Capture et mort des dauphins : les pingers ne sont pas la solution miracle
- © Juliette de Montvallon / Reporterre
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Pour réduire les captures de dauphins dans leurs filets, certains pêcheurs prônent le recours aux pingers. Mais ces répulsifs acoustiques sont pourtant loin d’être 100 % efficaces. Et peuvent même déranger la faune marine.
L’hiver s’achève et, avec lui, l’une des périodes les plus risquées pour les cétacés du golfe de Gascogne. Chaque année, entre décembre et avril, des milliers de dauphins communs meurent le long du littoral atlantique. Apparu à la fin des années 1980, le phénomène connaît une accélération « préoccupante » depuis 2016, et menace la survie de l’espèce. Principaux responsables : les filets de pêche, dans lesquels les mammifères marins se retrouvent fréquemment piégés.
Afin de mettre fin à l’hécatombe, le Conseil d’État a imposé, pour la première fois cette année, un « mois sans pêche » dans le golfe de Gascogne. Une solution décriée par de nombreux pêcheurs, qui défendent pour certains le recours aux « pingers », des répulsifs acoustiques censés éloigner les dauphins des filets. Cristallisant de nombreux espoirs, ces dispositifs sont cependant encore loin d’avoir fait toutes leurs preuves ; pire, leur déploiement à grande échelle pourrait avoir des effets pervers pour les habitants de l’océan.
Les pingers ont d’abord été développés, à la fin des années 1990, pour éloigner les marsouins des fermes aquacoles étasuniennes. Il existe aujourd’hui une dizaine de modèles différents. En forme de banane ou de cylindre, ils peuvent être installés sous la coque des chalutiers – dans l’espoir de repousser les dauphins loin de leur sillage –, ou directement sur les filets déposés au fond de l’eau par les pêcheurs.
Effrayer les dauphins grâce à des sons
Leur principe est simple : émettre des sons dans les moyennes à hautes fréquences (entre 10 et 100 kHz), afin d’effaroucher les mammifères marins, et les pousser à s’écarter des navires et filets de pêche. Leurs effets peuvent être comparés à ceux des sons utilisés, à terre, pour effrayer les oiseaux, explique le professeur en bioacoustique et spécialiste des cétacés Olivier Adam.
Jusqu’à présent, ces dispositifs ont bénéficié d’un soutien conséquent du gouvernement français. En novembre 2023, une enveloppe de 6 millions d’euros a été débloquée par FranceAgriMer afin d’équiper « à grande échelle » la flottille de fileyeurs du golfe de Gascogne. Les aides publiques s’élèvent jusqu’à 100 % pour les dispositifs expérimentaux, et à 50 % pour les dispositifs déjà commercialisés. En octobre 2023, un arrêté du secrétaire d’État chargé de la mer, Hervé Berville, prévoyait même de dispenser les navires équipés de pingers de l’obligation de rester au port entre le 22 janvier et le 20 février, une période particulièrement dangereuse pour les cétacés – ces dérogations ont depuis été révoquées par le Conseil d’État.
Malgré l’engouement qu’ils suscitent, les pingers ne constituent pas une solution magique. La littérature scientifique est divisée. Au cours des vingt dernières années, de nombreux tests ont été menés pour évaluer leur efficacité. Plusieurs ont abouti à des résultats prometteurs, suggérant que les répulsifs acoustiques pourraient réduire de 50 %, voire plus, les captures de mammifères marins. Les marsouins communs, notamment, semblent y être particulièrement réceptifs.
« Tous les dauphins ne se comportent pas de la même manière »
D’autres études se montrent beaucoup plus circonspectes. En 2011, en Corse, une expérimentation menée sur des grands dauphins avec deux types de répulsifs acoustiques n’a pas identifié de différence notable entre les filets qui en étaient équipés et ceux qui en étaient dépourvus. Une équipe de scientifiques est parvenue à une conclusion similaire plus récemment, en 2018 : la balise testée n’a « pas eu d’effets significatifs » sur la présence de grands dauphins aux abords des pêcheries chypriotes.
Les dauphins pourraient s’habituer à ces bruits
Un « flou » demeure quant à l’efficacité des pingers installés sur des chaluts, synthétise une revue de littérature scientifique publiée en 2019 ; en ce qui concerne ceux placés sur des filets, « les résultats ne sont pas universels, et leurs effets sont probablement spécifiques à chaque espèce et pêcherie ». Lesdits effets pourraient même différer en fonction des individus, suggère l’éthologue Fabienne Delfour, autrice de Dans la peau d’un dauphin (Flammarion, 2023). Certains dauphins sont audacieux, d’autres peureux. « Ce sont des êtres à part entière, avec des vies, des biographies et des personnalités différentes. Tous ne vont pas du tout se comporter de la même manière », explique-t-elle à Reporterre.
Le contexte dans lequel les cétacés sont exposés aux pingers pourrait lui aussi jouer un rôle, insiste Olivier Adam. Un dauphin entrant au contact d’un pinger alors qu’il se repose n’aura probablement pas la même réaction qu’un de ses congénères en action de chasse ; tout comme un dauphin affamé tolérera sûrement davantage un son désagréable, à l’approche d’un filet rempli de nourriture, qu’un dauphin repu.
« Ce n’est pas une solution parfaite »
« Quand quelqu’un est en famine complète, vous pouvez le menacer de mort, lui tirer dessus, il va quand même vouloir se faufiler pour attraper un poisson », illustre-t-il. Le professeur à la Sorbonne juge « fou » que les équipes qui travaillent sur les répulsifs acoustiques soient constituées en majorité d’ingénieurs et d’acousticiens, et non de spécialistes du comportement des cétacés : « C’est une erreur hallucinante. »
Les mammifères marins pourraient par ailleurs finir par « s’habituer » à ces bruits, ce qui les rendrait moins efficaces. En clair, « il y a encore beaucoup d’inconnus », explique à Reporterre la chercheuse à l’université technique du Danemark et spécialiste du sujet Lotte Kindt-Larsen. « Ils doivent bien sûr être utilisés dans les zones où il y a beaucoup de problèmes de captures de cétacés. Mais ce n’est pas une solution parfaite. »
Des pingers plus efficaces en cours d’expérimentation
Elle l’est d’autant moins qu’elle pourrait avoir des effets indésirables. Les répulsifs acoustiques risquent notamment d’augmenter le fléau de la pollution sonore, qui perturbe déjà gravement la faune océanique. Déployés à grande échelle – un seul filet de pêche pouvant couvrir plusieurs kilomètres –, ils pourraient également exclure les cétacés de leurs zones de vie : « Ce sont des outils faits pour les éloigner, rappelle Olivier Adam. S’ils fonctionnent, leur aire d’alimentation et d’habitat sera de fait beaucoup plus restreinte. » Ces dispositifs censés les sauver pourraient alors, paradoxalement, contribuer à leur chute.
Des pingers « nouvelle génération » tentent de pallier ces problèmes. Le projet « DolphinFree », porté par l’Université de Montpellier en partenariat avec (entre autres) la start-up OCTech, l’Ifremer et l’organisation de producteurs Les Pêcheurs de Bretagne, essaie de développer des signaux « bio-inspirés » informatifs, plutôt que répulsifs. « Le signal que l’on émet, c’est le signal que pourrait obtenir un dauphin s’il écholocalisait par lui-même sur un filet. Comme si on lui transmettait directement, en amont, l’image du filet, en disant “attention, danger” », explique à Reporterre le chercheur en biologie Bastien Mérigot, qui travaille sur ce projet depuis trois ans. Ces balises, poursuit-il, ont par ailleurs été conçues pour émettre un signal uniquement lorsqu’un dauphin commun est détecté aux abords du filet où elles sont attachées. « C’est très, très bref. »
Laisser les navires au port en hiver
Des tests en milieu naturel ont été menés en 2020, 2021 et 2022. Les résultats sont « prometteurs », avance le chercheur. « On émet le signal, ça les interroge, ils écholocalisent et communiquent davantage entre eux, puis partent à une centaine de mètres », décrit-il. Plus de 1 000 opérations de pêche sur dix fileyeurs ont été suivies par des scientifiques. Les données obtenues ne permettent cependant pas de démontrer statistiquement l’efficacité de ces balises, précise le chercheur. Des essais doivent encore être réalisés à plus grande échelle.
En attendant leurs conclusions, il serait dangereux de miser uniquement sur les pingers pour réduire les captures de cétacés. Dans son avis de juin 2023, le Conseil international pour l’exploration de la mer recommande de coupler le déploiement des pingers à des fermetures temporaires des zones de pêche. La méthode la plus efficace pour diminuer l’hécatombe de dauphins dans le golfe de Gascogne, serait, selon ses experts, de laisser les navires au port pendant trois mois en hiver, un mois l’été, et d’utiliser des pingers le reste de l’année. Recourir uniquement aux répulsifs acoustiques sans toucher à l’effort de pêche ne permettrait pas, selon leurs estimations, d’amener le nombre de captures sous le seuil permettant aux populations de se maintenir.
« Pour être raisonnable, il faudrait pousser les deux critères en même temps : définir des zones ou des instants de pêche interdits, et développer en même temps l’ingénierie, au cas où quelqu’un ait, un jour, une idée incroyable », abonde Olivier Adam. Le temps presse. Le golfe de Gascogne pourrait, à force, ne plus avoir beaucoup d’ailerons à protéger.