’écologie passe par le respect de tous les êtres vivants, en particulier les êtres sensibles, et porte le projet de mettre fin aux pratiques violentes et cruelles à l’égard des animaux, qu’elles soient ou non traditionnelles ».

Par exemple, François-Michel Lambert, député des Bouches-du-Rhône, élu en 2012 sous l’étiquette EELV (et suspendu du parti en juin dernier), a expressément demandé à ne pas signer les articles les plus sensibles de la loi sur la biodiversité. Il s’agit notamment des amendements examinés par la commission du développement durable portant sur l’interdiction de la chasse aux blaireaux pendant les périodes de reproduction et sur la chasse à la glu.

Apparemment, sa démarche a conquis les chasseurs de sa circonscription. L’un d’eux a ainsi raconté sur un forum son entrevue avec l’assistant de François-Michel Lambert, seulement quelques jours après le vote. Depuis, les relations sont au beau fixe. En novembre dernier, le député a même participé à une matinée découverte de la chasse à la glu, avec la société de chasse. Il a raconté en direct sur Twitter son aventure.

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L’un des tweets du député François-Michel Lambert lors de sa participation à une chasse à la glu dans les Bouches-du-Rhône.

Évidemment, les chasseurs ont intérêt à appliquer cette stratégie pour toutes les élections locales. Lors des régionales de décembre, les candidats de gauche comme de droite leur ont réservé des places de choix sur leurs listes. À l’arrivée, des représentants des fédérations départementales des chasseurs sont présents sur les listes des douze régions de France métropolitaine. Une circulaire « bilan des élections régionales » a d’ailleurs été transmis à l’ensemble des salariés de la Fédération nationale des chasseurs (FNC). Exemple, dans la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, les chasseurs ont obtenu cinq sièges dans la commission environnement du conseil régional. Dont la présidence.

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La circulaire de la Fédération nationale des chasseurs après les élections régionales.

Les antennes locales peuvent aussi compter sur l’appui de la fédération nationale, qui consacre un budget important à la communication. Dans un rapport de juillet 2013, la Cour des compte a relevé qu’une grande campagne menée de 2009 à 2011 avait coûté 210.000 euros. Le but ? « Plac(er) le chasseur comme acteur de la protection de la nature pour tenter d’effacer l’image négative que certains chasseurs pouvaient véhiculer. »

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Le rapport de la Cour des comptes sur la Fédération nationale des chasseurs de juillet 2013.

La FNC s’offre aussi les services d’un lobbyiste aguerri. Thierry Coste, lobbyiste indépendant qui défend également les intérêts des amateurs d’armes à feu, a en effet ses entrées dans tous les grands lieux de pouvoir. C’est lui qui a soufflé les discours liés à la chasse à Jacques Chirac, Nicolas Sarokzy et François Hollande lorsqu’ils étaient candidats à la présidence de la République. Lui encore qui a convaincu François Hollande d’accorder un entretien à la revue Le Chasseur Français. Dans son rapport, la Cour des comptes estime qu’entre 2008 et 2012, il a touché entre 180.000 et 210.000 euros chaque année.

Pour justifier ces chiffres, la FNC a précisé à la Cour que l’intéressé intervient tant « auprès des (…) députés du groupe chasse et territoires, qu’auprès des (...) sénateurs du groupe chasse et pêche ». Qu’il a « la mission d’entretenir des contacts permanents avec les conseillers des dix ministres qui ont en charge un volet chasse dans leur portefeuille ministériel », qu’il organise « à la demande de la FNC des réunions ou déjeuners de travail toutes les cinq à sept semaines » et qu’il a « des contacts hebdomadaires avec les conseillers du premier ministre et du président de la République », le tout représentant « des dizaines de réunions par mois ».

Écologistes et chasseurs, même combat 

Pour Thierry Coste, ce travail auprès des décideurs politiques est tout à fait légitime, explique-t-il à Reporterre : « Le nombre de chasseurs n’a jamais été si bas, alors que les chasseurs sont plus influents que jamais. Mais c’est normal, car l’environnement a pris une vraie place dans les politiques publiques. Et les chasseurs connaissent mieux que quiconque la nature. » Et en effet, les représentants locaux des chasseurs s’associent de plus en plus aux organisations liées à la nature, la forêt ou la biodiversité. Exemple parmi d’autres, en Rhône-Alpes, le conservatoire d’espaces naturels et la fédération des chasseurs ont signé une convention de partenariat afin de gérer les espaces naturels de manière conjointe.

Écologistes et chasseurs, même combat ? « Non, parce que les représentants des chasseurs se fichent pas mal du bien-être animal, estime Yves Vérilhac, le directeur général de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Ils s’arc-boutent pour faire perdurer des techniques de chasses cruelles et dépassées, alors qu’ils pourraient prôner une chasse intelligente, sans souffrance inutile pour l’animal. »




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Lire aussi : Le projet de loi sur la biodiversité organise la destruction de la nature

Source : Tiffany Blandin pour Reporterre

Dessin : © Red ! /Reporterre

Photos :
. ONCFS : Wikimedia (Bertrand benazeth/CC BY-SA 3.0)
. Chasseur : Pixabay (CC0 Public Domain)



Documents disponibles

  Le rapport de la Cour des comptes sur la Fédération nationale des chasseurs de juillet 2013.   La circulaire de la Fédération nationale des chasseurs après les élections régionales.
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