Des chercheurs et des personnalités lancent le « lundi sans viande »

Durée de lecture : 7 minutes

7 janvier 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Pour étudier le passage au végétarisme, des scientifiques ont lancé l’opération du « lundi sans viande ». L’initiative a reçu le soutien de personnalités et d’ONG mais les éleveurs y voient une nouvelle stigmatisation de leur activité alors que certaines pratiques agricoles ont des effets positifs sur l’environnement.

En 2019, remplace le bœuf par un œuf. Ce lundi 7 janvier, un groupe de chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) lance l’opération Lundi vert. Le principe est simple : tous les lundis, les participants, inscrits sur un site dédié, seront invités à remplacer la viande et le poisson. Autrement dit, à s’essayer au végétarisme. Tout au long de l’année, ils devront indiquer chaque semaine s’ils poursuivent leur engagement, et recevront un accompagnement individualisé. Les scientifiques espèrent ainsi pouvoir étudier à grande échelle — ils visent 500.000 inscrits — notre capacité au changement alimentaire.

« Il s’agit à la fois de comprendre ce qui pousse les gens à modifier leur alimentation, leurs motivations et leurs blocages, mais aussi ce qui les fait tenir dans la durée, explique Laurent Bègue, chercheur à l’université de Grenoble Alpes, à l’initiative du projet. Nous allons ainsi envoyer des messages au fil des mois, pour encourager et motiver les participants. » Cette démarche s’inscrit dans la dynamique internationale du « Meatless Monday » lundi sans viande »), lancé à l’École de santé publique Johns Hopkins de Baltimore, aux États-Unis, et suivi actuellement dans une quarantaine de pays.

Mais ce projet dépasse largement le cadre académique. L’initiative a en effet été adjointe d’un appel à « diminuer collectivement notre consommation de chair animale », signé par 500 personnalités, principalement des scientifiques mais également quelques têtes d’affiche, comme les actrices Isabelle Adjani, Juliette Binoche et Cécile de France, les animateurs Stéphane Bern et Frédéric Lopez, ou le photographe Yann Arthus-Bertrand.

« La sauvegarde de la planète, la santé des personnes, le respect de la vie animale » 

« C’est une opération de communication et de sensibilisation, résume Clara Jamart, de Greenpeace France, l’une des ONG signataires de l’appel. L’idée est de rappeler qu’un changement dans les comportements alimentaires est possible et indispensable. Et de combattre les nombreuses idées reçues sur le végétarisme à coup de pédagogie. »

D’après elle, le frein principal à la transition alimentaire provient d’une « méconnaissance de l’enjeu ». « La plupart des gens ne savent pas que lorsqu’ils consomment de manière excessive de la viande, ils participent indirectement à la déforestation », explique-t-elle, en soulignant également un problème culturel : « Notre surconsommation de produits carnés est assez récente : il y a une cinquantaine d’années, nous mangions un tiers de protéines animales et deux tiers de végétales. Depuis, le ratio s’est inversé, la viande est devenue un produit de consommation du quotidien, un signe d’abondance, de progrès ». Résultat, comme nous le racontait Sarah Bienaimé, l’un des obstacles pour passer au végétarisme, c’est qu’on ne sait plus cuisiner sans viande…

Pour tenter d’inverser à nouveau la balance protéique, l’appel détaille donc, dans un texte élaboré par des associatifs et des scientifiques, trois « raisons impératives » de réduire notre consommation de viande : « La sauvegarde de la planète, la santé des personnes, le respect de la vie animale. »

Côté environnement, les auteurs rappellent que « produire une seule calorie de viande nécessite 4 à 11 calories végétales » et près de vingt fois plus d’eau, et que « 85 % des surfaces déboisées de la forêt d’Amérique du Sud ont été dédiées à l’élevage ». D’après les Nations unies, l’élevage contribuerait ainsi à 14,5 % des émissions totales des gaz à effets de serre. « Si on veut rester sous les 2 °C de réchauffement, il s’agit de réduire la consommation de protéines animales de 50 % d’ici 2050 au niveau mondial, conclut Clara Jamart. Mais en Europe, où nous sommes de gros consommateurs, il nous faudra manger cinq fois moins de viande qu’aujourd’hui. »

Déforestation illégale dans le Mato Grosso, au Brésil.

Cependant, comme Reporterre l’expliquait déjà en 2015, toutes les agricultures ne se valent pas : les élevages herbagers ont un effet moindre sur l’environnement et le climat que celui des élevages hors-sol. Les prairies peuvent être d’importants puits de carbone. Et les bêtes vont bien souvent se nourrir dans des endroits inaccessibles, où il serait impossible de cultiver des végétaux.

Autre argument, étayé par plusieurs études scientifiques, l’effet sur la santé. Car non seulement « la viande n’est absolument pas indispensable à l’équilibre alimentaire », pouvant être remplacée par des protéines végétales, mais elle serait facteur — à haute dose — de cancer, maladies cardiovasculaires, de diabète, d’obésité. « Les Français consommant près de 100 g de viande chaque jour augmentent de 30 % leur probabilité de développer un cancer en comparaison à ceux qui se limitent à 40g en moyenne », décrit ainsi le texte de l’appel.

Dernier point, le respect de la vie animale. « En France, 99 % des lapins, 95 % des cochons, 90 % des veaux et 82 % des poulets de chair sont élevés de manière intensive, c’est-à-dire qu’ils sont confinés dans des cages ou des bâtiments fermés afin de les engraisser et les maintenir en vie jusqu’à leur abattage précoce », peut-on lire sur le site Lundi vert. Et dans le cas de la pêche au chalut, « d’immenses filets en forme d’entonnoir capturent tous les animaux qui s’y amassent, mêlés à divers débris. Déversés sur de la glace, ils y agonisent asphyxiés, écrasés par les autres poissons ou meurent par éclatement de leurs organes internes à cause de la décompression ».

« Jamais cet appel ne pointe du doigt la responsabilité des industriels et des distributeurs » 

Si l’appel Lundi vert a fait mouche auprès de nombreuses célébrités, la Confédération paysanne y a plutôt vu rouge. « Cet appel est une preuve supplémentaire de l’insupportable stigmatisation vécue par les éleveurs et les éleveuses qui produisent chaque jour pour vivre de leur travail, écrit le syndicat dans un communiqué. Jamais cet appel ne pointe du doigt la responsabilité des industriels et des distributeurs qui, dans leur course aux prix bas, empêchent la généralisation des pratiques d’élevage les plus vertueuses. Jamais cet appel ne souligne les bienfaits de l’élevage paysan pour l’environnement, le respect des animaux et le dynamisme des territoires. Jamais cet appel n’évoque que de nombreuses terres agricoles (estives, alpages, prairies permanentes) ne peuvent être valorisées que par l’élevage extensif. »

Le chercheur Laurent Bègue se défend de « toute attaque » contre les éleveurs. « Même s’il ne l’indique pas clairement, l’appel promeut l’idée qu’on peut consommer moins de viande, mais de meilleure qualité en matières environnementale et de bien-être animal, argumente-t-il. Il y a plusieurs manières de consommer et de produire de la viande, et les modes industriels sont clairement ceux à réduire prioritairement. »

Les chèvres, comme ici en Ardèche, aident à maintenir ouverts des espaces impropres à la mise en culture.

Si elle partage pour sa part le constat dressé par Lundi vert, Élodie Vieille Blanchard, de l’Association végétarienne de France, se dit plus réservée quant aux conséquences d’une telle démarche : « Un jour végétarien par semaine, ce n’est pas suffisant, estime-t-elle. C’est un pas dans la bonne direction, mais il s’agit de diviser par cinq voire par dix notre consommation collective de viande, donc cela passera par des politiques publiques. Il nous faut des objectifs nationaux de réduction de la consommation de viande, comme on en a pour les émissions de CO2. »

D’après elle, c’est justement de ce côté-là que ça coince, car « les lobbys de la viande et du lait sont très puissants auprès des parlementaires et du gouvernement ». À l’occasion de la loi sur l’agriculture et l’alimentation, les associations sont tout de même parvenues à faire adopter une expérimentation pendant deux ans d’un repas végétarien par semaine dans les cantines. « C’est une grande victoire, estime Clara Jamart. Car les volumes concernés — toutes les cantines scolaires de France — sont énormes, et rien ne se fera sans un changement des mentalités qui passe par l’éducation des plus jeunes. » Autre levier à activer : la politique agricole commune (PAC), au niveau européen. « La prochaine PAC, qui est actuellement en négociation, doit subventionner davantage les élevages écologiques et la production de protéines végétales », soutient la chargée de campagne de Greenpeace.


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Lire aussi : Je suis devenu végétarien : mes premières semaines sans viande

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : Pixnio (CC0)
. déforestation : FotosPublicas
. chèvres : © Marie Astier/Reporterre

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