Poissons qui font du stop, araignées en coloc’... Ces animaux s’entraident
Des rémoras, de tout petits poissons, faisant du stop sur le dos d'une baleine. - © Charlotte Guichon / Reporterre
Des rémoras, de tout petits poissons, faisant du stop sur le dos d'une baleine. - © Charlotte Guichon / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Des poissons grimpent sur le dos des baleines pour voyager plus vite, 110 000 araignées ennemies enterrent la hache de guerre pour tisser une toile immense... Voici quatre exemples de coopération ingénieuse entre animaux.
[Chronique « Animaux géniaux »] On nous le serine depuis l’Antiquité : la mémoire des poissons serait courte, la cervelle des moineaux minuscule, la cruauté des ours sans pareille… Pourtant, les études scientifiques démontrant que les non-humains rivalisent d’intelligence, de sensibilité et d’ingéniosité s’accumulent. Chaque mois, Reporterre vous propose un florilège consacré à ces vivants si fascinants. Ce mois-ci, focus sur la coopération entre animaux.
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Des poissons font du stop sur le dos des baleines
Pour vous déplacer sur de longues distances, vous levez le pouce ? Les rémoras (des poissons d’une cinquantaine de centimètres au corps gris et fuselés) sont plus directs : ils s’agrippent directement au dos d’autres animaux marins, comme nous sauterions sur un capot. Dans le cadre de ses recherches sur la migration des cétacés, menées à l’est de l’Australie, le chercheur Olaf Meynecke a capturé des images saisissantes de ces poissons solidement accrochés à la peau de baleines à bosse, qu’ils utilisent pour se balader dans l’immensité du Pacifique sans fatiguer leurs nageoires.
« C’est incroyable de voir à quel point les rémoras sont rapides et agiles », témoigne l’océanographe. Il leur suffit d’un fragment de seconde pour s’accrocher aux baleines, les lâcher lorsqu’elles remontent respirer à la surface, puis les réempoigner lorsqu’elles s’enfoncent à nouveau sous l’eau. Les rémoras y parviennent grâce à une sorte de disque situé sur leur tête, qui « aspire » la peau de leurs hôtes (comme une ventouse) et leur permet d’y adhérer sans dommage pour eux.
Les rémoras ne sont pas des parasites. Mieux : ils peuvent être bénéfiques aux baleines, en dévorant les poux de mer qui grignotent leur peau. Reste que les cétacés semblent parfois agacés par ces autostoppeurs : « Nous avons observé des baleines leur jeter des coups d’œil, effectuer plusieurs sauts, puis regarder à nouveau dans leur direction », raconte Olaf Meynecke.
Si vous avez déjà fait du covoiturage dans une auto bondée, en étant coincé entre une valise, le coude de votre voisin et un sac de courses, sachez que cette expérience n’est pas l’apanage de notre espèce. Certaines baleines à bosse observées par l’océanographe portaient jusqu’à 50 rémoras sur elles. Vers quelle destination ? « Nous ne savons pas si les rémoras voyagent vers l’Antarctique avec les baleines, ni combien de temps elles restent attachées à un hôte spécifique », note l’océanographe. Requins, raies mantas, dauphins, tortues et dugongs font aussi partie de leurs moyens de transport de prédilection. Comme quoi, la multimodalité n’est pas si compliquée.
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Privées de lumière, des araignées ennemies tissent leur toile ensemble
C’est une coloc’ où les habitants, petits et velus, préfèrent s’asseoir sur le même canapé plutôt que de s’entre-dévorer. Une étude publiée mi-octobre dans la revue Subterranean Biology décrit la découverte d’une toile d’araignée géante de 106 m², potentiellement la plus vaste jamais observée, au fond de la Sulfur Cave, une grotte située à la frontière entre la Grèce et l’Albanie. 110 000 araignées de deux espèces normalement solitaires, la Tegenaria domestica et la minuscule Prinerigone vagans, s’y côtoient paisiblement sans que la première dévore la seconde — un pacte de non-agression inédit.
Ces sympathiques bestioles détiennent-elles le secret de la paix dans le monde ? Il semblerait malheureusement que non. Disons plutôt qu’elles se serrent les coudes dans un milieu particulièrement hostile : une cavité formée par l’action corrosive de l’acide sulfurique, plongée dans une obscurité totale agrémentée de douces volutes de sulfure d’hydrogène, sans quasiment rien à se mettre sous la dent. Pour les scientifiques, c’est sans doute la lumière qui altère la vision de la féroce Tegenaria, l’empêchant de croquer sa voisine. Et une passion commune des colocataires pour les moucherons, lesquels squattent la grotte à la recherche de bactéries chimiotrophes alimentées par le soufre.
Cette colocation aurait même provoqué des mutations génétiques chez les arachnides. « Certaines espèces présentent une plasticité génétique remarquable, qui ne se manifeste généralement que dans des conditions extrêmes, a expliqué Urák István, biologiste à l’université Sapientia de Transylvanie et coauteur de l’étude. De telles conditions peuvent susciter des comportements qui ne sont pas observés dans des circonstances normales. »
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Les orques et les dauphins coopèrent pour chasser
Festoyer, c’est mieux à plusieurs. Dans une étude publiée début décembre dans la revue Scientific Reports, une équipe de scientifiques raconte avoir observé, pour la toute première fois, des dauphins et des orques chasser ensemble des saumons, au large des côtes canadiennes de la Colombie-Britannique. Cette stratégie de recherche « coopérative » de nourriture pourrait relever d’un apprentissage, transmis de manière culturelle entre les membres de ces groupes de cétacés.
D’ordinaire, dans ces contrées, les dauphins préfèrent les harengs aux saumons, leurs mâchoires n’étant pas assez puissantes pour démembrer ces gros poissons migrateurs. D’après les données des chercheurs — obtenues grâce à des enregistrements acoustiques, des images sous-marines et des vidéos de drones —, les dauphins pourraient jouer le rôle « d’éclaireurs » pour les orques. Ces derniers les laisseraient, en échange, dévorer les saumons qu’ils attrapent et déchiquettent. Alors que les orques sont connues pour garder jalousement leur butin, les scientifiques ont observé que, dans ce cas précis, ils ne mouftaient pas lorsque les dauphins se mettaient à manger leurs restes.
Les chercheurs ont également remarqué que les deux espèces semblaient « partager » des signaux acoustiques, émis à des fréquences communes, pour rechercher les proies de manière simultanée. D’après les scientifiques, les orques pourraient mettre à profit les sonars des dauphins pour « augmenter l’efficacité » de leur détection de saumons. Lors de leurs traques communes des saumons, les dauphins nageaient systématiquement devant les orques.
Orques et dauphins ne sont pas les seuls à nouer des alliances sous l’eau. Les murènes et les mérous chassent également ensemble, les premières ayant pour mission d’effrayer les proies afin que les seconds puissent plus facilement les attraper, et vice-versa. C’est beau, la convergence des appétits !
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Les zèbres et leurs copains de la savane se protègent ensemble des prédateurs
C’est un zèbre qui dit à une autruche : « J’aperçois un lion, là-bas ! » Et l’autruche qui lui répond : « Au jus, ça fait dix minutes que je l’entends rugir ! » Une scène très banale dans la savane, où l’équidé fait équipe avec tout un tas de copains — autruches, gnous, gazelles et antilopes — pour éviter de finir en steak.
Dans ce troupeau version « mille-pattes patrouille », les autruches sont des alliées de taille, car elles ont l’ouïe très fine et des yeux à 2,7 mètres de haut, ce qui complète très bien l’ouïe perçante et la sensibilité aux mouvements de leurs comparses à rayures. Les piquebœufs et hérons garde-bœufs sont, eux aussi, de précieux compagnons de route : non seulement ils vous débarrassent des tiques, mouches et autres insectes qui vous grattent le dos mais, en plus, ils s’envolent en lançant des cris d’alarme en cas de danger. Quant aux gnous, ils ne sont pas spécialement doués pour détecter les prédateurs, mais ils disposent d’un radar à pâturage de qualité : utile, surtout que chacun a son plat préféré bien à lui — herbes longues et résistantes pour les équidés, feuilles plus courtes et plus nutritives pour les bovidés.
La taille importante des troupeaux mixtes crée un effet de « sécurité par le nombre », réduisant le risque individuel de prédation, et permet aux animaux de se reposer en diminuant le niveau de vigilance de chacun. Morale de cette histoire : dans la savane comme dans la vie, l’union fait la force !