De l’industrie auto à la réparation vélo : quand les seniors désertent
Jean-Michel Mousseau a créé Clap’Cycle en 2023, depuis il sillonne la métropole montpelliéraine. Ici, le 31 mars 2025. - © David Richard / Reporterre
Jean-Michel Mousseau a créé Clap’Cycle en 2023, depuis il sillonne la métropole montpelliéraine. Ici, le 31 mars 2025. - © David Richard / Reporterre
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À 59 ans, Jean-Michel Mousseau a bifurqué : il a quitté un poste d’ingénieur dans un groupe automobile pour devenir réparateur de vélos ambulant. Comme lui, de plus en plus de seniors font un virage écolo en fin de carrière.
Clapiers (Hérault), reportage
L’oreille penchée, Jean-Michel Mousseau écoute la roue tourner, en quête d’un éventuel frottement. « C’est grave docteur ? » plaisante Manu, propriétaire du vélo ausculté. Regard pétillant derrière ses binocles rouges, le réparateur secoue la tête. Trois tours de clé Allen, un coup de pompe et quelques gouttes d’huile sur la chaîne… Voilà la bicyclette de nouveau prête à sillonner les chemins héraultais. « Vous lui avez donné une seconde vie », se réjouit le client.
À soixante ans passés, Jean-Michel Mousseau se dit « cyclologue ambulant ». Comprenez : réparateur de vélos… à vélo. Qu’il pleuve ou qu’il cogne, il arpente les rues de la métropole montpelliéraine sur son cargo à deux roues. Un quotidien bien éloigné du métier qu’il exerçait quatre ans plus tôt. Pendant près de trente-cinq ans, l’homme a été ingénieur automobile chez Stellantis.
En 2020, un déclic écolo
« Fana de rallye » depuis l’enfance, il bidouillait à 20 ans des Golf GTI pour dévaler les routes à toute berzingue. Sa formation de physico-chimiste en poche, il a donc « naturellement cherché un boulot dans l’industrie auto » alors florissante. En 1987, il est entré chez Citroën, du côté de la conception des moteurs. « Je n’ai plus quitté la maison, j’adorais ce travail », s’étonne-t-il encore.
En même temps que l’entreprise grossissait, il a gravi les échelons et changé de service — analyse de la concurrence, fabrication des cockpits, etc. « Jusqu’au déclic », au tournant des années 2020. « Il y a eu quelque chose de l’ordre de la prise de conscience écologique. On avait beau faire de notre mieux, on continuait de produire des engins qui brûlent du pétrole. »
Surtout, le groupe PSA a fusionné en 2021 avec l’étasunien Fiat Chrysler, pour former le géant automobile Stellantis. « C’est devenu une très grosse machine, je m’y retrouvais de moins en moins », se souvient-il. Cerise pécuniaire sur le gâteau, la toute nouvelle multinationale proposait alors des sommes rondelettes à tous ceux qui souhaitaient quitter le paquebot.
L’exode des seniors
« J’ai bénéficié d’un pont d’or vers la sortie, admet le sexagénaire, c’est clairement ce qui m’a décidé. » Sans jeunes enfants ni emprunt immobilier à payer, le moment semblait idéal pour négocier un virage. Avec sa compagne, Jean-Michel Mousseau a quitté la région parisienne pour s’installer en périphérie de Montpellier. À quelques années de la retraite, il a repris le chemin de l’école et passé un CAP de mécanicien cycle. Et après une année à bricoler son cargo pour en faire un atelier nomade, il a lancé son entreprise, Clap’Cycle, en 2023.
En bifurquant à 59 ans, l’ex-ingénieur a grossi le flot de ce que certains chercheurs ont appelé « l’exode des seniors ». Dans le sillon de la pandémie de Covid-19, un mouvement de démission s’est répandu dans le monde occidental, touchant de jeunes diplômés, mais aussi des milliers d’employés plus âgés.
En 2021, 90 % des 38 millions d’Étasuniens ayant déserté le monde actif avaient plus de 55 ans. La même année, en Angleterre, 300 000 travailleurs âgés de 50 à 65 ans avaient rejoint la catégorie des « économiquement inactifs ».
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« Ce phénomène reste minoritaire, nuance la sociologue Anne de Rugy. Mais ces bifurcations sont davantage médiatisées, elles font écho auprès de nombreuses personnes. » La chercheuse a étudié de près ces changements professionnels radicaux. Pour elle, la trajectoire de Jean-Michel Mousseau rejoint celles de nombreux cadres « qui ressentent une insatisfaction professionnelle et une contestation plus politisée, souvent sourde, vis-à-vis du système productiviste ».
Cette catégorie sociale privilégiée — notamment celles et ceux déjà avancés dans leur carrière et leur vie familiale — bénéficie aussi d’une « configuration qui sécurise et donc permet la bifurcation ».
Accompagner l’autonomie des cyclistes
Aujourd’hui, Jean-Michel Mousseau a divisé ses revenus par deux, mais se dit « pleinement épanoui » : « Je travaille moins, je suis tout le temps à vélo, et je rencontre plein de gens », sourit-il.
Sous l’œil attentif de Manu, il démonte précautionneusement la chaîne d’un vélo électrique, sans cesser d’expliquer le moindre de ses gestes. « Il faut toujours nettoyer sa chaîne avant de la graisser, en sortant une petite brosse d’un tiroir de son cargo. Il y a même des maniaques qui la mettent au lave-vaisselle ! »
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L’homme prend sa mission pédagogique à cœur : il s’agit pour lui de transmettre les « bons réflexes » afin de faire durer la bécane. « Les gens attendent souvent la casse pour faire réparer leur bicyclette, alors que l’idéal, c’est d’entretenir son engin régulièrement. » Pneus bien gonflés, chaîne lubrifiée, freins réglés… Jean-Michel défend ainsi les ateliers de réparation associatifs, qui permettent de gagner en autonomie sur ces petits réglages.
Pour notre bricoleur grisonnant, la réparation « est une question de sécurité, mais ça permet aussi de prendre plus de plaisir quand on pédale ». Avec son coffre à outils roulant, il espère ainsi participer au développement du vélo au quotidien. Il se rend ainsi dans les entreprises pour réviser les biclous des salariés, et vient dépanner les cyclistes sur le bord de la route où ils ont crevé.
Après une heure et demie dans le jardin de Manu, les trois vélos de la famille sont révisés — moyennant la somme de 63 euros. La petite dernière s’empresse d’enfourcher son cyclo, direction l’école, sous le regard satisfait de Jean-Michel Mousseau : « Le vélo est parmi les objets les plus réparables du monde. Alors, profitons-en ! »