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Enquête — Climat

Climat : pour « faire changer les choses », des citoyens secouent les JT

Image extraite du Journal télévisé de France 2, 26 juillet 2022.

TF1, France TV, M6 : aucun des géants de l’info télévisée n’a échappé à l’analyse — parfois piquante — de Climat médias. Depuis plus d’un an, le collectif citoyen les appelle à mieux traiter l’actualité climatique.

« Je ne me suis jamais sentie aussi utile », se réjouit Claire Morvan. Depuis plus d’un an, avec le collectif de citoyens Pour plus de climat dans les médias, récemment constitué en association, elle traque les journaux télévisés. En ligne de mire, leur traitement de l’actualité climatique. Ces derniers mois, l’association a par exemple épinglé M6 pour avoir illustré une canicule par des vacanciers qui mangent une glace ou s’amusent dans l’eau ; TF1 pour n’avoir quasiment jamais fait le lien entre incendies et réchauffement climatique ou encore France 2 pour avoir « fait la promotion » du gaz de schiste importé en Europe, le tout sur le réseau social Twitter. Autant de choix journalistiques problématiques, alors que la crise climatique se renforce.

Venus de toute la France, ces citoyennes et citoyens se sont rencontrés autour des mobilisations pour la loi Climat au printemps 2021. À l’époque, ils étaient déjà mécontents du travail des médias sur le sujet mais le déclic est survenu durant l’été suivant, au moment de la publication du premier volet du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). « Le monde médiatique a été totalement aspiré par le transfert de Lionel Messi [1], se rappelle Raphaël Demonchy. La sortie du rapport du Giec est passée à la trappe. C’était d’une violence inouïe. » En réaction, le collectif s’est organisé : boucle Whatsapp, réunions en ligne, et préparation d’un plan d’attaque.

Ils ont choisi de s’intéresser aux journaux télé — qui à eux seuls rassemblent plus de 12,5 millions de téléspectateurs chaque soir. Fin 2021, le film Don’t look up — qui dépeint une société incapable de réagir face à une catastrophe imminente — ainsi que les températures anormalement élevées pour un hiver classique les ont encore plus motivés. En février, grâce à la création de leur compte Twitter Climat Medias, le collectif a gagné en notoriété. Des journalistes ont commencé à les suivre et à relayer leur travail.

3 minutes d’antenne pour le Giec

Leur analyse qualitative et quantitative s’est affinée grâce à un logiciel mis au point par un membre du collectif, Paul Leclerc. L’outil « aspire » tous les contenus des JT pour les analyser. Résultat : depuis 2013, seul 0,8 % des reportages mentionnent la question climatique. Après un été caniculaire, le chiffre atteint à peine 3 à 5 %. Et les évènements clés ne sont pas mieux couverts. Le 28 février, jour de publication du rapport du Giec portant sur les impacts, l’adaptation et la vulnérabilité face au changement climatique, le collectif a épinglé à nouveau les chaînes. « Sur 370 minutes de JT cumulées (sur TF1, France 2 et M6) dans les trois jours qui ont suivi la publication, le temps d’antenne qui lui a été accordée a été de… 3 minutes ! », dénonce le collectif dans une pétition (signée par plus de 22 000 personnes).

Pour la première fois en France, un débat entièrement consacré à la question climatique a été organisé, le 13 mars 2022.

Les médias ont un rôle crucial à jouer pour lutter contre le changement climatique. Les citoyens eux-mêmes souhaitent être mieux informés. Plus de la moitié des personnes interrogées à ce sujet (53 %) estiment que les médias n’accordent pas suffisamment de place au sujet climat, révélait l’association Reporters d’espoirs en 2020. 94 % des sondés considèrent même le dérèglement climatique comme un enjeu capital, selon un sondage Ipsos / Le Parisien.

La formation des journalistes : un enjeu crucial

Qu’en pensent les rédactions ? La démarche du collectif Climat Médias a fait mouche. Depuis plusieurs mois, un dialogue s’est instauré. « Certains journalistes sont enthousiastes et encouragent notre démarche, relate Claire Morvan. D’autres sont plus réticents. Ils pensent déjà bien faire sur le climat. » Sophie Roland, journaliste-formatrice spécialisée sur les questions climatiques, est de celles qui estiment les revendications du collectif écolo justifiées et apprécie que leurs interpellations soient toujours menées « avec bienveillance ».

Certaines interpellations sont « un peu raides » estime pour sa part Laurent Guimier, directeur de l’information chez France TV — qui dit comprendre la démarche. « Nous ne sommes pas exemplaires mais nous ne sommes pas si mauvais », se justifie-t-il. Avec Michel Dumoret, directeur des rédactions nationales, il a fixé trois thèmes d’amélioration. Parmi eux : le climat. Le journaliste défend le principe de pouvoir traiter « tous les sujets » mais adhère à l’idée de les mettre davantage en perspective. « Nous mettons les journalistes devant un problème de dissonance quant aux messages envoyés, explique Claire Morvan. Si l’on parle d’une remise sur le prix de l’essence, sans mettre en regard les émissions de gaz à effet de serre et le climat, cela pose problème. »

Depuis quelque temps, le collectif note des améliorations : les médias évoquent le climat et parlent d’adaptation. Mais la question de l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre reste encore trop peu traitée, estime le collectif. « Sans doute parce qu’elle renvoie à la sobriété qui est beaucoup plus difficile à faire passer », analyse Raphaël Demonchy.

La question climatique irrigue tous les sujets

Grâce au dialogue entamé avec de nombreux journalistes, le collectif a identifié « les freins à une couverture adéquate de l’actualité » comme le manque d’experts environnement dans les JT, la peur de se faire taxer de militantisme, la difficulté de parler de quelque chose « que l’on ne voit pas » ou encore une culture de la croissance économique. Mais pour Sophie Roland, la situation est plus complexe : « Aujourd’hui, l’environnement n’est plus une rubrique en soi. C’est un sujet qui irrigue toutes les rubriques. » Car la question climatique interroge les mobilités, les choix énergétiques, le logement, les modes de vie et de consommation, le rapport à la nature... C’est une question éminemment économique et politique. « Cela ne peut pas demeurer un domaine de spécialistes, abonde Sylvestre Huet, journaliste spécialisé dans les questions énergétiques et enseignant pour le master climat et médias. Il faut que la question climat et environnementale irrigue l’ensemble des sujets. »

Des opposants à une autoroute à Montcabrier (Tarn), filmé par France 3. © Alain Pitton/Reporterre

Sur le plateau de Médias en Seine fin 2021, Thierry Thuillier, directeur de l’information de TF1, promettait « d’avoir des journalistes partout susceptibles d’embrasser les sujets » environnement. Et même sur les questions économiques ou du quotidien. « Et c’est là qu’il y a une faiblesse », pointe Sophie Roland. Jusqu’à présent, les formations "environnement" existaient peu pour les journalistes politiques et économiques. Mais aujourd’hui, — et c’est très nouveau —, les rédactions ont pris conscience qu’il y a un besoin de montée en compétence ». Pour Sylvestre Huet, former les journalistes ne suffit pas, ce sont surtout les directions qui ne sont pas suffisamment sensibilisées aux questions climatiques.

Chez France TV, la question a fait son chemin. « En juin, les rédacteurs en chef ont été formés pendant une journée aux enjeux climatiques, en présence d’auteurs du Giec, explique Laurent Guimier. Et les formations continuent en octobre pour les journalistes. » Un début intéressant qui devra se concrétiser à l’écran, avertit le collectif. Pour l’heure, citoyens et rédactions continuent de discuter. Ils devraient même se retrouver sur le plateau de France 2 pour l’émission du médiateur d’ici la fin du mois. « On ne pourra pas entraîner les gens vers un autre mode de vie si l’information n’est pas diffusée », insiste Raphaël Demonchy. « La charge mentale de l’action pour le climat ne doit plus être portée uniquement par les scientifiques et les jeunes. Elle doit aussi être portée par ceux qui ont des responsabilités. Il y a des gens dont le boulot est de faire changer les choses. » Les politiques certes. Mais aussi les journalistes et les patrons des médias.

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