Média indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Tribune — Eau, rivières, océans

En Iran, la population s’oppose à la mafia de l’eau

La rivière Zâyandeh-Roud asséchée, en 2018.

En Iran, agriculteurs et habitants protestent contre les pénuries d’eau et la mauvaise gestion de cette crise. Derrière, soutiennent les auteurs de cette tribune, c’est toute une « mafia de l’eau », organisée par le régime, qui est décriée.

Hamid Enayat est un écrivain installé à Paris. Au cours des trente dernières années, il a fréquemment écrit sur les questions iraniennes et régionales. Khalil Khani, titulaire d’un doctorat en écologie, botanique et études environnementales d’Allemagne et docteur en psychologie médicale des États-Unis, a enseigné à l’université de Téhéran et à l’université d’État de Hesse, en Allemagne.



Après des inondations dévastatrices il y a quelques années, l’Iran est aujourd’hui frappé par un grave stress hydrique : quasiment un tiers de la population (environ 28 millions de personnes sur une population globale de 85 millions d’habitants), toutes classes confondues, manque d’eau pour la consommation courante, pour les cultures et l’élevage, et les coupures d’électricité se multiplient.

Depuis juillet dernier, de nombreuses manifestations ont eu lieu. Fin novembre, c’est dans le lit asséché de la Zâyandeh-Roud, cette rivière qui fit autrefois la prospérité d’Ispahan, que des centaines d’agriculteurs se sont installés pour un sit-in. Ils ont été rejoints par des milliers d’habitants des environs, et tous protestent contre la mauvaise gestion de la crise de l’eau par le régime d’Ali Khamenei, Guide suprême de la révolution. « Où est notre Zâyandeh-Roud ? » ; « Nous ne rentrerons pas chez nous tant que nous n’aurons pas récupéré notre eau », lancent-ils à la face du régime. 

Les organisateurs de ce mouvement ont tous été arrêtés et emprisonnés ; ce qui a déclenché, depuis, d’autres manifestations pour exiger leur libération. Cependant ils ont déclaré qu’ils ne quitteraient pas la prison tant que l’eau ne reviendrait pas dans la rivière. Les autorités ont exigé une caution pour leur libération, mais, sans eau pour leurs cultures, comment les agriculteurs pourraient-ils trouver de l’argent ?

Puits illégaux et affaissement du sol

L’Iran ayant un climat essentiellement aride et semi-aride, l’eau a toujours été une priorité absolue pour ses habitants. Dès le Ier millénaire avant notre ère, ils ont creusé des milliers de canaux pour capter les eaux souterraines, les qanâts, et les acheminer vers des citernes.

Mais, au XXe siècle, des changements socio-économiques spectaculaires ont transformé l’Iran et sa relation à l’eau : une croissance démographique sans précédent, qui a entraîné l’expansion des villes et le développement d’industries gourmandes en eau, la destruction des modes de vie ruraux simples. Les responsables iraniens ont toujours accusé le changement climatique et le manque de précipitations d’être à l’origine des pénuries d’eau actuelles, mais une étude publiée en 2021 dans la revue Nature affirme catégoriquement que la majeure partie de l’épuisement des eaux souterraines en Iran est anthropique, c’est-à-dire a été causée et/ou exacerbée par l’activité humaine. Les experts du pays eux-mêmes s’accordent désormais sur la responsabilité des gouvernements iraniens successifs dans la déforestation, le surpâturage des terres de parcours des agriculteurs nomades, le pillage des ressources en eau et l’augmentation de la désertification, cause de la formation de dolines, ces glissements de terrain ou gouffres qui fracturent soudainement le sol.

Pour alimenter certaines industries avides en eau – notamment la sidérurgie et les centrales nucléaires d’Ispahan et de Natanz, ou le conglomérat sidérurgique Industrie Foolad Mobarakeh, qui appartient aux Gardiens de la révolution (l’armée parallèle du régime) –, de très nombreux puits profonds ont en effet été creusés en Iran. « Dans la province d’Ispahan, environ 300 millions de mètres cubes d’eau sont utilisés à des fins industrielles. Selon les plans de développement, il est prévu que ce chiffre atteigne 500 millions de mètres cubes par an [1] au cours des dix prochaines années », a écrit le journal d’État Hamdeli le 22 novembre.

« La subsistance d’environ 300 000 agriculteurs d’Ispahan est en jeu »

Depuis la révolution iranienne de 1979, leur nombre a vertigineusement augmenté, ainsi que leur illégalité : sur les 50 000 qui pompent les ressources en eau souterraine autour de la capitale, Téhéran, 30 000 sont illégaux. Cette gabegie hydrique est responsable de la baisse du niveau d’eau de certaines roches aquifères iraniennes, d’au moins 1 mètre pour certaines d’entre elles, et d’un nombre considérable d’affaissements de terrain : sur les 609 plaines que compte l’Iran, plus de 300 s’affaissent. La ville d’Ispahan elle-même est touchée par ce désastre et, selon certains experts, l’affaissement du sol y est tellement grave que la ville ne sera pas habitable dans les dix prochaines années à moins qu’une solution efficace ne soit trouvée rapidement. La subsistance d’environ 300 000 agriculteurs d’Ispahan est en jeu.

Si, depuis 1979 et la révolution iranienne, les autorités disent avoir géré les ressources naturelles du pays, dont l’eau, au profit des « démunis », la réalité est tout autre : c’est principalement aux richissimes fondations religieuses, qui sont contrôlées par le Guide suprême des mollahs et les Gardiens de la révolution, que cette gestion a profité. Derrière le désastre écologique, la « mafia de l’eau », dont les agriculteurs protestataires demandent à juste titre l’abolition. Cependant, personne n’ose encore identifier précisément les membres de cette mafia tentaculaire.

« La catastrophe écologique pousse les gens à scander des slogans contre le régime »

Comme dans toute nation soumise à un régime totalitaire, c’est la population qui doit payer le prix de cette situation insensée. Car les dictateurs iraniens ne sont pas disposés à revenir sur leur politique : ils ont besoin des revenus qu’ils retirent de leurs industries pour poursuivre leurs programmes militaires et financer la machine de répression. « Les bassidjis [milices affiliées aux Gardiens de la révolution islamique] et le CGRI [Corps des Gardiens de la révolution islamique] soutiendront de toutes leurs forces le groupe sidérurgique Mobarakeh et les autres industries du pays », pouvait-on lire le 20 novembre dans le quotidien économique Jahan-é Sanat. C’est pourquoi les protestations des agriculteurs qui campent dans le lit de la Zâyandeh-Roud ont pris un tour résolument politique. Désormais la catastrophe écologique iranienne pousse les gens à scander des slogans contre le régime : « À bas le dictateur ! », « Honte à vous pour tous les crimes qu’il a commis ! »

📨 S’abonner gratuitement aux lettres d’info

Abonnez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’abonner
Fermer Précedent Suivant

legende