A69 : les gendarmes de la Cnamo mis en cause dans les chutes graves de militants
Des gendarmes de la Cnamo sur une nacelle. - © Antoine Berlioz / Reporterre
Des gendarmes de la Cnamo sur une nacelle. - © Antoine Berlioz / Reporterre
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En chutant, certains ont frôlé la mort. Bien des « écureuils » opposés à l’A69 craignent les gendarmes de la Cnamo, censés les déloger de la cime des arbres. Enquête sur une cellule jugée incompétente et dangereuse.
« Je me souviens du cœur qui s’endort,Au point d’inquiéter de ne plus battre,Et de son emballement aux cris : Cnamo ! »– Reva, « écureuil »
Éreinté par un mois de résistance, Reva, alors perché sur un arbre pour lutter contre l’autoroute A69, puisait le 22 mars 2024 la force de griffonner un poème sur un morceau de papier. Et déjà, à cette date, l’encre coulait au sujet de la Cnamo, acronyme de cinq lettres désignant la « cellule nationale d’appui à la mobilité » — censée, notamment, déloger les activistes occupant des arbres, les fameux « écureuils ». Presque sept mois plus tard, n’importe quel militant ayant foulé ce territoire meurtri par la construction de l’autoroute, entre Toulouse et Castres, connaît cette unité spéciale de la gendarmerie, vectrice de peurs et de traumatismes.
Pourtant, peu d’informations circulent à son propos. Créée sous François Fillon en 2011 pour affronter la montée en puissance d’activistes antinucléaires à Bure, elle est décrite comme « quasi unique en Europe ». Sur son site officiel, le ministère de l’Intérieur ne tarit pas d’éloges à son égard : « Composée de six sous-officiers ultra-expérimentés, elle a pour mission de faire cesser les entravements et les accrochages complexes de manifestants, qu’ils soient en hauteur ou au sol. »
La Cnamo intéresse la Ligue des droits de l’Homme
Armés d’une nacelle, de cordes, de baudriers, de disqueuses ou encore de burineurs, ces militaires travaillent autant auprès d’individus enchaînés aux rails d’une voie ferrée que de personnes refugiées à la cime d’un chêne. Les zad de Sivens, Notre-Dame-des-Landes, du Carnet ou de Strasbourg figurent notamment dans leur historique d’interventions, considérées par le ministère « comme un secours » quelle que soit la récalcitrance de l’individu abordé.
« La gendarmerie travaille scrupuleusement sa communication, sourit Loïc Faucoup, de l’Observatoire des pratiques policières, fondé notamment par la Ligue des droits de l’Homme (LDH). À en croire cette description, le commun des mortels s’imagine des militaires d’élite aux capacités supérieures. Pourtant, il suffit de les observer un peu pour s’apercevoir de la supercherie. »
Le 27 septembre, une commission d’enquête de la LDH a justement publié une analyse minutieuse des opérations des forces de police menées sur l’A69 entre février et septembre 2024. Quatre-vingt-quatre pages de témoignages poignants et d’observations glaçantes, entre menaces de viol, privation d’eau, matraquage et autres traitements inhumains. Si les auteurs ne prévoyaient pas de s’intéresser en détail à la Cnamo, de nouveaux éléments les ont poussés à orienter la fin de leurs travaux sur la fameuse cellule.
« C’est un véritable miracle qu’il n’y ait pas eu de morts »
Entre le 30 août et le 18 septembre, quatre écureuils ont chuté de 6 à 8 mètres de hauteur lors de tentatives d’interpellations orchestrées par l’unité. « C’est un véritable miracle qu’il n’y ait pas eu de morts, assure Daniel Welzer-Lang, professeur émérite de sociologie à l’université Toulouse Jean-Jaurès, ayant dirigé la commission d’enquête. Vraiment ! »
Interrogé par Reporterre, le capitaine Basile Boute, officier de presse au Sirpa, le service de communication de la gendarmerie nationale, précise que des enquêtes diligentées par les parquets de Toulouse et de Castres sont en cours : « Les militaires de la Cnamo sont auditionnés en tant que témoins d’accidents graves. » L’un des dossiers a d’ores et déjà été classé sans suite par le procureur, dit l’avocate Claire Dujardin. « Reste à savoir si l’on décide de s’arrêter là ou de saisir le juge d’instruction. »
Fracture des vertèbres
La première chute a lieu le 30 août. À l’aube, Camille (un prénom d’emprunt) a découvert un cordon de plus de 200 gendarmes avancer en direction du fortin de la zad de la Cal’arbre, à Saïx. Seul, il a décidé de grimper dans la vigie, une tourelle constituée de palettes de bois et culminant à plus de 7 mètres. Mis en joue par un militaire et son LBD, le militant a mis ses mains en évidence et senti brusquement trembler la tour. Juste sous ses pieds, un sous-officier de la Cnamo commençait l’ascension. « Il n’y avait aucune urgence pour eux et je ne représentais aucune menace, déplore Camille, interrogé par Reporterre. Qu’est-ce qu’il allait faire une fois en haut ? Pourquoi n’utilisaient-ils pas une nacelle ? »
Pris de court, le zadiste a tenté d’accéder au toit de la tour. Celle-ci a tremblé, et il a basculé dans le vide. « Au sol, j’étais conscient et les gendarmes n’avaient pas l’air de savoir quoi faire », témoigne-t-il à la commission d’enquête. L’un d’eux lui a demandé s’il pouvait bouger. Un autre a ordonné d’appeler les pompiers. Arrivé aux urgences, Camille a alors « peur d’être tétraplégique ». Le jour même, alors qu’il était sédaté et que cinq de ses vertèbres étaient fracturées, un enquêteur l’a interrogé. « Étiez-vous prêt à mourir ? » lui a-t-il notamment demandé.
À peine sept jours plus tard, deux autres personnes sont tombées. « Il y aura beaucoup de vent cette nuit. Accrochez-vous, on ne sait jamais ! » Voilà ce qu’aurait dit un sous-officier de la Cnamo à trois écureuils, le 5 septembre. Aux yeux de Loïc Faucoup, aussi membre de la commission d’enquête, cette mise en garde sonne aujourd’hui comme un aveu. Celui que l’opération de l’unité spéciale a été orchestrée en pleine connaissance du danger encouru par les militants, perchés dans la Cal’arbre. Dans cette zad, à quelques kilomètres à l’ouest de Castres, dans le Tarn, des cabanes avaient fleuri dans les arbres avant son expulsion, fin août.
Le lendemain, avant les premières lueurs du jour, les cliquetis des mousquetons ont alerté le trio : « Une écureuil a aperçu un homme casqué grimper à toute allure sur une échelle, témoigne le bénévole de l’Observatoire des pratiques policières. En une poignée de secondes, le militaire a atteint la plateforme. » Pris de panique, un activiste a basculé et s’est écrasé 6 mètres plus bas.
« C’était un accident, cela n’a rien à voir avec la Cnamo »
Dans la même cabane, une militante aurait aperçu un gendarme déstabiliser sa camarade en touchant son genou : « Je la vois tomber très lentement, décrit-elle dans le dossier de la Ligue des droits de l’Homme. J’ai cru qu’iel était morte. » [1] Loïc Faucoup peine encore à y croire, mais l’écureuil s’en est sortie sans la moindre blessure. « Un miracle, lâche-t-il à Reporterre. Quant à celui tombé quelques instants plus tôt, sa garde-à-vue n’a été levée par un médecin que dans l’après-midi. » À l’hôpital, plusieurs fractures des vertèbres ont, par la suite, été détectées.
La quatrième chute s’est produite le 18 septembre, non dans le Tarn mais en Haute-Garonne, à la zad du Verger. L’avant-veille, une vaste opération avait été lancée par la préfecture du département pour détruire l’ultime bastion de résistance à l’avancée des travaux. À nouveau sollicitée pour déloger la vingtaine de zadistes, la Cnamo intervenait en hauteur lorsqu’un militant a dégringolé de 6 m, dans le frêne voisin, et s’est fracturé le fémur. « C’était un accident, a déclaré à Reporterre le colonel Dalongeville, chargé des opérations. Cela n’a rien à voir avec l’intervention de la Cnamo. »
De retour le 26 septembre, l’unité spéciale a cette fois-ci pris le soin de disposer un imposant matelas orange, affrété de Marseille, sous les arbres. Pourquoi avoir attendu quatre chutes potentiellement mortelles pour l’y placer ? Militants et observateurs de la Ligue des droits de l’Homme s’interrogent.
Amateurisme
Alors comment des opérations menées par une unité spécialisée de la gendarmerie, dont l’étendard est la sécurité, ont-elles pu conduire à de telles mises en danger ? Aux yeux de Reva, élagueur de métier, les sous-officiers de la Cnamo manquent cruellement de compétences : « Je crois sincèrement que ces hommes n’ont reçu aucune formation sur la grimpe d’arbres. Ils sont démunis, maladroits et c’est assez ridicule à voir. » Mousquetons mal fermés, points d’ancrage oubliés, nacelle surchargée… L’expert déplore les entorses répétées aux mesures de sécurité.
Le 4 mars, Ubac, un autre grimpeur de métier, constatait déjà auprès de Reporterre cette absence de professionnalisme : « Cela me scandalise qu’on appelle cela une unité spécialisée. Il y a un manque de maîtrise technique criant, et, en tant que cordiste, je devais parfois leur donner des conseils pour leur propre sécurité. »
Pour Loïc Faucoup, de l’Observatoire des pratiques policières, ces sous-officiers ont débarqué sur l’A69 avec un trop-plein d’assurance dès février 2024. Leur unité ayant été créée précisément pour cette mission, l’attente était grande : « Trente-neuf jours après son arrivée à la zad [de la Crem’arbre], la Cnamo n’était toujours pas parvenue à mettre fin à l’occupation des chênes centenaires. Un échec mémorable ! » Plus habiles, les écureuils n’ont pas eu de mal à échapper aux mains des militaires, dont l’imposante nacelle peinait à évoluer sans se bloquer dans le lierre.
Petit à petit, l’arrogance se serait ainsi métamorphosée en frustration. Esteban, l’un des écureuils de la Crem’arbre, a été l’un des premiers à en subir les répercussions. Le 28 février, suspendu à 20 m de hauteur, il a été interpellé par l’un des sous-officiers. Une scène filmée et publiée sur Instagram. À l’époque, le militant assurait à Reporterre en conserver un souvenir traumatisant : « Si [la] branche cassait, j’étais mort. »
À la commission d’enquête, il décrit un gradé « hors de lui », « le cerveau débranché ». Dans le même rapport, une femme dénonce en outre les comportements sexistes de ces militaires, l’un d’eux lançant à ses collègues d’un lèchement de babines : « C’est hyper-tentant la chasse aux écureuils. »
Dissoudre la cellule
L’inscription « Notre priorité, votre sécurité » affichée sur les fourgons de la gendarmerie revêt un goût amer au regard de ces éléments. « La mission de la Cnamo est un véritable échec, tranche Loïc Faucoup. La frustration a fait dérailler cette équipe. Elle s’est mise à mener des opérations coûte que coûte. » Il appelle désormais à s’interroger : quels objectifs ont été fixés aux plus hauts échelons de l’État ? La Cnamo est-elle soumise à un impératif d’interpellations ? Une chose est sûre, note la députée La France insoumise Anne Stambach-Terrenoir : « Il faut plus de transparence. »
Le lieutenant-colonel Thibault Llosa, à la tête de la compagnie Toulouse Saint-Michel — qui participe à superviser l’évacuation de la zad du Verger — se dédouane des agissements de la cellule spécialisée. « On avait besoin d’eux, on les a demandés. Les militaires de la Cnamo déploient un certain nombre de qualifications et de technicités qu’on ne maîtrise pas. Nous les appelons en renfort, comme on demanderait un hélicoptère ou un drone, mais ils restent autonomes dans la réalisation de leurs missions. » Interrogé par Reporterre, l’adjudant-chef Philippe Chochoy, à la tête de la Cnamo, a refusé de répondre à nos questions.
Un silence partagé par la préfecture du Tarn. « Pour être honnête, il y a peu de chance qu’une personne accepte de vous répondre », se contente de nous rétorquer le bureau de la communication, après une énième demande d’interview.
Pour le professeur émérite en sociologie, Daniel Welzer-Lang, la chute de ces militants anti-A69 n’est autre que la suite logique de « la guerre d’usure » voulu par le ministère de l’Intérieur. « À la fin du mois d’août, les autorités ne voulaient surtout pas réitérer l’échec mémorable de l’évacuation de la Crem’arbre [un long siège qui s’est terminé par le départ volontaire des militants]. Alors toutes les techniques d’épuisement, à savoir la privation de sommeil, d’eau, de nourriture ou encore le harcèlement quotidien, ont été condensées en quelques jours. Cette fatigue, additionnée aux opérations nocturnes et brutales de la Cnamo, ne pouvait qu’aboutir à des désastres. »
Une expérimentation de nouvelles méthodes d’intervention ?
Or, cette stratégie a été décidée par le ministre de l’Intérieur, assure-t-il : « Tous les officiers supérieurs de la gendarmerie ont défilé sur l’A69. Ça veut bien dire que l’État sait ce qu’il s’y trame. Je crois même qu’il s’agit pour eux d’expérimenter de nouvelles méthodes d’intervention, poussées un cran plus loin. » Un signal jugé terriblement inquiétant par la commission d’enquête de la Ligue des droits de l’Homme. « Qu’arrivera-t-il demain ? La lutte contre le projet de LGV [ligne grande vitesse] entre Toulouse et Bordeaux pourrait être cent fois plus grande, analyse Loïc Faucoup. Aura-t-on affaire à une dizaine de Cnamo ? Agiront-elles de la même façon ? La doctrine jusqu’au-boutiste de l’attrition [usure] deviendra-t-elle la norme ? Si oui, les drames ne pourront pas être évités éternellement. » Principale avocate des militants opposés à l’A69, Claire Dujardin appelle dès lors à réfléchir à la dissolution de la cellule nationale d’appui à la mobilité.
Incapables de faire descendre les cinq militantes retranchées dans deux noyers sur la zad du Verger, en Haute-Garonne, ces sous-officiers ont quitté, contrit, le tracé de l’A69. À la demande des autorités, les ouvriers du concessionnaire Atosca ont érigé une grande butte de terre autour des deux troncs. Une stratégie payante pour les forces de l’ordre : le 7 octobre, le lieutenant-colonel Llosa — épaulé par un militaire du PSIG — interpellait les deux ultimes écureuils de l’A69. La fin d’une grande série de résistances aériennes, qui ont mis un coup de projecteur sur les lacunes de la Cnamo.