Coronavirus : grâce au dépistage massif, l’Allemagne maîtrise l’épidémie

Durée de lecture : 9 minutes

23 avril 2020 / Violette Bonnebas (Reporterre)



Depuis janvier, l’Allemagne a réalisé plus de 2 millions de tests, soit quatre fois plus que la France. Tester massivement et isoler les malades s’est avérée une stratégie payante malgré le défi sanitaire, logistique et industriel qu’elle relève en mobilisant ses médecins et ses usines.

  • Berlin (Allemagne), correspondance

Ce 17 janvier 2020, le communiqué de presse n’intéresse guère que la communauté scientifique. « Une équipe du Centre allemand de recherche sur les infections a mis au point une méthode de détection du coronavirus qui circule actuellement en Chine », annonce le centre hospitalier universitaire de la Charité, à Berlin. La méthode doit « permettre de comprendre si le virus se transmet d’homme à homme ».

C’est une première mondiale. Le protocole de test, utilisant la PCR (polymerase chain reaction), est aussitôt publié par l’Organisation mondiale de la santé. Mais à l’époque, la nouvelle passe quasiment inaperçue en Europe. Le nouveau coronavirus semble exotique et lointain, la Chine ne délivre que des informations parcellaires et difficilement vérifiables.

Pourquoi les Allemands s’y sont-ils intéressés ? « Parce que développer rapidement des tests, c’est quelque chose que nous savons particulièrement bien faire », explique alors simplement le professeur Christian Drosten, qui dirige l’équipe de virologues de la Charité.

Alerté le 28 décembre par des collègues chinois, Christian Drosten ne possède pas à ce moment la moindre particule du nouveau virus qui fait rage dans la ville de Wuhan. Mais il a de l’expérience : en 2003, ce spécialiste des coronavirus avait déjà mis au point le premier test de détection du syndrome respiratoire aigu sévère (Sras).

Dans son laboratoire berlinois, à partir de séquences de coronavirus déjà existantes, le chercheur crée un prototype virtuel. Il l’affine lorsque la Chine publie les données ADN du nouveau virus. Vérification faite que son test ne détecte pas d’autres maladies, il demande à ses collègues chinois, dont il tient à préserver l’anonymat, d’en contrôler l’efficacité auprès de leurs patients. C’est un succès. La mise au point d’un test fiable et accessible à tous a pris à peine vingt jours.

Tester et isoler : la stratégie des autorités allemandes dès le 1er février

Christian Drosten ne s’arrête pas là. Par précaution et souci de transparence, le chercheur envoie la séquence génétique du nouveau virus et les référentiels de tests à tous les laboratoires d’Allemagne. Ils ne restent pas longtemps dans les tiroirs : dès le 27 janvier, le premier cas de coronavirus est détecté dans le pays, quatre jours après les premiers cas en France, des touristes chinois.

En Bavière, c’est un employé de 33 ans d’un sous-traitant automobile qui a été contaminé par une collègue arrivée de Shanghai quelques jours plus tôt. Il s’agit du tout premier signalement d’une transmission interhumaine sur le sol européen. L’homme est aussitôt placé en quarantaine ainsi que son entourage privé et professionnel. Son entreprise, Webasto, ferme ses portes durant quinze jours. Le foyer est rapidement circonscrit.

Tester et isoler : la démarche promue par le virologue, conseiller de la chancelière Angela Merkel, devient dès lors, au tout début février, la stratégie des autorités allemandes face au SARS-CoV-2. Elles s’inspirent du modèle de dépistage sud-coréen et suivent un triple objectif : éviter que les porteurs du virus ne contaminent d’autres personnes ; permettre une prise en charge médicale précoce pour éviter les complications, et avec elles, la saturation des hôpitaux ; se faire une image plus complète de l’épidémie pour adapter la réponse sanitaire sur le long terme.

Attachée à son industrie, l’Allemagne a l’avantage d’avoir conservé sur son territoire des fabricants de tests et de réactifs.

Le 1er février, l’autorité fédérale de santé publique, l’institut Robert-Koch, exige le dépistage de tout cas suspect avec des critères plus larges qu’en France : il suffit de présenter des symptômes, même légers, et d’avoir été en contact avec une personne diagnostiquée positive, ou bien, jusqu’à récemment, de revenir d’une zone à risques.

Un défi sanitaire, logistique et industriel que le pays entend relever en mobilisant ses médecins et ses usines

La règle d’or : l’anticipation. C’est ainsi que dès le 11 mars, l’institut Robert-Koch place l’ensemble de la région française Grand Est en « zone à risques ». La décision fait bondir Christian Lannelongue, qui dirige alors l’Agence régionale de santé (ARS) Grand Est, car à ce moment-là, seule l’Alsace, et plus particulièrement Mulhouse, est considérée comme un foyer épidémique par les autorités françaises. Les semaines suivantes montrent que le coronavirus s’était en fait déjà largement propagé dans les départements limitrophes.

Les régions frontalières de la France, qui accueillent chaque jour 40.000 travailleurs venus de l’Hexagone, s’inquiètent. Dans une lettre, le ministre-président de la Sarre, Tobias Hans, va même jusqu’à demander au gouvernement fédéral d’intervenir auprès de la France pour s’assurer qu’un « dépistage complet » est mené et que « la France fait tout ce qui est en son pouvoir pour contenir la propagation » du virus.

Tandis qu’à cette date Emmanuel Macron se focalise encore sur les gestes barrières et les lits manquants dans les hôpitaux, l’Allemagne, elle, est déjà lancée dans le dépistage massif. Un défi à la fois sanitaire, logistique et industriel qu’elle entend relever en mobilisant ses médecins et ses usines. Entre la fin janvier, où elle ne réalise encore que quelques milliers de tests, et la mi-mars, elle passe à 350.000 tests effectués par semaine.

Très attachée à son industrie, l’Allemagne a l’avantage d’avoir conservé sur son territoire des fabricants de tests et de réactifs. Ainsi, dès la fin janvier, TIB Molbiol commercialise le premier kit au monde de détection PCR du coronavirus, en collaborant avec la Charité. Son prix : 2,50 euros l’unité. La PME berlinoise de quarante employés multiplie par cinq sa production de kits prêts à l’emploi entre janvier et mars.

Le tissu de PME, le Mittelstand allemand, se révèle déterminant, bien plus que les géants nationaux de l’industrie pharmaceutique comme Bayer. Plus flexibles que de grandes entreprises, mais aussi moins solides face à la récession, plus de 500 PME se mettent en réseau pour participer à l’effort collectif — en espérant sortir ainsi plus vite de la crise.

La pénurie d’écouvillons, ces petites brosses qui servent à effectuer les prélèvements dans la gorge ou le nez, menace ? Dans le Brandebourg, l’usine de plastiques SWK Innovations transforme sa chaîne de production pour fabriquer 60.000 unités par jour.

Les tests sont effectués, aussi, par de nombreux cabinets généralistes

Sur le terrain, les prélèvements sont faits non seulement par les hôpitaux et les agences locales de santé mais aussi par de nombreux cabinets généralistes. Pour les médecins de famille allemands, qui ont l’habitude de pratiquer prises de sang et prélèvements d’urine eux-mêmes, ce n’est qu’un acte de plus, entièrement pris en charge par l’assurance maladie. Pour les patients, notamment les personnes âgées, c’est aussi plus simple et plus rapide. À Berlin, le prélèvement a lieu soit lors d’une visite à domicile du médecin traitant, soit dans l’un des 19 cabinets spécialement équipés pour accueillir des cas suspects.

Les analyses sont réalisées dans de gros laboratoires régionaux, publics et privés, y compris vétérinaires, qui ont rapidement pu augmenter leurs capacités, grâce à une forte automatisation des procédures. Ainsi, depuis janvier, l’Allemagne a réalisé plus de 2 million de tests, soit quatre fois plus que la France. Le professeur Christian Drosten est devenu un héros national et la stratégie allemande semble payante.

Après l’épisode bavarois, le SARS-CoV-2 est réapparu sur le territoire en février et début mars, après le retour d’Allemands aisés partis en vacances dans les foyers épidémiques d’Italie du Nord et d’Autriche. À elle seule, la station de ski d’Ischgl dans le Tirol autrichien est jugée responsable de la contamination de près de 9.000 Allemands. Cela aurait pu être dévastateur, mais le dépistage précoce associée à une mise en quarantaine a largement freiné la propagation, notamment auprès des plus fragiles.

Selon les statistiques de l’institut Robert-Koch, un suivi quotidien et précoce a permis de soigner à la maison 90 % des malades. Dès lors, la capacité de lits en soins intensifs apparaît secondaire : hier, seuls 2.908 patients étaient hospitalisés en Allemagne, dont 2.112 en réanimation. En France, selon les données officielles, 30.106 étaient en soins intensifs, dont 5.433 en réanimation.

L’Allemagne a commencé un retour progressif à la normale avec la réouverture des petits magasins et de certaines classes

Certes, l’Allemagne possédait avant la crise la plus grande capacité de lits en soins intensifs d’Europe : 28.000 places, qui sont passées à 40.000 début avril. Mais aujourd’hui, les médecins constatent que la plupart des lits réservés pour les patients atteints du Covid-19 sont vides. Le ministre fédéral de la Santé, Jens Spahn, envisage même de libérer des places pour d’autres malades.

L’épidémie est « maîtrisable », a assuré lundi 20 avril Jens Spahn. Le taux d’infection, c’est-à-dire le nombre de personnes contaminées par un porteur du virus est passé de trois à 0,9 en quelques semaines. L’Allemagne a commencé cette semaine un retour très progressif à la normale avec la réouverture des petits magasins et de certaines classes.

Les autorités restent prudentes. Leur nouvel objectif, dévoilé avant-hier par la presse allemande : passer à 4,5 millions de tests par semaine, en dépistant aussi les personnes asymptomatiques. Le pays aimerait aussi généraliser les tests « d’immunité », dits sérologiques en France, pour savoir quel pourcentage de sa population a déjà été atteint du coronavirus et a développé des anticorps. Mais pour l’instant, ces tests ne sont pas jugés assez fiables.

L’Allemagne aura-t-elle les moyens de ses ambitions ? À l’heure actuelle, l’Allemagne teste bien plus que la France, mais selon l’Association allemande des laboratoires accrédités (ALM), les laboratoires auraient la capacité d’en analyser le double. Malgré les efforts, le nombre de médecins et fonctionnaires de santé qui réalisent les prélèvements reste insuffisant. Le ministère de la Santé a promis d’augmenter en urgence les effectifs des agences de santé allemandes pour généraliser des unités mobiles de dépistage sur tout le territoire.





Lire aussi : Contre le coronavirus, les Allemands pédalent

Source : Violette Bonnebas pour Reporterre

Photos :
. Chapô : l’entreprise Centogene, basée à Rostock, est d’ordinaire spécialisée dans le dépistage de maladies génétiques. Elle produit désormais 60.000 kits de tests pour le coronavirus par semaine, effectue les prélèvements dans une tente à l’extérieur du bâtiment et les analyse elle-même dans son laboratoire (© Sébastien Millard).
. Laboratoire. Governor Tom Wolf / Flickr

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