123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Alimentation

Une stratégie alimentation taillée sur mesure pour le lobby de la viande

Supermarché à Talmont-Saint-Hilaire (Vendée), en 2022.

Le gouvernement a enfin publié sa stratégie alimentation. Très attendus par les ONG, les objectifs chiffrés de réduction de consommation de viande ont disparu. Le lobby des charcutiers traiteurs aurait fait pression.

Quasiment deux ans de retard. Alors que la loi prévoyait l’élaboration d’une Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (Snanc) avant le 1er juillet 2023, ce n’est que depuis le 4 avril 2025 que le projet est soumis à consultation publique. Celui-ci, élaboré par le gouvernement, est censé déterminer « les orientations de la politique de l’alimentation durable, moins émettrice de gaz à effet de serre » et « davantage protectrice de la biodiversité ». Mais de nombreuses associations environnementales critiquent le texte, notamment sa faiblesse sur le volet « consommation de viande ».

« Il n’y a aucun objectif chiffré de réduction de la consommation de viande », déplore Benoît Granier, responsable alimentation au Réseau Action Climat (RAC). Le projet de Snanc indique qu’une réduction de la consommation de produits d’origine animale est nécessaire pour respecter les objectifs climatiques français et mondiaux, mais sans fixer de trajectoire précise de baisse à entreprendre. On peut seulement y lire qu’un des objectifs pour 2030 est d’atteindre « une consommation suffisante et limitée de poisson et de produits laitiers et une limitation de la consommation de viande et de charcuterie, en particulier importées ».

Il existe un consensus scientifique sur la nécessité écologique de baisser la consommation de produits d’origine animale. Le Haut Conseil pour le climat concluait par exemple, dans un rapport publié en janvier 2024, que la réduction de 50 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole français à l’horizon 2050 était « réalisable », à condition que les pouvoirs publics accompagnent les acteurs agricoles et que les Français baissent d’au moins 30 % leur consommation de produits d’origine animale. Mais cet objectif chiffré — ni aucun autre — n’a été repris dans le projet de Snanc.

« Si l’on veut réellement réduire la consommation de viande, il faut déterminer des indicateurs, on a besoin d’objectifs chiffrés et de mesures pour les atteindre, insiste Benoît Granier. Sinon, ça reste incantatoire. »

Un objectif de -12 % supprimé

Inquiètes de la suppression de ces objectifs chiffrés, plusieurs ONG ont envoyé un courrier au Premier ministre et aux ministères de l’Agriculture, de la Transition écologique et de la Santé dès le 27 mars, demandant justement les détails de ces objectifs.

La Snanc doit également « proposer des mesures ambitieuses pour orienter les régimes alimentaires vers de la viande produite de façon plus écologique et vers la consommation d’une proportion plus grande de protéines végétales, affirment-elles, tout en proposant des leviers pour accompagner les éleveurs dans la transition et leur assurer une juste rémunération ».

« Une pression imposée par
le lobby de la charcuterie »

D’après des informations du média Contexte, un objectif de diminution de 12 % de consommation de viande rouge (et de 4 % de volaille) avait d’abord été envisagé dans de précédentes versions de la Snanc, mais cela aurait été jugé inacceptable par la Fédération des entreprises françaises de charcuterie traiteur, qui aurait fait pression pour son retrait. Contactée, celle-ci n’a pas répondu aux questions de Reporterre.

Selon Matignon, cité de nouveau par Contexte le 4 avril, « le fameux scénario à -12 % de cheptel n’a jamais concerné directement les habitudes de consommation ». « Le gouvernement aurait-il cédé à la pression imposée par le lobby de la charcuterie ? » interroge le Réseau Action Climat.

Sollicité sur ce point, le ministère de la Transition écologique ne l’a pas confirmé ni infirmé. Le cabinet d’Agnès Pannier-Runacher indique seulement : « La limitation de la consommation de viande est assortie [dans la Snanc] d’une orientation de la consommation vers des produits durables et si possible locaux. (...) La Snanc ne fixe pas des injonctions pour les consommateurs, isolées de leur contexte, elle oriente les politiques publiques de façon à les rendre cohérentes entre elles. »

L’alimentation, le second poste d’émissions carbone

Notre alimentation est à l’origine de 20 % des émissions de gaz à effet de serre en France — soit le second poste national d’émissions après les transports, rappelle le projet de la Snanc. « Les produits d’origine animale (viande, produits laitiers, poisson) sont responsables de la majorité de l’empreinte carbone alimentaire (61 %) », précise-t-il.

« Soyons clairs, diminuer notre consommation moyenne de produits issus de l’élevage n’implique absolument pas un arrêt de la consommation de produits animaux ou un arrêt de l’activité d’élevage, expliquent les ONG environnementales dans leur courrier au gouvernement. Il s’agit simplement d’un rééquilibrage entre la consommation de protéines animales et de protéines végétales dont les proportions respectives se sont historiquement inversées en faveur des produits animaux, en dépit des impacts d’une production et d’une consommation dépassant nos limites planétaires et les recommandations de santé publique. »

Le Réseau Action Climat plaide pour des mesures concrètes, comme la mise en place d’une option végétarienne quotidienne dans la restauration collective ou l’interdiction de la publicité pour les produits nocifs pour l’environnement. Le projet de Snanc étant soumis à la consultation du public jusqu’au 4 mai, Benoît Granier espère que des objectifs chiffrés et des mesures seront rajoutés dans la version finale.

legende