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EntretienOcéans

François Sarano et Marine Calmet : « Reconnaissons les droits d’existence des étoiles de mer et des autres vivants »

L'océanographe François Sarano et la juriste Marine Calmet à Paris, fin mai 2025.

Donner des droits à l’océan pour en protéger sa « communauté de vivants » : tel est le vœu, juridique autant que poétique, de l’océanographe François Sarano et de la juriste Marine Calmet.

Vous lisez notre série « Les défenseurs de l’océan », publiée pour la Conférence des Nations unies sur l’océan qui se tiendra à Nice du 9 au 13 juin.


François Sarano est océanographe, plongeur et fondateur de l’association Longitude 181. Marine Calmet est juriste, spécialiste des droits de la nature et présidente de l’association Wild Legal. Tous deux viennent de publier Justice pour l’étoile de mer (éd. Actes Sud). Dans cet ouvrage vibrant, à la croisée du droit et de la science, ils expliquent pourquoi la survie des écosystèmes marins dépend de la reconnaissance des droits de l’océan.


Reporterre — Peut-on attendre des actes concrets à l’issue de la troisième conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc 3), qui s’ouvre le 9 juin à Nice ?

François Sarano — Nous aimerions que l’idée des droits de l’océan en tant que communauté des vivants soit inscrite dans la déclaration de Nice [qui sera publiée à son issue]. Nous avons lancé une pétition en ce sens.

Dans l’esprit du grand public, le vivant n’existe pas. On ne s’intéresse qu’à quelques espèces emblématiques, comme les dauphins. Mais la mer, ce sont plus de 250 000 espèces décrites, et des millions dont on ignore encore tout. Pour leur rendre justice, il faut leur donner un droit d’existence. C’est seulement ainsi que nous pourrons limiter les dégâts collatéraux de nos activités.

Marine Calmet — Certes, ce texte sera à valeur symbolique, et non un accord contraignant. Mais il dictera les actions phares que la communauté internationale doit mener. Le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming à Montréal évoque les droits de la nature comme un levier d’action pour protéger le vivant. Il n’y a pas de raison que ce ne soit pas le cas à Nice.


En quoi le droit, dans sa forme actuelle, échoue-t-il à protéger l’océan ?

Marine Calmet — Notre droit maritime date du XVIIe siècle. Il est calqué sur les besoins des modèles économiques créés pour la pêche, et totalement décorrélé de nos connaissances scientifiques. Les créatures océaniques sont considérées comme des res nullius, des choses sans maître appartenant à ceux qui les pêchent. Cela conduit à l’épuisement des capacités du vivant.

François Sarano — Le droit de l’environnement n’est pas suffisant parce qu’il essaye de corriger un droit qui a été conçu pour nier l’existence des autres. Il ne peut que l’ajuster à la marge. Un peu comme si l’on décidait d’envoyer des infirmières sur un champ de bataille. Ce qu’il faut faire, c’est d’abord arrêter la guerre.

«  Il ne s’agit pas d’effacer l’humain, mais de lui trouver sa juste place. Nous ne l’avons pas aujourd’hui.  » © Mathieu Génon / Reporterre

Marine Calmet — Sur terre et en mer, on réfléchit par catégories d’espèces : certaines sont protégées, d’autres non. Le droit est structuré en silo. Ce modèle est incapable de penser la complexité du vivant et de ses interdépendances.

[Le forestier et écologue étasunien] Aldo Léopold a montré que, dans le système éthique occidental, la nature n’est que ressources, marchandises et biens. On ne s’intéresse qu’à certaines espèces que l’on fétichise. Celles que l’on ne connaît pas sont inconsidérées.

L’enjeu éthique fondamental du mouvement des droits de la nature — et en particulier de l’océan — est de montrer que cette communauté de vivants est un sujet à part entière. Elle ne peut pas être considérée comme un ensemble de flux de services écosystémiques. Il faut absolument définir un modèle juridique qui protège notre rapport aux autres.

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François Sarano — Océan devrait s’écrire « eaucéan » : cela permettrait de comprendre à quel point tout y est lié. Quand on parle de biodiversité, on pense collection d’espèces, de génomes… Ce n’est pas ça, le vivant. Je ne suis pas « moi » : je suis ces moments avec vous, avec Marine, avec mon épouse, avec mes enfants, avec le cachalot Eliot [rencontré au large de l’île Maurice, en 2013]… Ce sont ces liens qui me définissent et me construisent, et qu’il faut préserver. Nous devons, comme le dirait [le philosophe] Baptiste Morizot, avoir une diplomatie des interdépendances : ne pas préserver l’un ou l’autre, mais les liens qui font que chacun peut vivre.


Vous appelez notamment, dans le livre, à une meilleure prise en compte des interdépendances générationnelles…

François Sarano — En mer, certaines espèces peuvent vivre 1 000 ans. Les liens qu’elles tissent au début et à la fin de leur existence ne sont pas les mêmes. Au même titre que le François Sarano de 5 ans n’avait pas les mêmes interdépendances que celui de 70 ans. Le lien affectif d’un grand-père avec sa petite-fille n’est pas le même que celui de sa petite-fille avec ses parents. Chez les cachalots, les orques ou les coraux, c’est pareil.

Il nous faut laisser, dans toutes les populations, des individus qui atteignent la longévité maximale. Nos gestionnaires ignorent complètement ce besoin, et l’océan ne fait que rajeunir. On perd donc toute une partie des liens qui solidifient l’écosystème dont nous dépendons.


Très concrètement, dans quel monde pourrions-nous vivre si les droits de l’océan étaient reconnus ? Qu’est-ce que cela changerait ?

François Sarano — Prenons l’exemple des chaluts. Outre les espèces « commerciales » qu’ils ciblent, ils écrabouillent et rejettent des milliers d’autres espèces — étoiles de mer, holothuries, éponges, bryozoaires… —, réduites à des « créatures déchets ». Si l’on devait les compter comme on compte les poissons commerciaux, on serait sidérés par le désastre.

« Nous avons tout pris, et nous nous scions les pieds »

En reconnaissant les droits d’existence des étoiles de mer et des autres vivants, nous réaliserions rapidement que ce n’est pas un engin de pêche acceptable. Nous trouverions une nouvelle méthode qui permettrait aux espèces ciblées de continuer à foisonner, et qui empêcherait l’effroyable effacement de tous les autres vivants. Il ne s’agit pas d’arrêter la pêche, mais de mettre fin à la non-prise en compte de ses dégâts collatéraux.

Cela vaut pour la pêche, mais aussi pour l’aménagement des côtes, les projets éoliens en mer… Nous serions forcés de considérer l’existence des autres vivants. L’idée est de donner un statut à tout le monde, pas uniquement aux espèces commerciales ou menacées.

Marine Calmet — Dans les pays où les droits de l’océan ont été reconnus, cela a permis l’adoption de lois interdisant certaines pratiques incompatibles avec la protection des écosystèmes marins. En Équateur, par exemple, où les droits de l’océan et les droits des Galápagos en tant qu’écosystème sont reconnus, les pratiques de pêche intensives sont interdites sur les neuf premiers milles marins et dans l’ensemble de l’écosystème des Galápagos.

Cette loi sur la programmation de la pêche a été adoptée après la reconnaissance des droits de la nature dans la Constitution équatorienne, en 2008. Elle protège les droits de l’océan, mais aussi les droits humains, notamment des populations côtières qui dépendent de la mer.


Il ne s’agit donc pas, pour caricaturer, de mettre en prison quelqu’un qui marcherait involontairement sur un bernard-l’ermite ?

François Sarano — Non, évidemment. Il s’agit de dire que chaque vivant a le droit d’exister, et que nous devons lui accorder une place. Cette place est à ajuster au jour le jour. Le tigre et la gazelle ont le droit d’exister tous les deux, même si le tigre mange la gazelle. Nous pourrions nous aussi manger du poisson, mais de manière réfléchie. Il ne s’agit pas d’effacer l’humain, mais de lui trouver sa juste place. Nous ne l’avons pas aujourd’hui. Nous avons tout pris, et nous nous scions les pieds.


La période est au recul du multilatéralisme environnemental, notamment en ce qui concerne l’océan. Les États-Unis ont récemment autorisé l’exploitation minière des abysses, hors de tout cadre légal international. Comment parvenir à faire reconnaître les droits de l’océan dans ce contexte ?

François Sarano — Les droits de l’océan sont une étoile polaire. Ils doivent infléchir notre relation au monde sur le long terme. Même dans les cahots terribles de la route que nous traversons, où la tromperie et la fourberie deviennent loi diplomatique, on ne peut pas lâcher prise. Même si ces droits étaient inscrits, il faudrait les défendre encore et encore.

«  L’enjeu éthique fondamental du mouvement des droits de la nature est de montrer que cette communauté de vivants est un sujet à part entière  », dit Marine Calmet. © Mathieu Génon / Reporterre

Marine Calmet — Forcément, ce recul pèse sur l’Unoc et d’autres négociations. Il mène toutefois à une recomposition des alliances. Beaucoup de pays ne s’engagent pas auprès de la Cour pénale internationale. Renonçons-nous pour autant à l’idée d’une justice internationale ? Non. On fait avec ceux qui sont guidés par les mêmes valeurs que nous.

Aujourd’hui, beaucoup de pays s’engagent pour l’océan comme le Panama, l’Équateur. C’est grâce aux États pionniers dans le mouvement des droits de la nature que l’on peut espérer faire des avancées concrètes. Depuis 2008, les cas de reconnaissance des droits de la nature augmentent de manière exponentielle. Lorsque l’on montre que c’est possible juridiquement, avec des résultats opérationnels sur le terrain, on est en capacité de convaincre.


François Sarano, vous qui avez plongé toute votre vie, comment avez-vous vu l’océan évoluer en cinquante ans ? Peut-on espérer qu’il se relève de ce qu’on lui inflige ?

François Sarano — J’ai plongé dans des espaces inexploités du côté des îles Andaman [dans l’océan Indien]. La vie foisonnait. Les bancs de poissons n’avaient ni commencement ni fin. La taille des requins était supérieure à la taille maximum que l’on donne aujourd’hui dans les livres qui les décrivent.

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Des écosystèmes en libre évolution, aujourd’hui, il n’y en a plus beaucoup. 90 % des grands adultes requins ont disparu. Quand je plongeais dans les années 1960, les seuls artefacts que l’on trouvait étaient des amphores romaines. Aujourd’hui, on ne trouve que du plastique. Quant aux populations de poissons, on sait depuis la fin des années 1980 qu’elles s’effondrent.

En revanche, dans ces années-là, je ne pouvais pas plonger avec des cachalots, les derniers rescapés de leur chasse nous fuyaient. Désormais, nous passons des heures ensemble. Ils nous accueillent, les populations se reconstituent. Même les plus fragiles peuvent revenir, si on leur laisse de l’espace et qu’on ne les agresse plus. La Méditerranée est globalement exsangue, mais dans le parc de Port-Cros, elle est foisonnante, exubérante, riche, belle. Grâce à quoi ? Soixante ans de non-agression. Le milieu marin est particulièrement résilient. Mais il faut lui laisser du temps.

Justice pour l’étoile de mer, de Marine Calmet et François Sarano, éd. Actes Sud, mai 2025, 96 p., 12 euros.

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