ENQUÊTE - 1 - Le maître caché de l’industrialisation de l’agriculture française

20 février 2015 / Barnabé Binctin et Laure Chanon (Reporterre)



Les nombreux projets de ferme-usines en cours annoncent l’industrialisation de l’agriculture. Un chemin totalement différent du modèle mis en scène par le Salon de l’agriculture qui s’ouvre samedi. Le but : une agro-industrie avec peu de travailleurs et maximisant le profit de grandes entreprises. Une holding nommée Avril – nouvel avatar de Sofiprotéol – joue un rôle clé dans cette mutation forcée. Reporterre a exploré les méandres du maître secret de l’agriculture française.

Leur étendard le plus connu reste encore les mille vaches. Mais elles se développent aussi pour les jeunes bovins, avec la ferme des mille veaux ou pour d’autre bétail, à l’image de la ferme des trois mille cochons ou à celle des mille truies. En production de volailles, les chiffres sont encore plus spectaculaires, on parle de 250 000 poules. Le gigantisme gagne aussi les élevages mixtes, comme en Touraine, où la ferme des 2 200 animaux doit accueillir prochainement ensemble, vaches laitières, taurillons, génisses et chèvres. Autant d’avatars d’un même modèle : la ferme-usine.

Une logique d’agrandissement sur tout le territoire

La carte interactive que publie Reporterre ce jour ne laisse plus de doute : les projets d’élevage géants explosent en France. Dans le même temps, les fermes traditionnelles, de modèle familial, peu aidées, ne parviennent plus à survivre à un environnement économique de plus en plus dur.

En 60 ans, le nombre des exploitations agricoles a été divisé par quatre, passant de deux millions en 1955 à 500 000 environ en 2010. Selon le recensement agricole de 2010, deux cents exploitations disparaissent chaque semaine. Le secteur laitier, avec la crise du lait en 2009, a sans doute payé le plus lourd tribut. Le nombre de fermes laitières s’élevait en 2010 à 78 362 contre environ 427 000 en 1983, soit une perte de 82%, selon une étude de FranceAgriMer.

Souvent, ceux qui jettent l’éponge vendent tout ou partie de leurs terres et de leurs bêtes aux voisins, qui agrandissent leur exploitation pour gagner en chiffre d’affaires et faire des économies d’échelle. Aussi, la taille des fermes grossit. En 1955, 80 % des fermes françaises comptaient moins de 20 hectares en moyenne contre 55 hectares en 2010.

Selon FranceAgriMer toujours, les troupeaux laitiers ont grossi de 40 % entre 2000 et 2010. Actuellement, une ferme laitière compte encore cinquante vaches en moyenne. On reste certes loin du gigantisme du modèle américano-hollandais. « On compte une dizaine de fermes de plus de 250 vaches en France, mais le processus s’accélère » souligne-t-on toutefois du côté de la Confédération Paysanne.


- Dans la ferme-usine des Mille vaches -

L’agrandissement est une question de compétitivité selon Xavier Beulin, président de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), qui déclarait, en avril 2014, que « celui qui a deux hectares, trois chèvres et deux moutons n’est pas agriculteur ».

Et c’est au nom d’une « agriculture moderne et performante » qu’il réaffirmait, il y a quelques jours encore, auprès de François Hollande, son soutien au projet de la ferme des mille veaux. Voici donc comment la taille se retrouve synonyme de performance dans le discours du premier syndicat agricole.

Concentration, Industrialisation, financiarisation

Voilà quelle direction est donc donnée à l’agriculture. Dans son livre Le business est dans le pré paru cette semaine, Aurélie Trouvé résume : « Les entreprises agro-alimentaires se concentrent ; les PME disparaissent au profit des plus grandes, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que quelques-unes qui contrôlent l’essentiel du marché ».

La métamorphose du vocabulaire – « entreprise », « PME », « marché » – illustre celle du monde agricole dans son ensemble. Le changement d’échelle des fermes traduit leur industrialisation. Dans ces grandes exploitations, la rationalisation du travail mène les machines sophistiquées à remplacer le plus possible les hommes. En novembre, les journalistes de Complément d’enquête sont parvenus à filmer l’intérieur de l’usine des mille vaches : on y découvre le plus gros « rotolactor » de France, une machine qui permet de traire cinquante vaches en cinq minutes. Il n’y a plus de pâturage, et les animaux sont alimentés avec des composés industriels, tandis que les éleveurs sont devenus de véritables ouvriers spécialisés.

Le statut même d’agriculteur est remis en cause. La loi d’avenir agricole, votée à l’automne, en redéfinit les critères. Pour toucher les aides publiques, l’« agriculteur actif » doit désormais répondre au critère de revenu dégagé – à côté de ceux de la surface cultivée et du temps de travail. Quel sera le minimum à atteindre ? Un décret d’application en discussion doit le préciser. Mais le lobbying de la FNSEA a d’ores et déjà payé : le chiffre d’affaire est désormais un élément déterminant dans la définition du statut de l’agriculteur et de son « entreprise ».

L’industrialisation a une autre conséquence : la financiarisation de l’agriculture. La dimension des infrastructures ouvre la porte aux capitaux extérieurs, seules des entreprises à fort capital peuvent financer les acquisitions foncières et les équipements adossés. Si, jusqu’à présent, les agriculteurs restent propriétaires de leur société, on constate de plus en plus l’arrivée d’actionnaires non-agriculteurs.

L’exemple de la filière porcine en Bretagne

Deux projets de porcherie géante, inscrits également à la carte de l’industrialisation de l’agriculture, illustrent cette mutation. A Poiroux (Vendée) et à Trébrivan (Côtes-d’Armor), les deux fermes-usines prévoient d’accueillir un millier de truies qui donneront naissance à près de 25 000 porcelets par an. Outre les nuisances environnementales, ces exploitations sont symptomatiques du modèle économique qui se dessine : journal spécialisé, Porc Magazine offre dans un article intitulé « Un concentré de solutions originales » une vue approfondie de l’intérieur de la maternité de Trébrivan.

Qu’apprend-on ? Que « tout est pensé pour réduire l’importance d’une main-d’œuvre salariée » grâce à une « mécanisation complète » et « à la pointe de la technologie ». Moins de travailleurs, plus de capital : « Les originalités économiques de construction payent pour une part les équipements high-tech, les associés misent au final sur une grosse productivité allégée en main d’œuvre ».

Qui porte le projet de Trébrivan ? La SCEA (Société civile d’Exploitation Agricole) Ker Anna, qui est composée de cinq associés-fondateurs :

- Voir les statuts de la SCEA Ker Anna :

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L’un de ces cinq associés est la SARL Kerloann, que l’on retrouve également au capital de la ferme de Poiroux, dont le projet est porté par la SCEA Village du Bois.

- Voir les statuts de la SCEA Village du Bois :

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Initialement, la SAS Sanders Ouest était également présente dans le montage sociétaire, comme l’indiquait il y a quelques semaines un article de Ouest France, puis elle a disparu du montage final de Poiroux. Mais en réalité, la SAS Sanders Ouest n’a pas vraiment disparu du projet. Elle est en effet un actionnaire de la même SARL Kerloann, au même titre que Sanders Bretagne, Abera ou encore Les groupements de producteurs de porcs de l’Ouest et de l’Armorique :

- Voir les statuts de la SARL Kerloann :

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Sanders Ouest est même doublement dans la Sarl Kerloann, puisque la SAS Sanders Ouest, tout comme de nouveau la SAS Sanders Bretagne, est également au capital de Porc Armor – également actionnaire de Kerloann donc – né de la fusion des groupements de producteurs de porcs de l’ouest et de l’Armorique. On y trouve aussi, entre autres, France Gènes :

- Voir les statuts de la SAS Porc Armor :

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Vous vous y perdez ? C’est pourtant simple. Sanders Ouest, Sanders Bretagne, Abera, France Gènes sont toutes filiales d’un seul et même opérateur : Sofiproteol, rebaptisé Avril le mois dernier.

Avril-Sofiproteol, acteur omnipotent des filières de l’agro-industrie

Leader français de l’alimentation animale, avec Glon Sanders justement, le groupe Avril-Sofiproteol est très présent dans la filière porcine à travers ses filiales spécialisées dans la nutrition (Sunfeed), l’hygiène et la santé (Tecnofirm), la génétique (Adevia, fruit de la fusion de France Gènes, la même structure qui est au capital de Porc Armor…), et ce jusqu’à l’aval de la filière, avec les abattoirs, par le biais d’Abera – société que l’on retrouve elle au capital de la SAS Kerloann.

L’actualité illustre encore la volonté du groupe d’étendre son réseau : le site manchois des abattoirs AIM, dont les salariés sont en grève depuis jeudi 19 février, n’a qu’un repreneur présenté officiellement, et il se nomme… Sofiproteol.

Ce groupe peut-il être à la fois le principal acteur économique de la filière et participer au capital des nouvelles exploitations industrielles qui s’y montent ? Comment ne pas imaginer alors qu’il assure par la même occasion un débouché à ses diverses activités ?

Nous avons voulu poser directement la question au président du groupe, qui n’est autre que… Xavier Beulin, également président du principal syndicat agricole, et que nous avons rencontré pour un entretien détaillé sur toutes les activités d’Avril. Et là, surprise. Le dirigeant nie la participation au capital des maternités porcines :

- Ecouter Xavier Beulin :


- Xavier Beulin en entretien avec Barnabé Binctin -

Xavier Beulin peut-il ne pas être au courant ? Si cela était, son ignorance serait une preuve supplémentaire de l’immensité de la taille du groupe Avril-Sofiproteol dans le secteur agricole, son président ne maîtrisant plus toute la chaîne des implications.

Ou alors Xavier Beulin se trompe-t-il sciemment ? A-t-il conscience de ce qu’un tel aveu dirait sur l’intégration totale d’une filière par un seul et même acteur économique ?

Car le groupe Avril-Sofiproteol, rarement visible sur la scène médiatique, n’en est pas moins un acteur-clé de l’agriculture française. Et la filière porcine est loin d’être la seule scène où il joue sa partition. La volaille ? Il est le propriétaire de Matines, la célèbre marque d’œufs et a échoué à la reprise de Doux, à l’été 2012. Les huiles ? Le groupe est leader dans le secteur en France, mais aussi au Maroc et en Roumanie, grâce notamment à Lesieur et Puget.
Avril-Sofiproteol se développe aussi dans les biotechnologies, avec Biogemma, In Vivo ou Hendrix Genetics dont Sofiproteol est actionnaire.

En fait, la question n’est plus tant de savoir dans quelles branches de l’activité agricole s’est spécialisée Avril, mais plutôt dans laquelle elle ne s’est pas encore développée. Holding regroupant plus de 150 sociétés différentes, le groupe pèse 7 milliards d’euros et reste le bras financier de l’agriculture par le biais de Sofiproteol. De l’alimentation humaine à la nutrition animale, en passant par les semences, les énergies renouvelables et même la presse du secteur, de l’amont jusqu’à l’aval, en France et mais aussi au Maghreb, en Afrique ou en Europe de l’Est, Avril-Sofiproteol est partout.

Et partout où l’on regarde, on constate que les activités industrielles de Sofiproteol s’accordent parfaitement avec le développement des fermes-usines et des nouveaux besoins qui leur sont corrélés : le groupe est un partenaire stratégique de l’industrialisation de l’agriculture.

A partir de lundi, suivez le reportage sur Avril-Sofiproteol, qui revendique « un nouveau printemps » pour l’agriculture française. Tout au long de la semaine, découvrez sur Reporterre le récit de la construction de cet empire.




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Lire aussi : ENQUETE - 2 - Au coeur de l’agro-industrie française, les tentacules d’Avril Sofiproteol

Source : Barnabé Binctin et Laure Chanon, pour Reporterre

Images :
. dessin : Tommy Dessine pour Reporterre
. volailler industriel : Geograph.uk
. ferme-usine des mille vaches : Complément d’enquête.
. plaque avril et photo entretien : Romain Guédé pour Reporterre



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