En Afrique du Sud, l’entraide au jardin pour faire face à la faim et au coronavirus

Durée de lecture : 6 minutes

2 mai 2020 / Patricia Huon (Reporterre)



L’Afrique du Sud est le pays africain le plus touché par la pandémie du Covid-19. Si les mesures de confinement précoces semblent avoir ralenti la propagation du virus, elles infligent aussi de grandes souffrances aux millions de Sud-Africains les plus pauvres. Mais l’entraide permet de faire face.

  • Johannesburg (Afrique du Sud), correspondance

« Nous avons mangé les épinards, les pommes de terre, et hier, j’ai coupé les tomates pour les faire mûrir. Heureusement que nous avons ces légumes, parce que le sac de farine de maïs que j’ai acheté au début du mois est presque terminé », dit Patricia Khumalo, debout devant le petit potager qu’elle a aménagé derrière sa baraque de tôle et de bois dans le township semi-rural d’Orange Farm, au sud de Johannesburg. « Mon mari travaille sur des chantiers, il répare des toits, fait de la peinture… Mais avec ce virus, il n’a pas de travail », dit cette mère de trois enfants.

L’Afrique du Sud est en confinement strict depuis le 27 mars afin de tenter d’empêcher la propagation du Covid-19. Seuls les supermarchés, les boutiques d’alimentation et les pharmacies sont ouverts, seules les professions jugées essentielles — comme le personnel médical et de sécurité — sont autorisées à se rendre au travail.

« Des voisins m’aident un peu et j’ai promis de les rembourser » 

Avec plus de 6.700 cas confirmés, le pays, qui compte 60 millions d’habitants, est, officiellement, le pays d’Afrique subsaharienne le plus touché par le virus. Alors que l’Europe et les États-Unis ont attendu des semaines avant d’agir, des mesures drastiques y ont rapidement été prises, comme dans nombreux pays du continent. Le président, Cyril Ramaphosa, lors de chacune de ses allocutions télévisées, a insisté sur la nécessité de ces dernières, mais s’est dit conscient que celles-ci causaient « beaucoup de souffrance » et demandaient « d’énormes sacrifices », particulièrement chez les plus défavorisés. Le 1er mai, certains secteurs ont été autorisés à redémarrer leur activité, mais toujours avec des consignes très strictes. Le chef de l’État connaît aussi les coûts qui seront infligés à une économie déjà moribonde.

Patricia Khumalo devant sa maison et son potager.

Dans le pays, ce confinement exacerbe, par ailleurs, les inégalités sociales, déjà parmi les pires au monde bien avant l’arrivée de cette épidémie. Pour des millions de Sud-Africains qui travaillent dans le secteur informel, gagnent leur vie au jour le jour lorsqu’ils trouvent un petit boulot et ne peuvent pas faire des économies, la réalité de la faim est venue s’ajouter à celle de la peur du virus.

Dans la première puissance industrielle du continent, 20 % des foyers ont, en temps normal, un accès insuffisant à la nourriture, selon l’Office national des statistiques. Ce nombre augmente de manière exponentielle depuis un mois. « Je collecte des déchets dans les rues, et je les apporte dans un centre de recyclage, dit Lonely Matuta, originaire du Zimbabwe voisin. Mais les centres sont fermés, et la police nous arrête si elle nous voit dans les rues. Des voisins m’aident un peu et j’ai promis de les rembourser. » Depuis le 1e mai, il a pu reprendre son activité, selon les nouvelles règles en vigueur. Les femmes de ménages, les jardiniers, eux, devront patienter, alors que de nombreux employeurs ont cessé de les payer depuis déjà plusieurs semaines.

Les autorités et des organisations de la société civile ont mis en place des distributions de nourriture pour les personnes vulnérables. À Orange Farm, Tim Abaa, un agriculteur bien connu dans sa communauté, a lancé « The Ubuntu Project », un projet de solidarité pour fournir de la nourriture à plus de 100 familles, avec le soutien d’une autre organisation, le Green Business College, et des dons. Avec son équipe, il distribue les produits frais cultivés dans sa ferme de six hectares et par une vingtaine de petits agriculteurs locaux empêchés de vendre leurs produits sur les marchés du fait des restrictions de mouvement.

« Si nous ne mourrons pas du coronavirus, nous allons mourir de faim » 

« Nous privilégions les familles où il y a des enfants, des personnes âgées ou handicapées. Et celles qui n’ont plus aucun revenu », dit Tim Abaa. La nourriture reçue — une caisse remplie de fruits et légumes — devrait leur permettre de tenir environ deux semaines, peut-être un peu plus, selon la taille de la famille. Mais le fermier voit à plus long terme. Chaque foyer reçoit également des graines, du compost, et quelques conseils de jardinage. « Je reviendrai voir la semaine prochaine comment ils s’en sortent », dit-il. Sa petite exploitation agricole, lancée il y a six ans, est déjà devenue un lieu d’enseignement pour les résidents du township qui désirent se former aux principes de l’agriculture biologique. À Orange Farm, de nombreux résidents, même parmi les plus modestes, ont maintenant un arbre fruitier ou quelques légumes qui poussent devant leur porte. Un garde-manger naturel, qui fait une énorme différence en ces temps difficiles. Tim Abaa voudrait voir les potagers se multiplier pendant le confinement. Il déplore néanmoins que le gouvernement, jusqu’au 1e mai, n’ait pas autorisé la vente de graines et d’outils de jardinage. « Est-ce que ce ne sont pourtant pas des choses essentielles si on veut aider les gens à s’en sortir sans dépendre exclusivement des aides », demande-t-il.

À Orange Farm, l’agriculteur Tim Abaa a lancé « The Ubuntu Project », un projet de solidarité pour fournir de la nourriture à plus de 100 familles.

Des magasins, des dépôts contenant de la nourriture et des camions ont été pillés dans les villes de Johannesburg et du Cap. Des manifestations, parfois violentes, et des affrontements avec les forces de l’ordre ont eu lieu. Ces sursauts de colère n’ont pas pris de grande ampleur pour l’instant, mais le risque de tensions sociales est élevé. « Si nous ne mourrons pas du coronavirus, nous allons mourir de faim », lance un homme, dans le township d’Alexandra, à Johannesburg, lors d’un rassemblement spontané de plusieurs dizaines de personnes, le 20 avril. Certains accusaient de corruption et de favoritisme politique les responsables des distributions des colis alimentaires. L’armée est arrivée sur les lieux et a repoussé les habitants dans leurs maisons. La présidence a demandé la mobilisation de 70.000 soldats supplémentaires pour soutenir la police dans le maintien de l’ordre et le respect des consignes visant à lutter contre l’épidémie de coronavirus. Des mesures de soutien financier ont aussi été annoncées. Mais jusqu’à quand la frustration et la faim pourront-elles être contenues ?

« Même avant cette épidémie, des millions de Sud-Africains allaient régulièrement dormir le ventre vide » 

Tim Abaa, lui, garde espoir. Il pense qu’en dépit des difficultés que traverse sa communauté, certaines familles pourront sortir, à terme, de cette épreuve avec une sécurité alimentaire renforcée. « Les gens sont vraiment désespérés. Mais, même avant cette épidémie, des millions de Sud-Africains allaient régulièrement dormir le ventre vide, dit-il. Ce que nous vivons actuellement met en évidence la fragilité de la situation dans laquelle ils se trouvent. Et la nécessité, à l’avenir, d’encourager des initiatives qui peuvent renforcer leur autonomie. »

Pour le professeur Julian May, directeur du Centre d’excellence pour la sécurité alimentaire de l’université sud-africaine du Cap-Occidental, si l’agriculture urbaine « peut faire une énorme différence en matière de diversité de l’alimentation », les vraies questions restent « comment allons-nous à nouveau ouvrir notre économie ? Et comment faire en sorte que plus de gens aient un emploi qui leur permettra de se nourrir après cette crise ? »





Lire aussi : Coronavirus : dans l’Argentine des pauvres, les rues sont vides, les ventres aussi

Source : Patricia Huon pour Reporterre

Photos : © Patricia Huon/Reporterre
. chapô : Tim Abaa dans sa ferme.

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