Des lycéens contre les violences policières : « Le blocus est notre seul moyen d’agir »

23 février 2017 / par Emilie Massemin (Reporterre)



Ce jeudi 23 février, une dizaine d’établissement scolaires parisiens étaient bloqués en signe de protestation contre les violences policières. Reporterre était au lycée Bergson, où un lycéen avait déjà été violemment frappé par un CRS en mars 2016, en marge des manifestations contre la loi travail.

- Paris, reportage

Jeudi 23 février au matin, de nombreux élèves étaient rassemblés devant le lycée Henri-Bergson, dans le XIXe arrondissement de Paris, pour protester contre les violences policières. Selon BFM, neuf établissements parisiens étaient bloqués à 8 h.

« Nous sommes venus témoigner notre soutien à Théo [un jeune homme de 22 ans qui aurait été violé avec une matraque par un policier lors d’un contrôle de police, le 2 février à Aulnay-sous-Bois]  », explique Emilie, 17 ans. « Les violences policières sont devenues un peu trop fréquentes », renchérit Joël, 17 ans aussi. Le groupe de lycéens se rappelle avec colère le tabassage de leur camarade de classe, le 24 mars 2016, en marge des manifestations contre la loi travail : Danon, 15 ans, avait reçu un violent coup de poing dans le visage de la part d’un CRS, alors qu’il avait les bras maintenus dans le dos. « On savait que les violences policières existaient, parce qu’on en avait entendu parler à la télé. Mais le fait de les voir sous nos yeux change quelque chose », témoigne Prudencia, 16 ans.

La vidéo de l’agression de Danon, 15 ans, par un CRS

Le sujet a été abordé en classe avec les professeurs principaux. « En gros, ils étaient d’accord avec nous, rapporte Emilie. Ils ne comprenaient pas pourquoi le CRS a agi comme ça alors que Danon n’avait rien fait. Normalement, les forces de l’ordre doivent nous protéger ; au lieu de ça, elles nous frappent ! » Les lycéens accusent la police de cibler particulièrement les « gens de couleur ». « Mais vu qu’on est des bamboulas, c’est convenable », ironise la jeune fille, en secouant ses belles tresses noires. Pour apaiser les relations, « il faudrait que les policiers parlent mieux aux jeunes, parce que le respect doit être mutuel », estime Prudencia. « Les contrôles d’identité trop fréquents tapent sur le système, on ne devrait pas se faire contrôler tant qu’on n’a pas commis de délit », poursuit Emilie.

« Rester assis toute la journée porterait le message de manière plus forte »

Un groupe de lycéens met le feu au barrage de poubelles dressé devant l’établissement. « En tant qu’étudiants, le blocus est notre seul moyen d’agir », soupire Emilie. Mais la question de l’incendie fait débat : « Je ne suis pas très d’accord avec ça, intervient Anaïs. Je trouve ça immature. Des gens en profitent pour mettre le bordel. Je peux te dire que rester assis toute la journée devant le lycée porterait le message de manière bien plus forte. »

Un peu plus loin, Zoé, 18 ans, et Clément, 19 ans, contemplent les flammes et l’âcre fumée de plastique qui s’élève vers le ciel. « C’est sûr qu’il vaudrait mieux agir de manière pacifiste, commente la jeune femme. J’étais au rassemblement du samedi 18 février contre les violences policières, place de la République : les gens se sont contentés de prendre la parole, et ces témoignages étaient très émouvants, notamment celui d’Amal Bentounsi [sœur d’Amine Bentounsi, tué d’une balle dans le dos par un policier, le 22 avril 2012 à Noisy-le-Sec]. Mais évidemment, après, ça a mal tourné. » Elle observe tout de même un certain calme de la part des CRS : « L’an dernier, ils auraient déjà été quarante ou cinquante à intervenir, juge-t-elle. On voit bien que c’est la campagne électorale et que les dernières affaires, Théo mais aussi Adama Traoré [mort le 19 juillet 2016 à la gendarmerie de Persan] ont créé le malaise. »

Clément, lui, défend une certaine radicalité de la mobilisation : « Si l’on ne fout pas la merde, on ne nous entend pas, on ne parle pas des manifestations, justifie-t-il. Regardez la loi Travail : il y a eu quarante manifestations, tout ça n’a servi à rien puisque la loi est passée à coups de 49.3. On ne sait pas quoi faire ! » Pour lutter contre les violences policières, le jeune homme préconise de « faire passer des tests psychologiques aux policiers et de retirer des quartiers populaires ceux qui sont trop nerveux et racistes. Ou alors, mettre en place un système de notation mutuelle, comme dans les applications de chauffeurs VTC ».

Les pompiers interviennent et arrosent les flammes d’une épaisse poussière nauséabonde. Anne, 16 ans, Mehdi, 16 ans, Nisrine, 17 ans et Enzo, 17 ans, se mettent à l’abri du nuage à l’angle de l’espace sportif Edouard-Pailleron. « On n’aime pas ça, mais si on ne le fait pas personne ne nous écoute », lâche Enzo. « Ce n’est pas prémédité, c’est fait dans le feu de l’action, même si on sait dès le départ que ça va finir par brûler », précise Medhi en désignant les ordures brûlées, au milieu desquelles gît un Vélib’ carbonisé. Anne l’assure, elle a parlé des violences policières en famille avant de venir. « Mes parents m’ont dit de ne pas venir », avoue Enzo. « Les miens non plus, ils essaient de créer de la distance entre les problèmes et nous », abonde Medhi. Les lycéens sont quand même déterminés à se battre « jusqu’au bout », affirme Enzo. Rendez-vous est pris avec d’autres lycéens place de la Nation à Paris, entre 11 h et 14 h. « On espère que ça servira à quelque chose », souhaite Nisrine. Et Anne de conclure : « Qu’il ne recommenceront plus et qu’il n’y aura plus de Théo. »




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Source et photos : Emilie Massemin pour Reporterre

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