En Chine aussi, il y a des alternatives... loin des villes

15 décembre 2017 / Erik D’Haese (Silence)

Le développement économique de la Chine s’est nourri d’un formidable exode rural, qui a laissé les campagnes à l’abandon. Pourtant, des paysans, des coopératives, des communautés… s’installent et revivifient les régions oubliées de ce pays-continent.

« Parfois les parents viennent de loin pour sortir leurs enfants d’ici — ils veulent à tout prix éviter que leur enfant devienne paysan. » Toujours calme, judicieuse, parfois discrètement souriante, Shi Yan, la trentaine, est devenue une des icônes de la conscience écologique en Chine. Lors d’un stage dans une Amap [association pour le maintien d’une agriculture paysanne] aux États-Unis, il y a huit ans, elle a compris que la sécurité alimentaire passe par la revalorisation du style de vie paysan. Aujourd’hui, gérante de sa ferme Shared Harvest, en banlieue pékinoise, elle préside un réseau national de plus de 500 Amap qui nourrissent plus d’un demi-million de chinois·es. Malgré les prix deux à trois fois supérieurs au marché, Shi Yan estime que 40 % des Pékinois·es peuvent se permettre de se nourrir grâce aux Amap.

À la ferme Shared Harvest, le travail est central — on se lève tôt et on se couche tôt. Le menu est composé de produits maison : pas très varié mais sain, bon et de saison. Les bols sont nettoyés au son de blé qui nourrit les cochons par la suite — grand contraste avec le gaspillage de l’abondance gastronomique habituel pour un nombre croissant de citadin·es. Ici, l’afflux continu de jeunes apprenti·es témoigne d’une grande envie de participer activement au changement. Bien qu’ils-elles aient le statut de bénévoles, une rémunération modeste mais correcte contribue à l’image qu’une agriculture respectueuse n’est pas synonyme d’esclavage ou misère et aide les parents à accepter le choix de leurs enfants.

À Kunming, ville « aux quatre printemps », 2.000 km plus au sud, on rencontre Zhongren. Pendant la sécheresse de 2010, il s’est retrouvé avec un groupe d’ami·es pour apporter de l’eau aux paysan·nes en pénurie. La pluie revenue, ils-elles démarrent la première Amap de la ville. Le groupe gère sa propre ferme en dehors de la ville, même si des paysan·nes des alentours fournissent une partie importante des produits, un peu selon le modèle du commerce équitable. Au lieu de devoir chercher du travail plus lucratif ailleurs les paysan·nes peuvent rester à la campagne. Parallèlement, l’Amap promeut la pratique du bio. Aujourd’hui, deux magasins et un système de vente par smartphone atteignent de plus en plus de monde.

Zhongren.

Sauvegarde des variétés anciennes de riz

Pas loin de la ville, à travers les ruelles en terre et pierres de Damoyu, un petit village de la minorité Yi, on suit Tingting, jeune universitaire au sourire timide. D’innombrables heures passées dans les embouteillages dans le bus entre son appartement et l’université lui ont insufflé le courage d’abandonner le revenu stable de la recherche universitaire et de mettre en pratique avec son mari ses idées autour de l’entreprise sociale et l’écologie.

Dans le village de Damoyu.

Comme énormément de villages partout en Chine, Damoyu est à moitié abandonné et tombe en ruine. On y rencontre principalement des personnes âgées et leurs petits enfants. Bien que les adultes en âge de travailler des campagnes constituent la main-d’œuvre du miracle économique chinois, la loi ne leur permet pas d’accéder aux droits sociaux, comme la scolarisation des enfants, dans les villes où ils travaillent. De quoi expliquer l’enthousiasme des villageois·es envers la vision et l’énergie du jeune couple qui recrée une vie sociale, reconstruit des maisons et attire touristes et bénévoles.

Pendant notre séjour d’une semaine, plusieurs jeunes couples sont venus s’informer sur les prix du foncier, mais Tingting garde un esprit critique. Elle sent vite s’ils s’intéressent réellement au projet commun d’une revitalisation de la vie paysanne — elle veut à tout prix éviter que Damoyu se transforme en banlieue bourgeoise.

Tingting.

Perdu dans les montagnes du Guizhou, chez la minorité des Dong, le village natal de Youniuge offre des paysages magnifiques de terrasses d’un vert éclatant qui couvrent les pentes et abritent un bœuf par terrasse. Il y a quelques années, Youniuge s’est rendu compte que le riz moderne qu’il mangeait avait perdu les saveurs de son enfance. Alors, avec l’aide de sa communauté, il a mis en place une pratique de sauvegarde des variétés anciennes.

Aujourd’hui, une bonne partie des dizaines de tonnes de récolte annuelle est vendue à un bon prix dans les réseaux bio et gastronomiques de Shanghai, et constitue pour le village une base de revenus importante qui rend possible le maintien de la culture locale. Le meilleur ami de Youniuge s’est lancé parallèlement dans l’apprentissage de la médecine traditionnelle. Des visites régulières chez guérisseu·ses et toubibs locaux sont pour lui un trésor inestimable de savoir-faire en voie d’extinction depuis l’ouverture au marché mondial de la médecine et des médicaments.

Inventer ensemble les bases et habitudes d’une nouvelle vie collective 

Quand Tang Guanhua et ses ami-es décident en 2009 d’occuper un bâtiment abandonné pour échapper à la pauvreté des artistes et à la vie préprogrammée, le futur semble ouvert. Mais le groupe est expulsé après deux semaines et se dissout. Avec sa femme, Zhenzhen, également esprit critique et touche-à-tout créative, passionnée de l’artisanat du textile, il-elle décident alors d’essayer autre chose et s’installent sur une montagne pour cinq ans d’expérience en autosuffisance. L’initiative séduit les médias, génère du passage inattendu, crée des liens et c’est en 2015 que le couple, avec six autres, retente l’expérience collective : Nanbu Shenghuo, « Vivre dans le Sud », est né.

L’expérience Nanbu Shenghuo (« Vivre dans le Sud »), à Zhenzhen.

Le groupe s’installe à une heure de Fuzhou, capitale du Fujian, au climat doux dans un village de maraîcher·es product·rices de nouilles — qui sèchent au soleil devant les maisons. En Chine, tout terrain reste propriété de l’État mais le groupe acquiert le droit d’usage d’un grand terrain vague au bord du village et d’une zone de sources d’eau potable où broutent les buffles. Les villageois·es enthousiastes continuent à leur prêter des terres. Dawang, originaire du Nord, anime le jardin collectif ainsi qu’une petite école d’écologie pour les enfants du village. Xiaofan travaille sur la communication pour le petit festival de trois jours qu’organise le groupe autour de la vie autonome, l’artisanat, les jeux et la musique. Le maître Yu, artiste visuel à Pékin dans sa vie antérieure, bricole sur les infrastructures et cache plein d’idées créatives derrière son regard taciturne mais malin.

Un des défis majeurs est d’inventer ensemble les bases et habitudes d’une nouvelle vie collective. Le saucissonnage social et la superficialité des rapports de la vie urbaine ont laissé chez ces jeunes le rêve de vivre sur des bases d’amitié, libéré·es du poids de coutumes et attentes sociales et familiales et des marchés multiples qui conditionnent les rapports sociaux en Chine comme ailleurs. Apprendre à être soi-même, ensemble. Un grand défi puisque le passé s’exprime tous les jours à travers une myriade de petites habitudes, obstacles imprévisibles à l’enthousiasme qui accompagne cette autre voie.

PuHan, une coopérative bio et paysanne

Le village natal de Tianyan est construit sur un énorme massif de granit. Les dernières années, des dizaines d’usines y ont été érigées. Elles extraient la pierre sans les autorisations nécessaires, menacent villages et environnement mais exportent vers le monde entier. Tianyan a rejoint une lutte juridique de grande envergure contre cette exploitation mais cherche en même temps d’autres façons d’aborder collectivement la fragilité des campagnes face au tsunami capitaliste.

On se rencontre près de la ville de Xi’an, dans le sud-est de la province du ShanXi, berceau de la culture chinoise sur la rive du fleuve Jaune. Puzhou et Hanyang y sont deux petites villes de province entourées de 43 villages dans lesquels une majorité des paysan·nes s’organisent dans une grande coopérative : PuHan. Considérée peut-être comme l’expérience la plus poussée d’une nouvelle forme d’organisation sociale dans la Chine actuelle, elle fait l’objet de beaucoup de curiosité, autant dans le monde paysan et néorural que dans le monde académique.

En 1998, Zhengbing commence à donner des cours en agriculture bio aux habitant·es de son village, puis des cours de line-dance chinois, une danse sportive. Une dynamique qui se diversifie par la suite et gagne rapidement en ampleur. Aujourd’hui, près de 4.000 familles dans les villages et plusieurs fois autant dans les villes voisines se donnent la main pour sauvegarder la possibilité d’une vie digne à la campagne. Chaque village a une maison, où se retrouvent les personnes les plus âgées, une autre où sont gardés collectivement les enfants. Des achats groupés diminuent les prix, autant des produits agricoles que ménagers. Une coopérative de crédit permet aux agriculteurs et aux agricultrices de s’en sortir même pendant les mauvaises années.

Des liens se tissent entre paysan·nes et citadin·es, par la vente directe des produits agricoles comme par les services rendus par les villageois·es pour gagner de l’argent. Cette pratique est omniprésente dans la Chine actuelle mais, ici, elle se vit sur des bases amicales — les citadin·es viennent aussi à la campagne avec leurs enfants, pour soutenir les paysan·nes et garder un lien avec la terre qui les nourrit.

 Regard ouvert au monde et au changement

Un des quarante-trois villages de PuHan héberge une petite école pour l’enseignement en agriculture bio et une maison du Centre Liang Shuming pour la reconstruction rurale (CLRR). Une douzaine d’étudiant·es du pays entier y sont logé·es pendant au moins six mois pour participer et étudier l’organisation de la coopérative.

Le CLRR est une ONG chinoise qui œuvre depuis 2004 pour la qualité de vie des paysan·nes, l’agriculture saine et durable et la revalorisation des villages et de la culture des campagnes. Issu du monde universitaire, ses membres mènent des actions sur des terrains très différents : partenariats avec plus de 200 associations d’étudiant·es, permettant à plus de 100.000 d’entre eux de participer à des stages et actions bénévoles dans 27 provinces chinoises ; soutien actif à la création de coopératives paysannes ; établissement de dizaines de sites expérimentaux.

Une opération d’échange de graines menées par le CLRR.

Il y a quatre ans, les membres du CLRR ont créé un réseau national pour la protection des semences paysannes contre les semences industrielles. À part une multitude d’activités sur le terrain avec paysan·nes, minorités et étudiant·es, le CLRR prend part aux réseaux et rencontres internationa·les et participe activement au paysage législatif chinois — s’opposant entre autres à une adhésion chinoise à l’UPOV 1991, l’Union pour la protection des obtentions végétales [1].

Après avoir travaillé dans la culture commerciale d’orchidées, Asha, la vingtaine, souriant, enthousiaste et curieux, part à la recherche de façons de vivre alternatives. Après un court passage à Nanbu Shenghuo, où nous nous sommes rencontrés, il nous invite à une heure de route de la ville de Nanjing dans une petite école, Eaton College, où il vit et étudie pendant un an.

Le Eaton College.

Fondée par le directeur d’une entreprise produisant des uniformes scolaires, chaque année une dizaine de jeunes s’y voient accorder l’occasion d’étudier librement des sujets de leur choix. À leur disposition : des logements, une petite cuisine et une bibliothèque, le tout sur un petit terrain qui se prête aux expériences, à côté d’une ferme bio, où les étudiant-es travaillent 2 heures par jour afin d’acheter la nourriture collective, seul frais qui leur revient. De ce fait, ils-elles vivent comme un petit collectif autogéré — toutes les décisions de la vie quotidienne sont prises ensemble dans un esprit d’amitié et d’entraide. Des professeur·es venu·es de la ferme ou parfois de très loin passent plusieurs fois par semaine enseigner des sujets divers et variés.

Les cinq jeunes esprits critiques qu’on rencontre sur place partagent le regard ouvert au monde et au changement qu’on a retrouvé partout sur notre chemin. Et comme tou·tes les autres personnes rencontrées, on les invite à venir découvrir nos réalités européennes et à nous inspirer mutuellement.


À propos de l’auteur, Erik D’Haese – « Depuis sept ans je fais partie de Longo maï, réseau européen de coopératives agricoles très critique du système capitaliste, où j’ai aussi développé une activité journalistique. Depuis 2010, j’apprends le mandarin en autodidacte et en 2015-2016, j’ai passé 5 mois en Chine, un premier contact avec la société chinoise – je vivais la plupart du temps à Pékin chez des ami·es chinois·es. Après quelques mois, j’ai eu envie de sortir du contexte urbain et de connaître des voies alternatives à l’immensité de la modernité chinoise. J’ai rencontré quelques personnes et initiatives très intéressantes, notamment Nanbu Shenghuo et Asha. J’avais aussi pris contact avec Tingting, mais pas eu l’occasion d’aller jusqu’au Yunnan. Parallèlement, en janvier 2016, Shi Yan a visité la coopérative allemande de Longo maï, et nous a invité·es à venir en Chine pour présenter ce qu’on fait en Europe et échanger. Tout ceci m’a donné envie de repartir et c’est à l’automne 2016 que nous sommes retourné·es en Chine avec deux amies de Longo maï. »





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[1L’UPOV oblige à payer des droits pour commercialiser des semences normalisées. Elle a été mise en place en 1961 à l’initiative de la France et de ses semenciers.


Lire aussi : À Hong Kong, les derniers paysans se défendent contre la fièvre immobilière

Source et photos : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.

. chapô : Le Centre Liang Shuming pour la reconstruction rurale (CLRR) organise notamment des échanges de graines.

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