Censure, pression et chantage : les révélations du rapport sénatorial sur l’eau minérale
Usine de production d'eau Nestlé à Contrexéville (Vosges), le 23 mai 2017. - © Sebastien Bozon / AFP
Usine de production d'eau Nestlé à Contrexéville (Vosges), le 23 mai 2017. - © Sebastien Bozon / AFP
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L’enquête sénatoriale sur le scandale des eaux minérales a rendu ses conclusions le 19 mai. Les sénateurs y pointent le lobbying intense et les malversations menés notamment par Nestlé Waters.
« L’Élysée savait, au moins depuis 2022, que Nestlé trichait depuis des années. » Les conclusions du sénateur socialiste Alexandre Ouizille, rapporteur de la commission d’enquête sur les pratiques des industriels de l’eau en bouteille, sont sèches. Risques sanitaires sous-évalués, délits présumés signalés avec retard, manque de volonté des autorités à faire cesser la commercialisation d’eau frauduleuse… Telles sont les découvertes des sénateurs, rendues publiques le 19 mai, qui ont interrogé tour à tour d’anciens ministres, fonctionnaires, experts et dirigeants d’entreprises d’eau minérale lors de 73 auditions.
Cette commission d’enquête sénatoriale avait été déclenchée après la révélation du Monde et de la cellule enquête de Radio France des pratiques frauduleuses de Nestlé. Pendant des années, la multinationale suisse a étiqueté comme « eau minérale naturelle » ses marques Perrier, Vittel, Hépar et Contrex, alors que celles-ci étaient contaminées et désinfectées par des méthodes strictement interdites en France.
Une gestion « tardive, inadaptée et non transparente »
Si selon Laurent Burgoa, le président Les Républicains (LR) de la commission d’enquête, « il n’y a pas de contamination sanitaire avérée », il s’agit pourtant d’une fraude aux consommateurs grave. « L’eau minérale a un prix de vente de 100 à 400 fois plus élevé que celui de l’eau du robinet », pointe le rapport. La gestion de ce scandale par les services de l’État a été jugée « tardive, inadaptée et non transparente » par les sénateurs, qui soulignent « une série de dysfonctionnements » étalés sur six ans.
Dès 2019, le signalement d’un lanceur d’alerte au sein du groupe Alma avait déclenché une enquête de la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Ces investigations ont dévoilé l’usage de techniques interdites chez plusieurs industriels, dont Nestlé Waters.
Le 31 août 2021, la direction de Nestlé a admis ses pratiques illégales auprès de la DGCCRF et du cabinet de la ministre de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher. Cet aveu n’a pas donné suite à des poursuites judiciaires alors qu’il était susceptible d’induire la qualification pénale de « tromperie », selon la commission d’enquête. Il a fallu attendre le signalement de l’agence régionale de santé (ARS) du Grand Est, en octobre 2022, puis ceux de la DGCCRF en février 2025 et de l’ARS Occitanie en avril 2025 après la constitution de la commission d’enquête. « Soit près de quatre ans après les révélations du 31 août 2021 ! » s’offusquent les sénateurs.
Censure et chantage à l’emploi
Tout au long de ses 327 pages, le rapport détaille comment l’État s’est soumis aux industriels. Plutôt que de punir Nestlé, il a été décidé d’accorder le droit au diapason des pratiques de l’industriel en légalisant une filtration à 0,2 micron de l’eau minérale. Pourtant, les rares arguments transmis par l’industriel suisse pour défendre cette méthode ont été invalidés par le ministère de la Santé.
Nestlé n’a pas hésité à recourir au chantage à l’emploi pour tordre le bras de l’État. « La stratégie d’influence menée via son lobbying témoigne à chaque étape d’une impatience non dissimulée et d’une volonté d’imposer son tempo à l’État, en faisant notamment état d’un risque de suppressions d’emplois sur le site des Vosges en cas de refus d’autoriser la filtration à 0,2 micron », décrivent les parlementaires.
« Les autorités locales sont restées
comme immobiles »
Pire, le numéro un mondial des eaux en bouteille a même fait modifier un rapport de l’ARS Occitanie. À la demande de Nestlé Waters, le directeur général de l’ARS et le préfet du Gard ont supprimé d’un document officiel des informations sur la contamination des sources de Perrier par des pesticides et des bactéries. Nestlé a dicté directement à l’administration des paragraphes entiers pour remplacer les passages gênants. Opposé à ce caviardage, l’auteur du rapport a refusé de le signer.
Les sénateurs constatent également « l’absence de suivi du dossier par l’État », qui s’est traduite par l’absence de vérifications exhaustives sur les sites de production d’eau conditionnée. « Dans nombre de départements, les autorités locales sont restées comme immobiles jusqu’à aujourd’hui, écrivent les élus de la chambre haute. Les modalités de contrôle n’ont pas évolué, alors même que les traitements interdits constatés chez Alma Sources ou avoués par Nestlé Waters n’auraient jamais été décelés en l’absence de signalement. »
Un lobbying mené jusqu’à l’Élysée
Les locataires du Palais du Luxembourg fustigent également l’absence des ministres et de leur cabinet dans le processus décisionnel, à l’exception du ministère de l’Industrie. Véritable « porte d’entrée de Nestlé au sein de l’État », celui-ci « n’a cessé de relayer les exigences de l’industriel ».
Le lobbying de Nestlé a même réussi à atteindre les plus hautes sphères du pouvoir. « C’est à l’Élysée que les dialogues ont été les plus nourris », souligne Alexandre Ouizille, en particulier avec Alexis Kohler, l’ancien secrétaire général de l’Élysée. Ce très proche d’Emmanuel Macron a eu plusieurs rencontres et échanges téléphoniques avec les représentants de la multinationale. Convoqué devant la commission d’enquête, il a refusé de s’y présenter au nom du principe de « séparation des pouvoirs ».
Le silence d’Alexis Kohler n’a pas été la seule entrave au travail des parlementaires. « Chaque semaine, nous recevions un courrier d’avocat représentant un groupe industriel nous demandant d’arrêter nos travaux alors que nous ne faisions que notre travail », s’agace Laurent Burgoa. L’ambiance n’a pas toujours été meilleure lors des auditions, au cours desquelles certains représentants des entreprises d’eau minérale ont fait preuve « de beaucoup d’arrogance », a observé la sénatrice écologiste Antoinette Guhl.
« Ils sont arrivés avec les bouteilles de leurs marques et une ostensibilité à les consommer pour montrer qu’elles sont buvables », raconte l’élue. Les parlementaires ont été marqués par le manque de volonté des industriels à répondre à leurs questions, notamment sur les gains rapportés par la fraude à l’eau minérale. « Ce n’est pas Nestlé qui nous a renseignés là-dessus, mais les services de l’État qui nous ont indiqué que la fraude a rapporté 3 milliards d’euros », pointe la sénatrice, pour qui « Nestlé a eu une attitude scandaleuse de mépris de la commission d’enquête, mais aussi de ses propres consommateurs ».