Dans les villes de France, une colère qui va bien au-delà des retraites

Durée de lecture : 10 minutes

18 décembre 2019 / Camille Martin (Reporterre)

Dans toute la France, des manifestations ont eu lieu mardi 17 décembre : un franc succès, avec 1,8 millions de manifestants selon la CGT, soit plus que le 5 décembre, mais un peu plus de 600.000 selon le gouvernement. Dans les cortèges, on contestait la réforme des retraites mais plus largement « Macron et son monde ». Reporterre était à Paris, Toulouse et Alès. Récit.

À Paris, « Se battre contre Macron et son monde »

  • Paris, reportage

Noyée dans les fumigènes, la place de la République avait son allure rebelle des grands jours, mardi 17 décembre. Un groupe de Gilets jaunes avait escaladé la statue centrale, et enchaînait les slogans anti-Macron, entraînant la foule. Les ballons syndicaux encerclaient la place dans une ronde colorée, les sonos rivalisant de décibels. Les drapeaux oranges de la CFDT, pour la première fois de sortie depuis le début du mouvement social, suivaient à distance respectueuse les étendards rouges de la CGT.

Plus d’une heure avant le départ officiel de la manifestation parisienne, le cortège débordait déjà sur le boulevard Beaumarchais, en direction de la place de la Bastille. C’est là qu’une activiste d’Attac, dissimulée derrière un masque de Jean-Paul Delevoye et munie d’un tuyau, proposait aux passants de « pomper leur épargne pour la reverser au fonds de pension BlackRock ». Explication : « À la première crise financière, vos économies s’évanouissent avec ces fonds de pension, c’est ce qui s’est passé en 2008 chez les Canadiens ou les Américains. Des gens se sont remis à travailler, à ramasser des canettes à 75 ans. Avec la retraite par points, le gouvernement veut nous pousser vers ces fonds de pension. »

Des activistes d’Attac : « Le gouvernement veut nous pousser vers les fonds de pension. »

« Se battre contre Macron et son monde », l’expression était sur toutes les lèvres. À l’avant du défilé, le cortège de tête, non syndical, reflétait le bouillonnement des colères. Dès 14 h et le lent départ de la marche, sous très haute surveillance policière, des milliers de manifestants s’y retrouvaient, chacun apportant sa révolte à l’édifice anticapitaliste. On y croisait des sans-papiers - les « Gilets noirs », qui demandent une régularisation -, des artistes de tous bords regroupés derrière une banderole « Art en grève », des Gilets jaunes portant sur le dos leur revendication, des étudiants et lycéens venus « contre la précarité à vie des études à la retraite », et de très nombreux enseignants.

Parmi eux, Benoît, instituteur en école primaire, arborait une pancarte invitant à la démission plusieurs membres du gouvernement : « Chacun de ces ministres organise, dans son domaine, la casse des service publics, estimait-il. Ce sont les mêmes logiques politiques néolibérales à l’œuvre avec la réforme des retraites, avec la réforme de l’éducation nationale, ou celle des hôpitaux. On ne prend plus les citoyens pour des usagers mais pour des clients, on pousse tout à la privatisation. » En grève depuis le 5 décembre, il espère que le mouvement se poursuivra après les fêtes, « même si c’est dur, financièrement ».

À Paris, les graffitis invitent à la « grévolution »

En milieu d’après-midi, la place de la Bastille se noircissait de monde : à Paris, la manifestation comptait entre 76.000 personnes (selon la police) et 350.000 (selon la CGT). Sa blouse blanche d’aide soignante sur le épaules, Héloïse, 48 ans, savourait ce moment, mais sans illusion quant à la suite : « Être aussi nombreux, c’est vivifiant, mais on sait qu’il faudrait être des millions pour retourner Macron et son monde, disait cette syndicaliste de Sud Santé. On ne lâchera rien. Pour un pays riche comme la France, cette retraite à points qui annonce une perte pour nos pensions n’est pas acceptable. »

« Être autant c’est vivifiant », dit Héloise.

Après être parvenus sans heurts à la Bastille, les manifestants se dirigaient dans le crépuscule vers la place de la Nation. En tête du cortège, l’ambiance était toujours à la fête, à grands renforts de chants. Les traditionnels « Macron nous fait la guerre, et sa police aussi, mais on reste déter’ pour bloquer le pays » laissaient bientôt place à de plus audacieux « Macron, caca boudin », les militants se trouvant visiblement à court d’idées. Les murs s’ornaient peu à peu de graffitis invitant à la « grévolution ». À l’entrée de la place de la Nation, des cheminots ont craqué quelques fumigènes rougeoyants, puis ont entamé une danse endiablée, vite reprise par la foule.

À l’arrivée, notre confrère de Mediapart Christophe Gueugneau constatait « plusieurs charges policières notamment contre des pompiers qui tentaient de s’interposer, bras en l’air, l’un d’eux ayant été blessé par une grenade de désencerclement lancée dans le tas. Des journalistes ont été chargés à coups de matraque ».

Malgré tout, la plupart des manifestants sont repartis la mine réjouie dans les rues de la capitale vidées de véhicules. Sur un mur griffonné, on lisait : « On fera une trêve de Noël quand on vous aura tous viré ».

Des cheminots craquaient des fumigènes.

À Toulouse, « Nous sommes de plus en plus nombreux à refuser la violence du néolibéralisme »

  • Toulouse (Haute-Garonne), reportage

À Toulouse, la mobilisation ne faiblit pas. Malgré les écarts d’estimation entre la CGT (120.000 manifestants) et la préfecture (17.000), on peut dire que la manifestation a été au moins aussi suivie que celle du 5 décembre. Le cortège s’étirait sur plusieurs kilomètres de long avec une ambiance électrique, sous le rythme des fanfares et des sonos mobiles.

« Pour contraindre le gouvernement, il va falloir un niveau de mobilisation extrêmement haut, disait Stéphane, porte-parole local du syndicat Sud. Ces dernières années, contre la loi Travail ou la réforme de la SNCF, on a échoué. Mais je crois que le contexte, aujourd’hui, a changé. Il y a une onde de choc. Nous sommes de plus en plus nombreux à refuser la violence du néolibéralisme ».

Dans la manifestation, les revendications sur les retraites étaient évidemment présentes. Mais l’on pouvait voir aussi des drapeaux « RIC » flotter au vent, des banderoles féministes ou contre les violences policières, des Gilets jaunes... La manifestation, dans son foisonnement, semblait incarner l’agrégation des colères. On y retrouvait des avocats en robe noire, des artistes vêtus de couverture de survie, des infirmiers en blouse blanche. « Bientôt, à 64 ans, on va devoir venir nous-mêmes en déambulateur pour soigner les patients !, s’exclamait Patricia, une aide-soignante. Je ne me bats pas pour mon salaire ou ma retraite mais pour le droit de soigner correctement et dignement les gens ».

Au cours de cette journée, on a parlé autant des services publics qui s’écroulent, de la pénibilité au travail que du désir de révolte qui monte. « Ça va craquer, le fond de l’air est rouge », disait un syndicaliste en faisant référence au film de Chris Marker sur les années 1968. « Le fond de l’air, aujourd’hui, il est plutôt tinté de gaz lacrymogènes et surchargé en CO2 ! », nuançait son collègue.

A la tête du cortège, des centaines de Gilets jaunes scandaient « Révolution, révolution ! ». Ils étaient nombreux à venir de la périphérie de Toulouse, où ils veulent continuer à occuper les ronds-points cette semaine. « On vient tous les samedis ici depuis plus d’un an, nos revendications sont toujours les mêmes », expliquait Michelle. « On a rejoint les syndicats mais ça aurait été bien qu’ils appellent aussi à manifester avec nous le samedi. Il faut qu’ils reconnaissent que depuis un an, nous avons travaillé le terrain pour rendre possible le mouvement actuel ».

Plusieurs slogans mêlaient social et écologie en écho aux marches climats et à la grève des jeunes. Les étudiants étaient nombreux à défiler. La fac du Mirail a suspendu ses activités jusqu’à la rentrée. « Ça coagule, on se nourrit des différents combats, disait Christophe, un membre de l’administration du Mirail. Je suis pour une alliance allant du Colibri au Black block ! »

La mobilisation est restée assez calme. Arrivée à son terme, au monument aux morts, le cortège a fait volte-face pour partir en manifestation sauvage vers le centre ville, suivi par des milliers de personnes. Avant d’être bloqué par les forces de l’ordre et arrosé de gaz lacrymogènes. À 17 h30, la manifestation était dispersée. Les policiers en moto, dits « voltigeurs » sillonnaient les allées marchandes et ratissaient les rues sous les lumières de Noël.

  • Regardez notre reportage photographique à Toulouse


À Alès : « Ici, si t’as pas de voiture, t’as rien »

  • Alès (Gard), reportage

À Alès, les retraités ouvraient la manifestation. Un peu par hasard, assuraient-ils. « Il fallait bien des gens pour tenir la banderole ! », lançaient deux porteuses au milieu des drapeaux rouge CGT et Force ouvrière. Eric, Daniel et Robert étaient venus manifester pour leurs enfants et petits-enfants : « Pour une histoire de deux trimestres, j’ai travaillé jusqu’à 62 ans au lieu de 60, racontait Robert, ex-réparateur et installateur de télévision. Vous vous voyez, vous, poser une antenne sur un toit à cet âge là ? » « Même pour nous, rien n’est acté, se méfiait Daniel, autrefois cheminot. Ils peuvent nous annoncer une révision de nos retraites en fonction du point dans trois ans ! » Les cheveux gris étaient nombreux dans la manifestation, peut-être parce que les anciens ont ici la mémoire des fortes mobilisations des mineurs. La fermeture des mines et le départ de nombreuses industries métallurgiques ont fait exploser le taux de chômage dans la cité gardoise et ses alentours cévenols. Les façades rénovées des HLM au pieds desquels s’élançait la manifestation matinale cachent mal le manque d’emplois.

Le rendez-vous donné sur un rond-point étaient un clin d’œil aux Gilets jaunes, bien représentés et partageant la tête de cortège avec les syndicats. Parmi eux Margaux, tout juste 25 ans : « J’ai tout mis de côté pour les Gilets jaunes depuis sept mois, expliquait-elle. À Alès, on fait partie de ceux qui ont le plus tenu en France. Cela fait un an que je suis dans la rue, c’est un tout. Ici, si t’as pas de voiture, t’as rien. Et niveau boulot faut être surqualifié et accepter des salaires très bas, la seule chose qui marche c’est l’intérim. »

Quelques banderoles d’usines désormais privées — portées par des ouvriers encore aux trois huit — étaient tout de même présentes, et notamment la CFDT de l’usine de roulements à bille SNR, dont les drapeaux oranges signalaient la fin de cortège. Les cheminots avaient de leur côté amené la sono et les fumigènes pour l’ambiance, les pompiers faisaient sonner les sirènes des camions, les hospitaliers étaient venus avec les blouses blanches et les bleues pour le bloc opératoire. « Nous sommes 100 % de grévistes parmi les infirmiers anesthésistes, seules les opérations urgentes sont assurées », indiquaient Thierry et Véronique. « On veut des moyens humains et matériels, et le retrait de la réforme », demandait la seconde.

Ils enchaînent les gardes de nuit et les permanences de week-end en plus des journées de boulot. « Quand on est jeune ça va, mais quand on commence à vieillir ça devient dur de récupérer, constate Thierry. Quand on a commencé à travailler, la retraite était à 55 ans pour nous, maintenant c’est 62 et peut-être 64 ans... » Balayant la foule du regard, ils estimaient être plus d’hospitaliers ce 17 décembre que le 5 décembre dernier. Constat identique à quelques dizaines de mètres chez les professeurs du lycée Jean-Baptiste Dumas, qui étaient au moins 30 % de grévistes le matin à 9 heures. Même la police – sans avoir encore de chiffrage précis – estimait à la mi-journée, alors que le défilé se dispersait, que les manifestants étaient cette fois-ci plus nombreux.

  • Notre reportage photo sur la manifestation à Alès


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source : Camille Martin est le pseudonyme. Alexandre-Reza Kokabi, Gaspard d’Allens, Lorène Lavocat et Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. Alès : © Marie Astier/Reporterre
. Paris : © Ingrid Bailleul/Reporterre. Toulouse : © Alain Pitton/Reporterre

DOSSIER    Retraites

THEMATIQUE    Luttes
27 mars 2020
Les Amap, îlots de lien social dans l’océan du confinement
Alternatives
27 mars 2020
Le monde qui vient n’a rien d’une utopie, c’est un cauchemar
Tribune
28 mars 2020
Ce que leurs traces nous disent des animaux
Reportage


Dans les mêmes dossiers       Retraites



Sur les mêmes thèmes       Luttes





Du même auteur       Camille Martin (Reporterre)