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En Colombie, les référendums d’initiative citoyenne stoppent les mines

Durée de lecture : 7 minutes

15 janvier 2019 / Rémy Bourdillon (Reporterre)

En Colombie, la lutte contre les projets d’exploitation minière et pétrolière s’organise à l’échelle municipale par le biais de référendums. Une pratique qui déplaît au gouvernement mais qui dynamise les territoires où elle se déroule.

  • Cajamarca (Colombie), reportage

À première vue, Cajamarca n’est qu’un gros bourg de montagne, que les énormes camions faisant la route entre les villes d’Ibagué et Armenia traversent en ahanant. La localité se décerne le titre de « grenier de la Colombie », puisqu’il s’y produit 15 % des haricots rouges du pays, et 50 % d’un tubercule typiquement sud-américain nommé arracacha. Mais c’est d’une bien autre manière que sa population a marqué l’histoire : en mars 2017, elle a rejeté par référendum un projet de mine d’or à ciel ouvert que la compagnie sud-africaine AngloGold Ashanti annonçait comme l’un des plus grands du monde.

Une écrasante majorité de 97,9 % a dit non aux monts et merveilles promis par la mine. « C’était le premier référendum d’initiative citoyenne sur un tel sujet en Colombie, explique le porte-parole du Collectif socio-environnemental des jeunes de Cajamarca, Robinson Mejía. Il y avait déjà eu trois consultations dans le pays, mais elles avaient été organisées par des administrations municipales. Ici, le maire ne nous appuyait pas. »

Cajamarca.

En se promenant dans les couloirs de la mairie, on se rend vite compte qu’une telle décision ne fait en effet pas l’unanimité. Le secrétaire chargé de la planification, Juan Pablo Peralta, regrette une période autrement prospère : « La phase d’exploration a créé près de 1.000 emplois directs, ce qui est beaucoup pour une commune de 20.000 habitants. Des paysans se sont fait embaucher et ont eu accès à la sécurité sociale. Lorsque le projet a été stoppé, ils ne sont pas retournés aux champs et plusieurs sont partis vers la ville. Les commerces locaux et l’immobilier ont également pâti de cette situation, sans compter les aides que la compagnie versait aux producteurs agricoles ou aux écoles. »

Bien qu’il dise ne pas prendre position, M. Peralta évoque une campagne de peur menée par les opposants : « Ils disaient que la mine allait nous empoisonner, mais je n’entends personne dénoncer l’utilisation massive de glyphosate par les agriculteurs de la région ! »

Robinson Mejía.

Du haut de ses 30 ans, Robinson Mejía maîtrise pourtant bien son sujet : il détaille les zones protégées qui auraient été touchées par l’exploitation, cite les villes qui puisent leur eau dans ce bassin versant (notamment Ibagué, 500.000 habitants), évoque le risque accru de drainage acide dû à la forte présence d’arsénopyrite dans la zone. Et le Roundup ? Pour lui, la mine n’a fait qu’augmenter son utilisation : « Les paysans ne parvenaient plus à trouver de travailleurs agricoles, qui préféraient les salaires de la mine, alors ils ont forcé sur les produits chimiques. »

« On est 17 conseillers municipaux et on appuie tous cette initiative, même l’extrême droite » 

L’exemple de Cajamarca a fait des émules durant les derniers mois : les citoyens de neuf municipalités ont d’ores et déjà manifesté leur opposition à des projets miniers ou d’exploitation d’hydrocarbures. En mars 2018, on comptait une cinquantaine de municipalités qui se préparaient à consulter leur population. Cela n’est pas du goût du gouvernement, qui s’est mis à suspendre ces processus, prétextant le manque d’argent et la priorité donnée à d’autres campagnes électorales (présidentielle et législative).

À Fusagasugá, ville de 140.000 habitants à deux heures de route de Bogota, la capitale du pays, une citoyenne, Patricia Rodríguez, s’est battue devant la justice pour qu’une date et des ressources financières soient données à sa ville pour organiser le référendum. « C’est l’unique recours que notre Constitution offre aux citoyens pour se faire entendre », résume Patricia Rodríguez, à qui le Conseil d’État a donné raison. Dans l’administration municipale de Fusa, elle a trouvé un appui massif : « On est 17 conseillers municipaux et on appuie tous cette initiative, même l’extrême droite », témoigne Luz Fanny López Vargas, élue du Pôle démocratique alternatif (centre gauche).

Patricia Rodríguez.

Ici, on s’inquiète pour le paramo de Sumapaz, le plus grand du monde. Véritable réservoir d’eau douce, ce milieu typique des Andes se trouve au-dessus de la limite des forêts et se caractérise par une végétation endémique, dont l’espèce emblématique est le curieux frailejón. Théoriquement, ce territoire est fermé à l’exploration pétrolière, mais cette industrie possède des concessions dans son voisinage immédiat. Mme Rodríguez craint qu’elle y pratique la fracturation hydraulique et pompe les ressources en eau du paramo.

Le sous-sol et ses ressources ne sont pas la propriété des municipalités mais de l’État 

Ce combat a valu à la militante une lettre de menaces d’un groupe paramilitaire, les Águilas Negras, qui la présente comme un « objectif militaire […] au service du communisme et de la subversion, induisant en erreur la population au nom d’une prétendue défense des droits à l’eau et au territoire, et attaquant le progrès et le développement ». Un descriptif qui n’incite pas à la rigolade dans un pays où 226 leaders sociaux ont déjà été assassinés cette année.

Les compagnies organisent également la riposte. Le 11 octobre, la société sino-indienne Mansarovar Energy a obtenu l’annulation du résultat du référendum à Cumaral, un village situé de l’autre côté du paramo. Dans sa décision, la Cour constitutionnelle rappelle que le sous-sol et ses ressources ne sont pas la propriété des municipalités mais de l’État, et qu’il revient donc à ce dernier de décider de leur sort.

La lettre des Águilas Negras.

De quoi sonner le glas pour les référendums ? Non, car le maire de Fusagasugá a refusé d’annuler le sien, arguant que le Conseil d’État lui imposait de le tenir à la suite de la demande de Patricia Rodríguez. Le 21 octobre, le non l’a emporté à 99,18 %, rien de moins.

Il faudra un certain temps pour démêler cet imbroglio juridique. En attendant, le gouvernement rappelle dans des messages télévisés qu’il a déjà fait un geste en interdisant à titre préventif la fracturation hydraulique. En ce qui concerne les autres projets extractifs, il préfèrerait que priment les habituels processus de consultation menés par les compagnies et les ministères.

« Un piège », répond Victor Rodríguez, un paysan de San Bernardo, autre village en bordure du paramo : « Ils recueillent les inquiétudes des citoyens et les colligent dans un rapport, puis nous sortent un rapport deux fois plus gros dans lequel des experts utilisent un langage technique que personne ne comprend pour démolir nos arguments. » Dans sa municipalité, le référendum a été suspendu à la suite de la plainte d’un citoyen « que personne ne connaît », mais il a bon espoir que celui-ci pourra avoir lieu dans un futur proche.

Démontrer qu’une économie viable peut se développer sans la mine 

Il est loin d’être le seul : les militants opposés à l’extractivisme s’étaient donné rendez-vous à Bogota le 7 décembre pour allumer des chandelles devant la Cour constitutionnelle afin de demander que les résultats des référendums aient force de loi.

À Cajamarca, les craintes d’un retour d’AngloGold Ashanti sont vives et le collectif de Robinson Mejía, formé d’une dizaine de jeunes, s’attache désormais à démontrer qu’une économie viable peut se développer sans la mine. Ces autodidactes bénévoles dénichent des subventions à droite et à gauche pour financer des projets locaux (au nombre de 19 actuellement) allant de la pépinière d’une famille modeste voulant vendre des orchidées au bord de la route à la cabine écologique dans la montagne pour accueillir les touristes, en passant par une machine pour transformer les mûres.

Victor Rodríguez.

Arrivant de la montagne sur sa moto, Bernaín Vargas, un cultivateur d’arracacha qui a décidé de se lancer dans le bio il y a trois ans, fait aujourd’hui partie des grands vainqueurs de l’ère post-référendum : une chaîne de restaurants, Crepes & Waffles, a en effet entendu parler de Cajamarca et a décidé de soutenir le camp du non. « Nous sommes dix paysans à travailler sans glyphosate qui avons signé un accord de vente directe avec eux, raconte M. Vargas. On leur fournit de l’arracacha, des citrons et des mandarines. Avant, on vendait à des intermédiaires. Maintenant, on gagne davantage, sans abîmer l’environnement. »

Synonyme d’immobilisme, les référendums pour bloquer les mines ? À cette question, la réponse est la même : non.


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Lire aussi : La France a peur du citoyen, la Suisse le laisse décider

Source : Rémy Bourdillon pour Reporterre

Photos : © Rémy Bourdillon/Reporterre
. chapô : Affiche pour un référendum à San Bernardo.

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