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ReportageLuttes

Ils et elles ont fait plier Decathlon

Françoise et Jean-Michel Hélary (à d.) sont au cœur de la BD de Laure Delavigne Delville et Aurélien Pascal Commeiras, ici le 2 octobre 2025.

Fin 2021, le collectif Oxygène a remporté son bras de fer contre Decathlon. Un combat édifiant de sept ans, raconté aujourd’hui en BD, car « il est essentiel de transmettre la mémoire de nos luttes ».

Saint-Clément-de-Rivière (Hérault), reportage

Des champs labourés au creux d’une pinède : « Ça n’a rien de spectaculaire, mais j’aime ce paysage typiquement méditerranéen, cette respiration à 2 km de la ville. » Casquette vissée sur la tête, Jean-Michel Hélary balaie le panorama d’un regard tendre, « avec soulagement », dit-il. C’est que ces terres ont bien failli disparaître, coulées sous le béton par Decathlon.

Avec précaution, Jean-Michel et Françoise, sa compagne, déploient une banderole sur l’herbe sèche : « Des terres pas d’hypers. » La pancarte a légèrement jauni — « On ne la sort plus souvent », dit la sexagénaire au regard pétillant. Car la lutte — leur lutte — pour préserver ce lopin aux portes de Montpellier s’est achevée en 2021… par une victoire.

Un complexe commercial de 17 hectares, avec notamment des magasins Decathlon et Truffaut, aurait été construit ici. © David Richard / Reporterre

Un combat de sept ans porté par le collectif Oxygène, aujourd’hui raconté en bande dessinée par deux enfants du pays, Laure Lavigne Delville et Aurélien Pascal Commeiras (Une Victoire sur le béton). Les deux avaient à peine 20 ans quand la multinationale du sport a jeté l’éponge, mais cette bataille les a marqués. « Il y a tellement à apprendre de leur expérience, estime l’autrice. Transmettre l’histoire de nos luttes est essentiel, pour ne pas réinventer l’eau chaude à chaque fois. »

Alors, quelles « leçons » tirer de cette aventure citoyenne ? À l’invitation de Reporterre, auteurs et protagonistes se sont retrouvés au milieu des parcelles ocre, pour raviver cette mobilisation exemplaire.

L’ingrédient décisif

À l’origine, l’affaire paraissait mal emmanchée pour ces parcelles agricoles des Fontanelles. En 2014, le groupe Mulliez déposait un permis d’aménager en vue de construire un « village du sport et du bien-être », baptisé Oxylane. Dit autrement, un énorme complexe commercial — avec notamment des magasins Decathlon et Truffaut — sur 17 hectares. Le groupe pouvait compter sur une municipalité acquise à sa cause, et sur une image plutôt sympathique auprès des habitants.

C’était sans compter sur une bande d’irréductibles, amoureux de la nature. « Pour nous, c’était évident qu’il fallait se battre contre, mais on ne savait pas du tout comment faire », raconte Jean-Michel Hélary. « On s’est lancés sans réfléchir, on a appris en avançant », enchérit Françoise.

Françoise Hélary : «  Au sein du collectif, on avait une complémentarité de compétences, chacun avait trouvé sa place.  » © David Richard / Reporterre

Réunion publique, manifestation, recours juridique, interpellation des élus, inventaire naturaliste… Le collectif Oxygène a mobilisé toute la panoplie de la résistance écolo. L’ingrédient décisif ? « Ce qui a fonctionné, c’est qu’au sein du collectif, on avait une complémentarité de compétences, explique la retraitée après un instant de réflexion, chacun avait trouvé sa place. »

Avant de revenir dans son Hérault natal, Laure Lavigne Delville a participé à d’autres luttes, au triangle de Gonesse (Val-d’Oise) notamment. Elle a retrouvé à Saint-Clément-de-Rivière cette « complémentarité des tactiques » chère au mouvement écologiste, mais aussi « ce sens du timing, cette synchronicité ». En clair, attendre le bon moment pour jouer une carte. « On gagnait du temps avec les recours, même si on ne les a pas remportés, rappelle Jean-Michel Hélary. Ça nous permettait d’activer en parallèle d’autres leviers, comme les médias, ou notre projet alternatif de maraîchage paysan. »

« On a fini par gagner
parce qu’on n’a jamais lâché »

Avec son trait espiègle et coloré, Aurélien Pascal Commeiras livre une autre clé du succès d’Oxygène. « J’ai été frappé par la bonne ambiance au sein du groupe, la joie de militer ensemble », dit-il sous le regard approbateur du couple aux cheveux d’argent. Comme cette manif sous la neige à chanter des Goguettes, ou ce « Terrathlon » à travers Montpellier pour apporter un peu de terre des Fontanelles aux portes du magasin Decathlon de l’agglo… « Heureusement qu’on ne faisait pas que des réunions », dit encore Françoise Hélary en riant.

Elle ajoute, plus sérieusement : « On a fini par gagner parce qu’on n’a jamais lâché. Et on a tenu parce qu’on était un collectif : dès que l’un d’entre nous se décourageait, il y avait toujours un autre pour dire “on continue” ! »

Pour Jean-Michel Hélary, l’une des clés est d’attendre le bon moment pour jouer une carte. © David Richard / Reporterre

En 2021, leurs efforts finirent par porter leurs fruits : dans le cadre de l’enquête publique sur le plan local d’urbanisme de Saint-Clément-de-Rivière, les avis défavorables à Decathlon furent si nombreux que le commissaire-enquêteur recommanda d’abandonner le projet commercial. Quelques semaines plus tard, le conseil municipal reconnaissait définitivement les terres comme agricoles, les préservant du bétonnage.

Inspirer au-delà

Après la victoire est venu le temps de l’histoire. « On n’était pas un modèle, mais on voulait faire bénéficier d’autres collectifs de nos recettes », dit Jean-Michel Hélary. « J’avais envie de créer des ponts, notamment entre générations », explique Laure Lavigne Delville, dont les parents étaient engagés à Oxygène.

La vingtenaire, alors étudiante, a sollicité son ami d’enfance, devenu illustrateur. « Je ne connaissais rien à cette lutte, mais je me suis laissé emporter », s’enthousiasme Aurélien Pascal Commeiras. Minutieusement, le duo a reconstitué les étapes, rencontré tous les acteurs, mouliné l’odyssée militante.

Quatre ans après, les voilà avec leur album aux tons pastel, les pieds dans la broussaille piquante des Fontanelles. « Ce travail m’a ouvert les yeux sur la fragilité et l’éphémère des lieux qui nous entourent, raconte le dessinateur. Petit, j’avais l’impression que cet endroit existerait toujours, alors qu’il a failli être détruit. » À ses côtés, son amie acquiesce. « Je viens ici puiser l’envie de poursuivre mon engagement. Je porte beaucoup d’idéaux écologistes et paysans, et ces valeurs sont matérialisées dans la lutte menée par Oxygène. »

«  Une Victoire sur le béton  », une BD qui pourra insuffler d’autres succès militants  ? © David Richard / Reporterre

Jean-Michel et Françoise Hélary ont, eux aussi, continué le combat. Ils se battent désormais contre les contournements routiers en périphérie de Montpellier, mais aussi contre l’A69 entre Toulouse et Castres. « On adore voir plein de jeunes et de vieux se côtoyer dans ces luttes, apprécie la militante. Les uns grimpent aux arbres, les autres apportent les repas. » Et pas question pour eux de « jouer les vieux sages ou les anciens combattants » : « Chaque génération a sa manière de se mobiliser, et les jeunes ont leur façon de faire, moins “classique” que la nôtre, mais aussi efficace. »

Eux ont fait une partie du boulot : préserver quelques hectares de terre, et mettre un grain de sable dans la machine bien huilée du groupe Mulliez. Pour le reste, ils n’en doutent pas : « La relève est assurée. »


Une Victoire sur le béton, de Laure Lavigne Delville et Aurélien Pascal Commeiras (dessin), aux éditions Le Passager clandestin, septembre 2025, 128 p., 22 euros.

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