Demain est un autre rêve
- © Juan Mendez / Reporterre
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Pour sortir nos imaginaires d’une spirale catastrophiste, il nous faut redessiner le futur, donner des couleurs au monde que nous esquissons par les luttes et les alternatives.
C’était en août dernier, sur le Larzac. Quelques mois après la violente meurtrissure de Sainte-Soline, qui avait traumatisé le mouvement écologiste, des milliers d’activistes s’étaient retrouvés sur le causse, pour plusieurs jours de discussions, de danses, de moments partagés. Un temps de joie sereine, comme pour reprendre souffle ensemble et repartir du bon pied.
Parmi les dizaines d’ateliers et de rencontres passionnantes, l’une avait marqué : « Mener la bataille des imaginaires ». L’enjeu était vital, et il le reste. Car la conscience commune est aujourd’hui dominée par la vision d’un futur catastrophiste, issue d’ailleurs de la culture écologiste, qui a imposé l’idée de la dégradation de la biosphère sous l’effet de l’action humaine dans une société profondément inégalitaire. Mais aucune vision émancipatrice et encourageante ne s’en dégage.
Paradoxalement, la catastrophe est assumée par ses responsables capitalistes, qui formulent un imaginaire prétendant s’accommoder de la crise écologique par l’accélération technologique sans rien changer à l’ordre social. De son côté, l’imaginaire d’extrême droite déplace le champ des menaces (le danger serait l’étranger), affirmant pouvoir protéger la société par l’exclusion et la frontière. Le camp de l’émancipation, lui, ne parvient pas à dessiner un avenir séduisant.
Concilier futur désirable et réduction de la consommation
Projeter le futur, décrire un horizon désirable, est cependant une nécessité politique, si l’on veut embarquer la société pour transformer le monde. À la fin du XIXᵉ siècle, le libéralisme bourgeois promettait la prospérité sur fond de progrès scientifique — avant de se fracasser sur la tuerie de la Première Guerre mondiale. Des décombres de celle-ci a surgi l’idéal communiste de la Révolution russe, d’un pouvoir populaire et égalitaire, rêve englouti par la dictature stalinienne. Au sortir du triomphe sur le nazisme, les États-Unis ont fait miroiter un monde enchanteur de confort pour tous, combiné avec la liberté. Promesse anéantie à partir des années 1990, avec la dévastation écologique et le retour d’une inégalité sidérante.
Face aux dominants, quelle est l’espérance qui anime le camp de l’émancipation ? Comme l’écrit l’inventeur de la permaculture, David Holmgren, dans Comment s’orienter ? (éd. Wildproject) « la crise énergétique et économique qui s’annonce imposera de toute façon la réduction de la consommation ». Il est aussi indispensable de réduire drastiquement les émissions mondiales de gaz à effet de serre afin d’éviter une aggravation insupportable du réchauffement planétaire. Mieux vaut le choisir que le subir.
Mais comment transformer cette perspective en horizon désirable ? Dans La chauve-souris et le capital (éd. La Fabrique), Andreas Malm estime qu’on ne pourra pas « éluder l’interdiction de la consommation d’animaux sauvages, l’arrêt de l’aviation de masse, l’abandon progressif de la viande et d’autres choses synonymes de belle vie. » Pour Malm, « ceux qui, dans le mouvement pour le climat et à gauche, prétendent que rien de tout cela n’est nécessaire et que le commun des mortels n’aura rien à sacrifier, ne sont pas honnêtes ».
Il reste à convaincre les gens du mieux que ce projet va apporter à tous. Et dire que cela évitera la catastrophe, le chaos, la guerre, n’est pas une incitation suffisamment entraînante. Il faut redonner de la puissance d’agir plutôt qu’agiter les périls.
Des rêves simples, mais forts
On peut multiplier les récits d’alternatives concrètes, promouvoir un nouveau rapport au vivant, appeler à de nouvelles formes de résistance au capitalisme, il n’en émerge pas encore un imaginaire capable de rassembler.
Pourtant, les puissants mouvements de lutte des dernières années portaient des rêves simples mais forts : la démocratie pour Nuit debout, la dignité pour les Gilets jaunes, la justice pour le mouvement des retraites, tandis qu’au cœur du Covid les espoirs du « Monde d’après » avaient fleuri dans des bouquets magnifiques. Mais les pétales de ces floraisons ont été emportés par la détermination rageuse des dominants à perpétuer leur système mortifère.
Raconter le monde que nous voulons
La piste est sans doute du côté des relations à retisser dans une société parcellisée par quarante ans d’individualisme néolibéral : dire qu’il y aura moins de biens, mais plus de liens. Être attentifs les uns aux autres, cultiver la solidarité, investir dans l’éducation, la santé, la culture, les biens communs ce qu’on aura retranché des investissements dans les projets productivistes, cela commence à esquisser un projet politique.
« Le monde a besoin de guérison, disait Juliette Rousseau sur le Larzac. Il nous faut repérer ce qui est blessé, voir comment cela se répare. Pour qu’on puisse transformer les choses, il faut qu’on ait besoin les uns des autres ». Guérir, pour repartir et faire grandir un autre monde.
Nous ne pouvons pas laisser l’avenir aux dominants, aux thuriféraires de la violence. « Le futur est aussi un champ de bataille », nous a dit récemment Alain Damasio. Il faut raconter le monde que nous voulons. Pour commencer, on en discutera le 2 mai avec François Ruffin et Camille Etienne, lors de l’enregistrement d’un Grand entretien de Reporterre. Demain est un autre rêve.