123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ChroniqueAnimaux

Accros à la dînette et au ballon : les animaux aussi jouent

Kanzi, le bonobo qui joue à la dînette.

Des chimpanzés qui jouent à la dînette, des rats en pleine partie de cache-cache, des bourdons fans de balles... Petit florilège de ces animaux capables de maîtriser les règles de nos jeux !

[Chronique « Animaux géniaux »] On nous le serine depuis l’Antiquité : la mémoire des poissons serait courte, la cervelle des moineaux minuscule, la cruauté des ours sans pareille… Pourtant, les études scientifiques démontrant que les non-humains rivalisent d’intelligence, de sensibilité et d’ingéniosité s’accumulent. Chaque mois, Reporterre vous propose un florilège consacré à ces vivants si fascinants.


  • Kanzi, le bonobo qui joue à la dînette

Vous prendrez bien une tasse de thé ? L’imagination ne serait pas l’apanage des enfants jouant à la dînette, selon une étude publiée le 5 février dans la prestigieuse revue Science. Un bonobo de 43 ans appelé Kanzi a été le premier animal non humain à comprendre clairement le concept du jeu symbolique. Lors d’un exercice intitulé « tea party », Kanzi a appris à choisir une tasse que les scientifiques avaient fait semblant de remplir de jus plutôt qu’une autre qu’ils avaient fait semblant de vider.

Sur 50 essais non récompensés — ce qui dénote une certaine appétence pour le « running gag » —, le facétieux primate a choisi le récipient rempli de breuvage invisible dans 68 % des cas, démontrant sa capacité à comprendre l’idée de faire semblant. Une deuxième expérience, menée sur 18 essais, visait à vérifier qu’il ne confondait pas fiction et réalité : placé devant deux gobelets, dont un contenant du vrai jus, Kanzi a choisi le liquide réel dans 77,8 % des cas.

Les auteurs de l’étude en concluent que la capacité à se représenter des objets « pour de faux », une compétence clé pour imaginer, planifier ou attribuer des croyances, ne serait pas exclusivement humaine et pourrait remonter à un ancêtre commun vieux de 6 à 9 millions d’années. Mais pas la peine de se précipiter dans la première forêt tropicale humide venue pour partager des tisanes de tamariniers imaginaires avec nos lointains cousins. Si Kanzi a réussi l’exercice, c’est possiblement parce qu’il avait déjà appris à communiquer avec plus de 300 symboles.

  • Les rats jouent à cache-cache

« Attention… J’arrive ! » Pour une bonne partie de cache-cache, il faut une armoire dans laquelle s’enfermer, un canapé derrière lequel se recroqueviller, quelques joueurs… Mais nul besoin qu’ils soient humains. Dans le cadre d’une étude, dont les résultats ont été publiés dans la revue Science, une équipe de chercheurs a montré que les rats pouvaient apprendre les règles de ce célèbre jeu. Mieux : ils semblent y trouver du plaisir !

Des rats avaient déjà été observés en train de « jouer à la bagarre ». Les neuroscientifiques à l’origine de cette étude ont voulu savoir s’ils étaient capables de participer à des jeux plus complexes. Afin de tester cette hypothèse, ils ont aménagé une salle de 30 m2, dotée de multiples cachettes utilisables par des humains ou des rongeurs : abris en carton, boîtes en plastique…

Six rats adolescents ont participé à l’expérience. Lorsqu’ils voulaient leur faire comprendre que c’était à leur tour de « chercher », les neurobiologistes les plaçaient dans une boîte opaque, qu’ils ouvraient à distance avec une télécommande, une fois qu’eux-mêmes étaient cachés. Lorsque les rats les trouvaient, ils étaient récompensés par des caresses. Lorsque c’était au tour des rats de se cacher, les scientifiques s’accroupissaient à côté de la boîte laissée ouverte : à ce signal, les rongeurs se précipitaient vers les cachettes.

Il a fallu moins de deux semaines aux rats pour apprendre les règles du jeu

Il a fallu moins de deux semaines pour que 5 des 6 rats apprennent à maîtriser les règles de ce jeu, en conservant leur rôle durant toute la partie, et en mettant en place des stratégies sophistiquées : « S’ils avaient un repère visuel, ou si on utilisait la même cachette plusieurs fois, ils nous trouvaient en un rien de temps », témoigne le neurobiologiste Michael Brecht.

L’activité neuronale des petits mammifères, enregistrée tout au long de l’expérience, suggère qu’ils comprenaient les règles de ce jeu. Ils semblent également y avoir participé en prenant en compte le point de vue des autres — une capacité cognitive que l’on nomme « théorie de l’esprit ». Lorsque les scientifiques fouillaient la pièce, les rats se précipitaient souvent vers un endroit déjà scruté, dans l’espoir qu’il ne serait pas vérifié à nouveau. Lorsqu’ils devaient se cacher, ils restaient silencieux, alors qu’ils émettaient des cris ultrasoniques lorsqu’ils devaient chercher… et exécutaient des « sauts de joie » lorsqu’ils débusquaient les humains. Avis aux beaux joueurs : pourquoi ne pas intégrer un rat à vos futures parties ?

  • Les bourdons aiment aussi tâter le ballon

Taper dans une balle, encore et encore, sans chercher nulle autre récompense que le plaisir de la faire rouler. Ça vous rappelle des souvenirs d’enfance ? Sachez que ce petit plaisir est partagé par d’autres espèces — y compris des insectes. C’est ce qu’a montré une équipe de chercheurs, dans une étude publiée dans Animal Behaviour.

L’expérience menée sur les bourdons. © Animal Behaviour

Dans le cadre d’une première expérience, l’équipe de scientifiques avait appris à des bourdons à faire rouler des petites boules en bois en échange de sucre. Cinq ans plus tard, ils ont réitéré, cette fois sans récompense à la clé. Les chercheurs ont mis en place une « arène expérimentale » connectée à leur nid, à l’extrémité de laquelle était installé un distributeur de liquide sucré. Pour accéder à cette gourmandise, les insectes devaient passer par un couloir entouré par deux « aires de jeux » pleines de boules. Les bourdons pouvaient s’y arrêter sur leur chemin vers la zone de nourrissage, mais rien ne les y obligeait.

L’expérience a duré cinquante-quatre heures. Chacun des 45 bourdons étudiés a fait rouler au moins une fois une balle en se rendant vers le distributeur — certains l’ont fait 117 fois ! Ils ont adopté ce comportement de manière répétée et spontanée, sans qu’il ne leur procure ni abri, ni nourriture, ni partenaire reproductif, ni autre avantage immédiat. Les plus jeunes bourdons se sont avérés être les plus intéressés, « avec des comportements liés à l’âge qui ressemblent aux jeux des jeunes mammifères », précisent les auteurs de l’étude. Les bourdons, nouveaux rois du ballon ?

  • Ces chiens devenus accros à la balle

N’apprenez pas à votre chiot à jouer au poker ou aux jeux à gratter, vous risqueriez de vous faire plumer. Une étude de l’université de Berne publiée en octobre dans Scientific Reports a mis en évidence que certains chiens développent une addiction à leur jouet. Les chercheurs ont laissé 105 chiens très joueurs choisir leur jouet préféré et ont analysé leurs comportements avec et sans objet. Bilan : environ un tiers des canidés a développé d’inquiétants troubles obsessionnels tels que focalisation intense, perte de contrôle, insensibilité aux distractions, à la nourriture ou aux interactions avec le maître.

Particularité notable : cette addiction est apparue spontanément, sans conditionnement expérimental, une première chez un animal domestique. Les circuits cérébraux impliqués — dopamine, opioïdes et cannabinoïdes — sont proches de ceux des humains, ce qui explique les parallèles avec les addictions comportementales humaines. Certaines races actives, comme les malinois ou les borders collies, semblent plus vulnérables, leur énergie et leur besoin de stimulation favorisant ces comportements extrêmes.

Sans diaboliser la balle ou le frisbee, l’étude nous invite à revoir nos habitudes : à force de lancer, relancer et rerelancer, le maître pourrait bien entretenir malgré lui une petite machine à obsession de son compagnon à quatre pattes.

legende