En Grèce, les low-tech au secours des migrants

Durée de lecture : 8 minutes

20 juillet 2019 / Mathilde Doiezie (Reporterre)

Grâce au collectif français Low-tech Lab, les migrants, présents en nombre sur l’île grecque de Lesbos, se familiarisent avec les technologies douces. Objectif : contrer le désœuvrement, apprendre de nouvelles compétences, et tendre vers l’autonomie.

  • Lesbos (Grèce), reportage

Mohammad Reza dépose le sac de sa fille dans un coin de l’atelier. Il la laisse gambader plus loin, une sucrerie dans la bouche, puis empoigne un outil pour réparer une machine à souder. Comme tous les lundis depuis le début de l’année, il démarre sa semaine dans le Low-Tech makerspace, une cabane en contreplaqué transformée fin 2018 en atelier par le collectif français Low-Tech Lab. Elle fait partie intégrante du petit village reconstitué au centre d’accueil de jour One Happy Family, avec son école, son café, sa salle de sport et son jardin, situé sur l’île grecque de Lesbos. Le territoire est marqué par la crise migratoire : selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus de 630.000 migrants y ont touché la terre ferme depuis 2015, après avoir traversé le bras de mer de sept kilomètres qui sépare, ici, la Grèce de la Turquie.

Medhi teste la batterie d’ordinateur récupérée, qui servira à fabriquer un chargeur de portable.

Mohammad Reza est l’un d’entre eux. Arrivé en août 2018, il fait partie des 7.000 migrants vivant actuellement à Lesbos. Il habite dans l’un des abris de fortune monté dans le camp informel de l’Oliveraie, un espace sans infrastructure qui jouxte le camp principal, le plus surpeuplé de l’île, celui de Moria. Originaire d’Afghanistan, il a déjà passé sa vie en tant que réfugié en Iran, avant de reprendre le chemin de l’exil avec femme et enfant pour rejoindre l’Europe. Dans son bagage : ses compétences en tant que soudeur, un métier qu’il a appris à 17 ans, et une débrouillardise hors pair. C’est ainsi qu’il est devenu l’un des membres les plus assidus du projet Low-tech for Refugees, lancé en février 2018 à Lesbos par le Low-tech Lab.

Des innovations techniques accessibles en termes de coût et de savoir-faire

Le collectif tire son nom des low-tech, soit des solutions « basses technologies » ou « technologies douces », dont la philosophie est à l’opposé des high-tech. Il s’agit d’innovations techniques répondant à des besoins élémentaires, accessibles en termes de coût et de savoir-faire, s’inscrivant dans une logique durable. Le Low-tech Lab expérimente sans cesse pour tester ces innovations dans différents contextes, comme avec son projet phare, le Nomade des mers : un tour du monde en catamaran pour découvrir de nouvelles low-tech et devenir autonome à bord grâce à elles. Lorsqu’un bénévole et donateur allemand, de retour de Lesbos, a envoyé au collectif un courriel fin 2017 pour dire que leurs initiatives trouveraient du sens sur place, sa sollicitation a donc résonné positivement.

Moins de trois mois plus tard, Marjolaine Bert, salariée du Low-tech Lab, est arrivée à Lesbos pour rencontrer les acteurs locaux et a organisé un premier atelier pour démontrer l’utilité des technologies douces. Avec des Grecs et des migrants, ils ont fabriqué des frigos du désert — qui maintiennent des aliments au froid sans électricité. Plutôt qu’utiliser un pot en terre cuite, comme cela se fait traditionnellement, le Low-tech Lab a mis au point un système plus simple pour le fabriquer soi-même à partir d’un bidon en plastique enroulé dans du tissu. Des matériaux que l’on trouve facilement à Lesbos.

L’antenne du Low-tech Lab à Lesbos.

L’intérêt des low-tech dans un contexte humanitaire pourrait sembler évident. Mais ce n’est pas si simple. « On ne peut pas parler d’une solution pour les camps de réfugiés en général ou même pour l’ensemble des réfugiés d’un camp de Lesbos. Chaque solution a besoin d’être adaptée, contextualisée, appropriée », dit Marjolaine, tirant les leçons d’une année sur place. Le frigo du désert se diffuse ainsi lentement malgré le modèle installé à l’entrée du Low-tech makerspace. Car ceux qui en ont fabriqué un le cachent pour ne pas se faire voler la nourriture qu’ils y stockent. Les cuiseurs solaires ne sont pas non plus adaptés à tous : certains préfèrent cuisiner avec de la fumée, d’autres avec du feu car il fait aussi office de chauffage.

La sobriété heureuse ne fonctionne guère dans ce contexte, où elle est subie plus que choisie

Surtout, il ne faut pas oublier que la plupart des migrants sont venus chercher en Europe un confort qu’ils n’avaient pas. La sobriété heureuse formulée par Pierre Rabhi ne fonctionne donc guère dans ce contexte, où elle est subie plus que choisie. « En pratique, c’est compliqué de promouvoir les low-tech car les réfugiés aspirent à avoir des choses neuves et clinquantes. Et ils espèrent pouvoir quitter bientôt l’île, donc certains ne souhaitent pas s’impliquer plusieurs heures ou jours sur une low-tech qu’ils ne sont pas sûrs de pouvoir emmener avec eux », explique Sabina, l’une des bénévoles du projet.


Le projet du Low-tech Lab se transforme donc au contact du réel. Low-tech for Refugees [des low-tech pour les réfugiés] est devenu, début mai, Low-tech with Refugees [des low-tech avec les réfugiés]. Un banal changement de nom, lié également à un changement de structure, et qui en dit pourtant long. « Le but est d’aider les gens à devenir autonomes, pour qu’ils puissent répondre à leur propres besoins, non de répondre à des commandes. On a aussi tout un travail de sélection à faire pour que les low-tech répondent à un besoin qui ne peut pas du tout être couvert autrement », explique Clémentine, une autre des bénévoles. Alors Low-tech with Refugees revient aux basiques. Les prototypes ou tutoriels pour fabriquer un cuiseur à bois ultra performant, une douche solaire ou un compost sont toujours exposés, mais leurs qualités sont davantage vantées auprès des ONG ayant également accès au makerspace.

Mohammad Reza soude grâce à la machine qu’il a réparée.

Désormais, parmi ces objets et les caisses de matériaux récupérés, s’accumulent aussi des pièces détachées de vélo. Chaque jour, des personnes viennent demander si elles peuvent en avoir un. Le vélo est effectivement une technologie douce par excellence, réparable à souhait et qui ne consomme que des calories. Il répond au besoin de mobilité des migrants, qui vivent pour la plupart à 40 minutes à pied de la ville principale de Mytilène ou doivent payer un ticket de bus. Face à la demande grandissante, deux ateliers de réparation de vélo sont organisés chaque semaine. Les invitations sont lancées sur un groupe WhatsApp et Facebook en anglais, en arabe, en farsi et en français. Mais pas question de faire à la place de quelqu’un, l’idée ici est d’apprendre à réparer soi-même.

Puis de retransmettre, dans l’idéal. C’est le rôle de Mohammed Reza, ainsi que celui de Medhi. Tous les deux sont « helpers » au Low-tech makerspace. Au centre de jour One Happy Family, ils sont 64 à avoir ce statut, bénéficiant de conseils juridiques, de cours d’anglais gratuits et d’une petite compensation financière en échange de leur implication sur le lieu. Ainsi, Mohammad Reza et Medhi, arborant fièrement leur tee-shirt « Low-tech ambassador », ouvrent et gèrent le makerspace aux côtés des membres de l’équipe. Mehdi, charpentier depuis ses huit ans, anime un cours d’initiation à la menuiserie. Il a aussi appris à réaliser des circuits électriques et, fort de cette nouvelle compétence, prend en charge l’atelier qui a le plus de succès, pour fabriquer des chargeurs de portable à partir de batteries récupérées sur d’anciens ordinateurs.

Medhi montre comment fonctionne un circuit électrique pour fabriquer un chargeur de portable.

L’attente est longue pour l’obtention d’une réponse à une demande d’asile. Low-tech with Refugees aide ainsi les migrants à contrer le désœuvrement et à s’émanciper en se rendant utiles et en développant de nouvelles compétences. « J’aime fabriquer des choses utiles pour les autres et pour moi, confie Mohammad Reza. Ici, les gens ne peuvent pas s’acheter des objets qui correspondent à leurs goûts. Alors j’aime bien les aider à transformer ou à réparer des biens qui ne sont plus utilisés pour qu’ils leur correspondent, ça me permet d’être créatif et je trouve ça bien de réutiliser des choses. »

Low-tech with Refugees souhaite maintenant passer à la vitesse supérieure, et que les savoir-faire appris grâce aux low-tech permettent de trouver un travail ou d’améliorer ses revenus. L’équipe envisage de proposer trois à quatre formations diplômantes par an, à l’instar de celle lancée en avril en permaculture. Ahmid, originaire du Cameroun, en a bénéficié. De quoi l’aider à atteindre son objectif : « Je veux continuer à pratiquer l’agriculture en Europe, ce diplôme peut m’y aider. » Depuis plusieurs mois, il travaille dans la ferme de Konstantinos, un Grec déjà rodé à la permaculture. Le voici maintenant à conseiller les volontaires d’une autre ONG qui veulent construire un jardin en spirale : « Vous n’avez pas assez creusé la terre… » Il prend une pioche et leur montre, transmettant à son tour ses compétences.



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Lire aussi : En Bretagne, un camp d’été nous apprend à fabriquer des low tech

Source : Mathilde Doiezie pour Reporterre

Photos : © Mathilde Doiezie /Reporterre
. chapô : Mohammad Reza et Medhi devant le Low-tech makerspace.

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