123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ChroniqueAnimaux

Poissons bavards, baisers entre orques, ultrasons... Ces découvertes qui bouleversent notre idée du langage animal

Les souris gèrent leur territoire à l’aide d’ultrasons.

Des poissons aux accents régionaux, des orques se roulant des pelles... Dans cette chronique « Animaux géniaux », focus sur d’étonnantes découvertes dans le champ de la communication animale.

[Chronique « Animaux géniaux »] On nous le serine depuis l’Antiquité : la mémoire des poissons serait courte, la cervelle des moineaux minuscule, la cruauté des ours sans pareille… Pourtant, les études scientifiques démontrant que les non-humains rivalisent d’intelligence, de sensibilité et d’ingéniosité s’accumulent. Chaque mois, Reporterre vous propose un florilège consacré à ces vivants si fascinants.


  • Les poissons ont des accents régionaux

« Sac » ou « poche » ? « Tarpin » ou « beaucoup » ? On ignore si les poissons s’écharpent pour savoir s’il faut plutôt dire « pain au chocolat » ou « chocolatine », mais la façon de s’exprimer peut varier, chez eux aussi, en fonction de leur région.

La communauté scientifique s’intéresse depuis plusieurs années aux signaux acoustiques produits par les êtres à écailles. L’océan, les rivières et les lacs ne sont pas si silencieux que l’on peut le croire. Clics, sifflements, cris… De nombreux poissons produisent des sons pour parader, revendiquer leur territoire ou alerter leurs pairs de la présence des prédateurs.

Lire aussi : Les orques offrent des cadeaux, les singes aiment l’alcool... Nos « Animaux géniaux » du mois

Dernièrement, des chercheurs de l’université d’Harvard, du CNRS et de l’université de Saint-Étienne ont découvert que les tétras aveugles — Astyanax mexicanus, de petits poissons vivant dans les caves ou les rivières d’Amérique centrale — avaient des accents distincts en fonction de leur lieu de vie.

L’équipe a analysé 44 heures de conversations entre des individus de cette espèce vivant dans 6 grottes distinctes, réparties parmi 3 chaînes de montagnes. Elle s’est focalisée sur les « clics » et les « clics en série », les sons les plus utilisés parmi les six de leur répertoire. Leur longueur, leur hauteur et leur fréquence ont ensuite été comparées.

Il ressort de cette analyse que les sons émis par les poissons varient de manière significative. Par exemple, les « clics » émis par les tétras aveugles des grottes de Molinos étaient aigus, tandis que ceux de la grotte dite de Subterráneo étaient graves et retentissants. À Tinaja, ils étaient plus longs. Et, dans les tréfonds de Chica, plus variés qu’ailleurs. Des résultats similaires ont été obtenus chez d’autres espèces, notamment Cyprinella galactura, une cousine de la carpe vivant dans les rivières étasuniennes.

Concernant Astyanax mexicanus, d’ici plusieurs millions d’années, leurs accents pourraient diverger au point d’empêcher tout croisement, suggèrent les auteurs. Le débat pain au chocolat/chocolatine ne semble heureusement pas en être arrivé là.

  • Les jeunes orques se roulent des pelles

Ce sont deux plongeurs dans les fjords de Kvænangen, en Norvège, qui ont filmé cette indiscrétion : deux orques sauvages (Orcinus orca) se mordillant langoureusement la langue dans un tendre face-à-face. « L’interaction a duré près de deux minutes et a consisté en des épisodes répétés de contacts buccaux doux », ont décrit le scientifique marin Javier Almunia, directeur de la Fondation Loro Parque, et ses collègues, dans un article publié dans Oceans le 11 juin.

Un tel comportement chez ces cétacés n’avait été observé auparavant qu’en captivité, comme le montre une étude de 2019.

Des orques se mordillant langoureusement la langue, au large des côtes du nord de la Norvège. Almunia et al., Oceans, 2025

Un rendez-vous entre deux ados en cachette des parents ? A priori, non. Selon Javier Almunia et son équipe, ce « baiser » pourrait être une forme de toilettage social, comme on le voit chez les primates. Il pourrait également s’agir d’un jeu à la mode localement, à l’instar des chapeaux en saumon mort qui ne semblent exister que dans certains groupes. En tout cas, un « comportement social d’affiliation, susceptible de renforcer les liens sociaux, en particulier chez les juvéniles ». Ah ces jeunes, ils ne savent plus quoi inventer !

  • Les souris gèrent leur territoire à l’aide d’ultrasons

« Souris téléphone maison ! » La portée des ultrasons des souris rayées africaines (Rhabdomys pumilio) n’est peut-être pas intergalactique, mais elle est bien plus large que nous le pensions. Une étude publiée le 6 octobre dans Current Biology montre que ces signaux, réputés privés et d’une portée limitée à 2 mètres, servent en réalité à diriger de vastes territoires.

Pour s’en apercevoir, les chercheurs ont enregistré les appels de plusieurs groupes de souris, des buissons-nids jusqu’aux limites du territoire. Première surprise : les cris en ces deux endroits sont très différents, et dans les zones frontalières où la probabilité de rencontrer des étrangers est plus élevée, un type d’appel précis, le « down call » (« cri descendant »), domine nettement.

Chaque souris dispose d’un
« passeport vocal »

L’équipe a poussé le jeu jusqu’à essayer de communiquer avec les souris en leur diffusant différents enregistrements de ces appels spéciaux. Deuxième surprise, chaque individu dispose d’un « passeport vocal » bien à lui et les souris ajustent leur comportement en fonction de ce signal : se précipiter sur un parent pour de chaleureuses retrouvailles, se carapater pour éviter de tomber sur un sinistre inconnu.

« Les souris ne peuvent pas envoyer des messages sur de longues distances en une seule fois, mais en vocalisant stratégiquement à des endroits clés de leur territoire, elles étendent la portée fonctionnelle de leurs signaux, créant un réseau de communication à l’échelle du paysage », résume Nicolas Mathevon, professeur de bioacoustique à l’université Jean Monnet à Saint-Étienne et coauteur de l’étude. À côté de ça, nos « allô, Houston ? » n’ont (presque) qu’à bien se tenir !

  • Les goélands différencient parler et crier

« Lâche tout de suite ma part de pizza »  ; « CHE TOUT DE SUITE MA PART DE PIZZA ! ». Selon la manière dont cette demande vous est adressée, votre réaction ne sera sans doute pas la même. Pour les goélands argentés, c’est pareil. C’est ce qu’a découvert une équipe de scientifiques, dont les résultats ont été publiés mi-novembre dans la revue Biology Letters.

Les chercheurs ont mené une expérience sur 61 goélands argentés vivant dans des zones urbaines des Cornouailles, en Angleterre. Là-bas, comme en France, des conflits peuvent surgir entre humains et laridés — ces derniers, malins et très friands de nos encas, jouant parfois aux pique-assiettes.

L’équipe a exposé les oiseaux à trois enregistrements (tous au même volume sonore) : un de gazouillis de rouge-gorge, un autre d’un homme criant « Non ! Ne t’approche pas ! C’est ma nourriture, c’est ma pâtisserie ! », et un son d’un homme prononçant la même phrase, mais sur un ton neutre.

Lorsqu’ils sont exposés aux cris, ils s’envolent brusquement

Ils ont observé que, si les goélands n’avaient que faire des chants d’oiseaux, ils fuyaient lorsqu’ils entendaient une voix humaine. Mais pas toujours de la même manière : lorsqu’ils étaient exposés aux cris, ils s’envolaient brusquement. Lorsque la voix était calme, ils partaient en marchant. Ces résultats suggèrent, selon les chercheurs, que les goélands perçoivent qu’un homme vociférant est plus menaçant qu’un homme parlant de manière apaisée.

D’autres animaux sont capables d’adapter leur comportement en fonction du danger qu’ils associent à différents humains. Il a notamment été montré que les éléphants du parc d’Amboseli, au Kenya, arrivent à distinguer les jeunes hommes Maasaï (qui peuvent les attaquer à coup de lance) des agriculteurs Kamba (plus pacifiques à leur égard) en s’appuyant sur des indices visuels et olfactifs. Lorsqu’ils étaient exposés à des vêtements rouges (couleur traditionnellement appréciée par les Maasaï), ou portés dans les heures précédentes par de jeunes hommes Maasaï, ils se comportaient de manière plus agressive, ou effrayée, que face à des vêtements blancs ou portés par des hommes Kamba.

Pas besoin d’utiliser un ton violent, disent toutefois les chercheurs : si vous souhaitez sauver votre goûter d’un goéland curieux, vous pouvez vous contenter de le regarder dans les yeux. Les laridés détestent le « eye contact ».

legende