Dans le Nord, la forêt de Mormal est menacée par l’industrialisation

17 mai 2016 / Bernard Krieger (Reporterre)



Soupçons d’exploitation intensive du bois par l’ONF, inquiétudes pour un projet de forage des eaux profondes, rôle détourné par les élus du parc naturel régional de l’Avesnois… Depuis mars, un comité de défense de la forêt domaniale de Mormal, dans le Nord, a vu le jour.

- Frisches (Nord), correspondance

Avec plus de 9.100 hectares, la forêt domaniale de Mormal, dans l’Avesnois, est la plus grande du département du Nord. En son centre, le village de Locquignol compte moins de 400 habitants mais, grâce à la forêt, il figure parmi les communes les plus étendues de la région. En mars, un comité de défense y a vu le jour : Mormal forêt agir. Il réunit défenseurs de l’environnement, familiers du massif, photographes, naturalistes, militants divers… Tous s’interrogent sur les activités de l’Office national des forêts (ONF), qui gère la forêt et tire ses recettes des droits de chasse et de la vente des bois. Ce qu’ils observent aujourd’hui ressemble de plus en plus à de l’exploitation intensive du bois.

Lors des réunions préparatoires à la création du comité, des signes inquiétants ont été passés en revue : coupes rases ; dégâts et ornières provoqués par les engins ; gros tas de grumes sur les bas côtés (promis, pour certains, à faire le voyage en conteneurs jusqu’en Chine, via des négociants et le port d’Anvers) ; présence de travailleurs détachés à la tronçonneuse active.

« Une gestion durable et soutenable du patrimoine, en bon père de famille » 

Parmi les initiateurs de Mormal forêt agir, dont il est le président d’honneur, figure Jean-Claude Bonnin, maire de Locquignol depuis 1983. L’homme, à la haute stature, peu impressionnable et avec son franc-parler, explique que le discours officiel n’est là que pour endormir habitants, élus, médias locaux, et pour cacher des réalités peu reluisantes. Pour lui, l’annonce, par l’ONF, d’une remise en état de l’arboretum du massif a fait déborder le vase et accéléré la défiance. On comprend que le siège de l’association Mormal forêt agir ait été accueilli dans sa mairie.

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Jean-Claude Bonnin, le maire de Locquignol. Son village est devenu le point de ralliement de militants, d’associatifs et de résistants à l’exploitation industrielle du territoire.

Sur le cas de la forêt de Mormal, un responsable syndical CGT de l’ONF, affirmait, fin mars, que le sacrosaint équilibre entre « production, protection de la biodiversité et accueil du public », toujours affiché par l’ONF, n’était plus respecté. Priorité est clairement donnée à la production : intensification des « récoltes », replantation d’essences à croissance plus rapide, « sécurisation des filières ». Au passage, il insiste sur la désapprobation syndicale générale du contrat d’objectifs et de performance signé entre l’ONF et l’État pour 2016-2020.

Le directeur régional de l’ONF, Bertrand Wimmers, interrogé par Reporterre, n’a jamais caché la destination économique de la forêt de Mormal. Au point d’ailleurs de donner à penser, dans les réunions publiques, que les activités « de loisirs » n’y étaient que tolérées. Il assure toutefois que les « actions et travaux d’entretien menés, tout ce qui inquiète donc,  sont réalisés sous le contrôle des techniciens forestiers de l’ONF » et dans le respect des contrats et règlements. Il affirme qu’il « n’y a pas d’exploitation intensive de la forêt mais une gestion durable et soutenable du patrimoine, en bon père de famille. Nous prélevons uniquement ce que la forêt peut fournir et nous le renouvelons ». À propos des coupes blanches, M. Wimmers parle de « parcelles en régénération ».

« Faire confiance aux hommes de l’art » 

Concernant l’arboretum, le directeur régional de l’ONF assure qu’il n’est pas question de le supprimer mais de le « mettre en valeur ; de le réhabiliter », en lien avec l’intercommunalité et un lycée spécialisé tout proche. Il précise que c’est le défaut d’éclaircies et d’interventions dans les « peuplements » qui « est la cause principale de nombreux dépérissements ». M. Wimmers estime que les sceptiques feraient mieux « de se plonger dans les problématiques et la compréhension des enjeux forestiers et climatiques » et « de faire confiance aux hommes de l’art ». Mais ce discours, sûr de lui, sur le mode « circulez, il n’y a rien à voir », ne passe plus.

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Tracts, affichages, réunions, échanges sur les réseaux sociaux se multiplient pour alerter la population locale sur ces discours officiels qui relativisent la réalité des projets.

Dans la forêt de Mormal, il n’y a pas que la gestion de l’ONF qui soulève des questions. La nouvelle association s’attaque à une autre forteresse : Noréade, la régie du Siden- Sian (Syndicat intercommunal de distribution d’eau du Nord - Syndicat intercommunal d’assainissement du Nord), qui est un gros opérateur public et départemental de l’eau. Cette société mène, en effet, un projet surnommé « l’autoroute de l’eau » : 75 km de canalisations enterrées, 13 forages et des équipements industriels (dont une unité de traitement en construction dans une partie déboisée au sud de la forêt).

Le projet vise à puiser dans les réserves d’eau situées sous le massif forestier, des eaux notoirement de bonne qualité, en vue d’alimenter le réseau du Siden- Sian et ses clients (dont de grosses entreprises de l’agroalimentaire) et donc « de le sécuriser ». L’association Mormal forêt agir s’inquiète donc aussi, maintenant, des conséquences des forages sur la vie des arbres et l’avenir de la nappe phréatique. Après les arbres, en surface de la forêt, va-t-on prendre l’eau, en dessous ?

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Un panneau annonçant que l’on pratique, ici, le « fauchage tardif ». Mais, pas le « déboisement intensif » ?

Michel Dupont, directeur général adjoint de Noréade, explique à Reporterre que la communication publique sur ce projet est « maximale » et assure que cet épisode d’une stratégie plus globale et ancienne a été précédé d’études, d’autorisations et que des piézomètres permettront de mesurer l’état de la nappe phréatique.

« Le parc, ça ne sert à rien ! » 

Sur le préjudice que pourraient subir les arbres, M. Dupont dit qu’il faut distinguer les eaux de surface, non concernées, et la nappe souterraine (qui est visée) située sous une couche imperméable de marnes, à 30 ou 40 mètres de profondeur. Il assure qu’il n’y a pas de risque d’épuisement en raison d’un renouvellement naturel. Il reconnaît que les eaux sous la forêt sont d’une bonne qualité, du fait de leur faible teneur en nitrates et en pesticides et qu’elles pourront servir à « couper » les eaux puisées dans d’autres secteurs du Nord, moins protégés des pollutions de surface.

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En lisière sud de la forêt, une partie déboisée va accueillir l’usine de traitement des eaux de Noréade.

La forêt de Mormal se situe au milieu du parc naturel régional de l’Avesnois, créé en 1998. Si l’institution compte des techniciens de qualité, spécialistes de la faune et de la flore, elle reste dirigée par un syndicat mixte d’élus qui ne sont pas tous, loin de là, des écologistes convaincus. À bien l’observer, l’action du parc revient souvent à accompagner les politiques publiques du moment, les réglementations, ainsi qu’un « développement durable » au sens très ambigu.

Là encore, Locquignol se distingue. Lors de la révision de la charte du parc, le village n’a pas renouvelé son adhésion. Jean-Claude Bonnin, le maire, est catégorique : « Le parc, ça ne sert à rien ! » Il est aussi l’un des rares maires à faire remarquer que le président fondateur du parc, le socialiste Paul Raoult — soucieux de préserver « la ressource en eau » en développant l’agriculture biologique — est aussi président de la société… Noréade ! Le 30 mars, après le virage à droite de la région Nord-Pas-de-Calais (devenue les Hauts-de-France après sa fusion avec la Picardie), un nouveau président est cependant arrivé à la tête du parc.

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La nouvelle association a libéré la parole. Des témoignages sur des déboisements inédits se multiplient.

Dans l’association, d’autres voix se font entendre. Celle, par exemple, du collectif Houille-Ouille-Ouille, qui explique que la forêt serait menacée par un permis de recherche du gaz de couche accordé à une société étrangère. Une information qui pourrait inquiéter aussi les opérateurs de l’eau.

L’un des soucis de l’association sera d’accueillir dans ses rangs des professionnels compétents capables de faire parler les silences de la communication officielle et de décrypter les rapports techniques réservés aux spécialistes.




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Lire aussi : La forêt en danger d’industrialisation

Source : Bernard Krieger pour Reporterre

Photos : © Bernard Krieger/Reporterre
. chapô : depuis la départementale qui traverse la forêt.

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