Derrière la bataille de la Catalogne, le désir d’une démocratie proche du terrain

4 novembre 2017 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Le référendum sur l’indépendance de la Catalogne du 1er octobre et sa mise sous tutelle par Madrid a plongé la province espagnole dans l’incertitude. Certains caressent toujours l’espoir de voir émerger une nouvelle forme démocratique à la faveur des élections du 21 décembre.

Jeudi 2 novembre, dans la soirée, l’Audience nationale, la haute cour de justice à Madrid, a ordonné le placement en détention provisoire de neuf membres du gouvernement destitué de Carles Puigdemont, dont celui qui était jusqu’alors le favori des élections du 21 décembre, Oriol Junqueras. Huit d’entre eux ont passé, de jeudi à vendredi, leur première nuit en prison. Par ailleurs, un mandat d’arrêt européen a été émis à l’encontre de Carles Puigdemont et de quatre autres de ses ex-conseillers, partis pour Bruxelles le 29 octobre.


Des centaines de citoyens qui défendent des urnes de vote. Des policiers qui les frappent. Un référendum réprimé dans la violence. Un président destitué qui part à l’étranger pour sa « sécurité ». Nous ne sommes pas dans une lointaine dictature mais en Catalogne, au cœur de l’Europe, à la frontière française. Depuis la tenue du scrutin sur l’autodétermination de la région le 1er octobre dernier, la tension est à son comble. Vendredi 27 octobre, le Parlement catalan a déclaré l’indépendance de façon unilatérale. En réponse, Mariano Rajoy, le président du gouvernement espagnol et du Parti populaire (libéral conservateur), a déclenché la mise sous tutelle de la région, via l’utilisation de l’article 155 de la Constitution.

Pour tenter de comprendre cette escalade, il faut se plonger dans l’histoire. Sans remonter jusqu’au Moyen-âge, époque à laquelle il existait déjà un comté catalan indépendant, une très éphémère république catalane a été proclamée en 1934, avant de disparaître sous Franco. Après la chute de la dictature, la nouvelle constitution de 1978 offrit à la province une large autonomie ; son propre parlement et son gouvernement, un renouveau de sa langue et un drapeau national. Mais en 2010, le Parti populaire annula des pans entiers de cette autonomie, refusant notamment que le catalan soit la langue des administrations. La réaction fut immédiate ; des milliers de personnes protestèrent dans les rues de Barcelone le 10 juillet 2010. « C’était la première fois que les gens chantaient des chants d’indépendance en manifestation », se rappelle avec émotion Didac Costa, militant et notamment cofondateur de la coopérative intégrale catalane.

Le soir de la déclaration d’indépendance, le 27 octobre 2017, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour célébrer l’évènement. Le 29 octobre, une contre-manifestation a réuni entre 300.000 et 1,1 million de personnes bien décidées à rester en Espagne.

Pour Xavi Ferrer, co-coordinateur du comité international de Barcelona en Comú, plateforme citoyenne dont est issue la maire de Barcelone, Ada Colau, l’indépendance totale divise beaucoup trop les Catalans pour être aujourd’hui une option viable. « Nous sommes face à une situation extrême. D’un côté, l’État espagnol, qui a provoqué de très graves atteintes à nos droits démocratiques, comme la destitution d’un président que nous reconnaissons comme légitime. De l’autre, une déclaration d’indépendance qui engendre une situation dramatique et dont tout le monde connaissait les conséquences : à savoir l’application de l’article 155. »

« L’Europe ne veut pas risquer une déstabilisation » 

Est-ce que l’intransigeance de Madrid aurait pu pousser certains indécis dans les bras des indépendantistes ? « Je n’en suis pas si sûr, tempère César Ochoa, professeur et membre coordinateur de Barcelona en Comú. Certes, beaucoup de gens veulent protester contre le Parti populaire de Madrid. Mais avant de se déclarer indépendantiste, il y a un pas que beaucoup ne veulent pas franchir. » Pour d’autres au contraire, l’attitude belliqueuse de Madrid renforce leur colère, à l’instar de Didac Costa. Ce dernier va même plus loin en parlant de « prisonniers politiques » pour définir l’emprisonnement de Jordi Cuixart et Jordi Sànchez, deux chefs des associations Òmnium Cultural et l’Asamblea Nacional Catalana qui ont organisé les manifestations pro-indépendance. César Ochoa nuance toutefois la « vague » indépendantiste. « Jusqu’à présent, les gens qui n’étaient pas en faveur de l’indépendance n’avaient jamais encore ressenti la nécessité de s’exprimer. Mais je pense que les derniers évènements les ont convaincus de se mobiliser, alors qu’autrefois, ils restaient silencieux. »

Xavi Ferrer, de Barcelona en Comu.

Alfons Perez, militant et membre de With Catalunia, tient à préciser que le mouvement indépendantiste n’est pas uniforme ni homogène. « On parle de plus de 2 millions de personnes, qui certes peuvent avoir des opinions différentes, mais il ne faut pas imaginer qu’il s’agit d’un mouvement nationaliste classique, comme veulent bien nous le faire croire les médias pour le déprécier et le désacraliser. »

En revanche, personne ne s’étonne de l’absence de soutiens internationaux à cette déclaration d’indépendance. « Tous les États ont des “Catalognes” au sein de leur territoire. Le Tibet en Chine, la Tchétchénie pour la Russie, le Sahara occidental pour le Maroc et même la Corse pour la France ! » s’exclame Didac Costa. « C’était totalement prévisible, n’oublions pas le précédent du Brexit encore très récent dans les mémoires. L’Europe ne veut pas risquer une déstabilisation », enchérit César Ochoa. Pour tenter de trouver des soutiens internationaux, la plateforme With Catalonia a été lancée par plusieurs organisations de la société civile. Diffusée en 11 langues, elle espère réunir les gens en faveur du droit à l’autodétermination du peuple catalan. Alfons Perez en fait partie. Il est devenu indépendantiste au terme d’un long processus de réflexion qui a duré plusieurs années. Lors du référendum, il a dormi dans une école pour défendre la tenue du scrutin. « Les pressions politiques pour effrayer les gens ont eu un effet contraire. Ils ont participé en masse et se sont interposés contre la violence de la police pour défendre leur droit de décider à l’autodétermination. »

Alfon Perez estime également que l’argument économique n’est pas des plus pertinents pour expliquer les velléités indépendantistes. Car même si la région est l’une des plus riches du pays (un cinquième du PIB espagnol), la solidarité avec les autres communautés espagnoles peut se faire d’autres manières. Il regrette aussi l’appel au boycott des produits catalans, qu’il estime contre-productif. « Prenons un exemple dans le domaine de l’alimentaire. Les tomates cultivées dans la région d’Extremadura sont transformées en conserves chez nous. Ce boycott pourra affecter par ricochet le pays tout entier. » Depuis le référendum, 1.600 sociétés auraient transféré leur siège social en dehors de la Catalogne, sur les 600.000 que compte la région. Des pressions déplorées par certains militants, qui y voient une tentative d’affaiblissement économique préjudiciable à tout le pays, voire à l’Europe.

« Nous devons pacifier les esprits, éviter l’escalade de la violence » 

Au-delà de la question de l’indépendance se joue en Espagne un combat plus universel : celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. « C’est une chance pour nous de permettre l’avènement d’un nouveau monde, d’un changement de paradigme économique, plus respectueux de l’environnement et des droits sociaux », espère Didac Costa. « Les élections du 21 décembre vont être un moyen de proposer un autre modèle de démocratie, avec un programme plus social et éducatif », ajoute César Ochoa. D’autant que la recherche d’alternatives a déjà commencé. Alfons Perez assure que depuis quelques semaines, la coopérative énergétique écologique Som Energia reçoit des nombreuses demandes d’adhésions. D’autant qu’entre l’indépendance et le statu quo, il existe tout un éventail de solutions que les politiques n’ont pas encore présenté à la population. « On peut imaginer un modèle plus fédéral ou confédéral. Je pense qu’il faut arrêter de dire que l’Espagne n’est pas réformable. Je regrette que les partis indépendantistes ne fassent pas encore de propositions précises sur le programme social ou éducatif. C’est comme s’ils n’avaient rien prévu après le vote du 1er octobre », dit Cesar Ochoa.

With Catalonia.

L’une des options qui pourraient être envisagées est celle du municipalisme. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ada Colau, Barcelone est à l’avant-garde de ce mouvement, qui vise à donner plus de pouvoir aux métropoles. « Nous pensons que la stratégie municipaliste permettrait de redémocratiser la société. Car, plus un gouvernement est proche du peuple, plus il est démocratique », assure Xavi Ferrer. Mais avant de construire de nouvelles fondations, il faut attendre que la situation s’apaise. « Nous devons pacifier les esprits, éviter l’escalade de la violence. Car si les tensions s’amplifient, nous risquons une véritable rupture sociale. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation si extrême que personne n’écoute personne », déplore Xavi Ferrer.

Difficile de prévoir ce qui va arriver dans les prochaines semaines, mais, qu’ils soient indépendantistes ou simplement partisans d’une plus grande autonomie, tous les militants catalans s’accordent sur une chose : il est désormais impossible de faire machine arrière. L’ère du centralisme madrilène semble bel et bien terminée. « On s’apprête à vivre des années difficiles », soupire Alfons Perez.

  • Les entretiens avec les personnes citées ont été menés par téléphone depuis la France.



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Lire aussi : En Catalogne, une communauté écolo et autogérée ouverte sur le monde

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos :
. chapô : graffiti en Espagne. Pxhere (CC0)
. portrait DR
. bannière : With Catalonia sur Facebook

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