Campagne présidentielle : que chacune agisse là où elle se sent utile

8 mars 2017 / Corinne Morel Darleux



Une nouvelle page politique va s’ouvrir à l’issue de l’élection présidentielle, avec un risque que la gauche se trouve unie dans l’opposition, explique notre chroniqueuse. Et c’est dans le creuset des luttes communes que l’opposition trouvera son unité.

Corinne Morel Darleux est secrétaire nationale à l’écosocialisme du Parti de gauche et conseillère régionale Auvergne - Rhône-Alpes.

Corinne Morel Darleux

A l’occasion de la Journée des droits des femmes, Reporterre se met au féminin. Car la règle de grammaire française qui fait que « le mas­cu­lin l’emporte sur le féminin » relève d’une application dans le champ lin­guis­ti­que d’un certain sexisme. Pour ce 8 mars, nos articles ont donc tous été écrits selon la règle « le féminin l’emporte sur le masculin ».


Cette chronique est la suite de celle publiée mardi 7 mars, « L’unité de la gauche ne peut se faire que sur des principes forts ».


Il y aura donc deux candidats, après le retrait de Yannick Jadot : Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon. Deux lignes qui ne se seraient pas forcément additionnées, car nombre d’Insoumises n’auraient pas suivi, de même que de nombreuses membres du PS n’auraient pas voté Jean-Luc Mélenchon, et se seraient simplement tournées vers Emmanuel Macron. L’unité ne provoque pas toujours des additions. Et l’on aurait perdu tout le travail de conscientisation, tout le travail d’élaboration du projet, tout le quadrillage de terrain pour faire reculer l’abstention en allant chercher les déçues de la politique. Alors des regrets, oui, on peut en avoir, mais pas à n’importe quelles conditions. Et là, elles n’y étaient pas.

Il y aura donc finalement deux stratégies aussi. En toute franchise, je ne sais pas s’il fallait engager dès aujourd’hui un pôle de recomposition à gauche ou creuser le sillon du mouvement sans concession. On a essayé tant de choses déjà, de la création du Parti de gauche au Front de gauche, en passant par le Rassemblement citoyen en Auvergne–Rhône-Alpes pour les régionales. Je ne me sens vraiment pas en position de donner des leçons. Mais, quel que soit le résultat de ces élections, une page nouvelle va s’ouvrir, et je ne me résous pas à laisser le PS s’y arroger une place centrale. L’insoumission devra y tenir toute sa place. Car franchement, j’éprouve un drôle de sentiment à l’idée que l’espace abandonné par le PS, et que nous avons occupé à gauche contre vents et marées avec le PG depuis près de dix ans, puisse aujourd’hui bénéficier à Benoît Hamon.

Mais pour l’heure, il faut avancer. Que chacune agisse là où elle se sent utile, qu’au moins le niveau de conscience politique dans ce pays en ressorte augmenté.

Ces politiques de droite dure détruisent des vies

Et juste, une dernière chose : j’aimerais tant collectivement qu’on en revienne à des principes clairs, qu’on se distingue de la médiocrité ambiante et qu’on se souvienne que si l’on fait de la politique, c’est pour l’intérêt général, et qu’il ne s’envisage que sur le long terme. Mon ennemie à moi dans cette élection, c’est avant tout la droite et le FN, les tenantes du libéralisme, qu’il se pare de nouveauté ou qu’il s’assume débridé, et je suis navrée de voir les nôtres décrocher leurs plus belles flèches sur EELV, sur le PCF ou sur les proches de Benoît Hamon. Je ne peux m’empêcher de penser que le pire est possible (et je n’ai pas besoin pour ça qu’on vienne m’insulter en me disant que je fais le lit du FN : je ne suis pas responsable de l’austérité et des reculs sociaux des gouvernements précédents, pas davantage que je ne me sens comptable des affaires Cahuzac ou Fillon).

Mais, précisément parce que ce pire est possible, je demande qu’on s’y attarde deux secondes, au-delà de l’échéance des élections. Sans catastrophisme, mais avec lucidité. Demain, il existe un risque non négligeable qu’on se retrouve toutes ensemble dans le camp de l’opposition, et que cette opposition-là doive s’appeler Résistance. Je suis élue dans la Région présidée par Laurent Wauquiez, ça vous forge une idée. Chaque jour, je me bats, chaque jour j’en vois les dégâts : des effets très concrets. Au-delà des discours et des tactiques électorales, il y a une réalité matérielle, dans la vie des gens, et ces politiques de droite dure détruisent des vies. Si le laboratoire qu’on vit ici en Région s’étend au pays, on a intérêt à se tenir prêtes et on ne sera pas trop nombreuses. Alors, qu’on soit triste, déçue, ou en colère, oui. Mais évitons de nous montrer haineuses ou sectaires.

Et la colère commence à luire dans les yeux de celles qui ont faim. Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines. » John Steinbeck

Enfin, n’oublions pas qu’il y a une vie dehors. Replaçons les priorités, recentrons les enjeux. Levons le nez : il se passe des choses dans les rues de notre société. Des gens qui crèvent de misère, des violences policières et des gamines qui ont la haine, des projets à la con qui engloutissent des millions, un dérèglement climatique qui menace les conditions de vie humaine sur Terre, un jeu international de plus en plus nauséabond… Et en réalité, sorties des cercles militants, la plupart des gens n’ont pas le début d’une idée de ce qu’elles vont voter. Le climat est mauvais, très mauvais. Et tout est possible. Alors, quand je vois les nôtres se pouiller entre eux, quand je vois des citoyennes traditionnellement de gauche revendiquer l’abstention, quand je vois les scandales de corruption, j’ai peur qu’on perde de vue ce qu’on fait, et pourquoi on le fait. Nous avons une campagne à mener. Elle doit être ancrée dans l’actualité, en lien avec le quotidien que vivent les citoyennes : réactive, intelligente et fondée sur le sens commun.

L’étincelle de l’insurrection peut surgir de manière inattendue

Que toutes celles et ceux qui prônent l’unité la mettent en œuvre, concrètement. Nous ne manquons pas de luttes à mener ni d’espaces où l’exprimer, pour la démonstration. La question de l’« unité » ne peut pas se résumer à celle de la candidature à la présidentielle, et les grands mouvements sociaux ne se sont jamais laissés enfermer dans un calendrier. Alors, arrêtons de nous rendre prisonnières des échéances électorales, qui sont en réalité les pires périodes pour discuter sereinement. Retrouvons-nous dans les luttes écologiques et sociales. Que l’on voit le PS dans les prochaines mobilisations. Qu’on l’entende sur l’état d’urgence et la répression syndicale, qu’on se retrouve à Notre-Dame-des-Landes, en manifestation pour nos retraites, contre la loi Travail, pour la commémoration de Fukushima. L’unité ne fait pas que se discuter à coups de tribunes, de pétitions, ni dans des discussions d’appareil : elle se construit dans l’action.

Être de gauche, c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi : être de droite, c’est l’inverse. »
Gilles Deleuze

Avec la posture anti-juges de François Fillon, ses propos réactionnaires qui rejoignent ceux de Marine Le Pen, on a passé un cran. Cela fait deux candidates qui dressent leur électorat contre les principes républicains. Et, à force, il n’y a pas que la Ve République qui pourrait y passer. Alors le temps de l’observation critique est passé. Face à cette marche de droite, nous marcherons le 18 mars à la Bastille contre la corruption du système, pour une VIe République enfin populaire et sociale. Une occasion de marcher dans l’unité, précisément. Personnellement, j’y serai.

Quoiqu’il arrive le 7 mai, n’oublions pas que l’étincelle de l’insurrection peut surgir de manière inattendue, on l’a vu ces dernières années au Brésil en 2013, ou en Tunisie en 2010. Nous avons le devoir de nous tenir prêtes à y répondre, d’où que vienne cette étincelle, avec un projet d’intérêt général et un réseau structuré de militantes et de citoyennes organisées, prêtes à se mobiliser. Pour que la colère ne bascule pas du côté de la haine. Alors pour l’heure menons campagne, mais n’oublions pas qu’il y a des ponts à maintenir. Et que le niveau d’urgence nous impose un autre niveau d’exigence. Nous n’avons jamais eu autant besoin de projet, de radicalité et d’aménité.




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : L’unité de la gauche ne peut se faire que sur des principes forts

Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Photos : © Corinne Morel Darleux pour Reporterre
. chapô : un des graffitis qui ont fleuri sur les murs de Die (Drôme), ces derniers jours.

DOSSIER    Chroniques de Corinne Morel Darleux Elections 2017

THEMATIQUE    Politique
26 mai 2017
Le Finlandais qui inventait des vélos extraordinaires
Alternative
24 mai 2017
Hulot est un homme d’une rare naïveté, pour rester poli
Tribune
26 mai 2017
La professionnalisation de la politique dégrade la démocratie
Tribune


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Dans les mêmes dossiers       Chroniques de Corinne Morel Darleux Elections 2017



Sur les mêmes thèmes       Politique





Du même auteur       Corinne Morel Darleux