Privés d’eau, harcelés : la difficile résistance des « écureuils » contre l’A69
Des gendarmes mobiles repoussent des personnes hors d'un terrain pour permettre à des ouvriers de clôturer la propriété adjacente à la Crem'Arbre avec du barbelé, le 20 février 2024. - © Antoine Berlioz / Hans Lucas / Reporterre
Des gendarmes mobiles repoussent des personnes hors d'un terrain pour permettre à des ouvriers de clôturer la propriété adjacente à la Crem'Arbre avec du barbelé, le 20 février 2024. - © Antoine Berlioz / Hans Lucas / Reporterre
Durée de lecture : 5 minutes
Violences, intimidations... Deux militants perchés dans les arbres de la zad contre l’A69 témoignent de l’isolement et de la difficulté de résister au harcèlement policier qu’ils subissent.
Saïx (Tarn), reportage
« Ce harcèlement et cette violence des forces de l’ordre traduisent pour moi une incompétence face à notre mode d’action. » Alors qu’il est descendu volontairement de son platane le 24 février, Ubac semble toujours marqué par la dizaine de jours qu’il a passés dans les arbres de la zad de la Crem’arbre, située à Saïx dans le Tarn, pour tenter d’empêcher l’avancement des travaux de l’autoroute A69 qui doit relier Toulouse à Castres. Après leur descente des arbres, Ubac comme Esteban, un autre « écureuil », ont été emmenés en garde à vue. En attendant leurs procès qui auront lieu en mai et en juin, il est interdit aux deux militants de revenir dans le Tarn.
Ubac, cordiste de métier et membre depuis moins d’un an du Groupement national de surveillance des arbres (GNSA), a rejoint la lutte contre l’A69 « après une rencontre importante avec le grimpeur et militant Thomas Brail ». Ce dernier a fait une grève de la faim de trente-et-un jours pour s’opposer au chantier. Pour Ubac, joint par téléphone, occuper les arbres « permet une forme de lutte non violente. Cela permet aussi de maintenir les forces de l’ordre à distance, ce qui est important quand on voit la répression et la violence qui s’abattent sur les militants au sol. On est là pour protéger les arbres, mais eux aussi nous protègent ».
Esteban, un autre « écureuil » qui a été interpellé au-dessus du vide et descendu de force par les gendarmes le 28 février, a également choisi ce mode d’action « pour son impact et son efficacité ». « On a l’impression d’avoir du poids, d’être entendus alors qu’on est non-violents. Cela correspond à mes valeurs », insiste celui qui travaille pour une ONG humanitaire et qui ne possédait pas de connaissances approfondies du monde de l’escalade avant cette expérience. « J’ai appris sur le tas », confie-t-il au bout du fil.
Privés d’eau, perturbés dans leur sommeil...
Alors qu’Esteban et Ubac avaient tous les deux rejoint les arbres et les cabanes au début du mois de février, les forces de sécurité, sur décision de la préfecture du Tarn, ont envahi le bois de la Crémade et imposé un siège. « Cela s’est passé le 15 février, raconte Ubac, ils ont évacué tous les militants au sol, et on a très vite compris qu’ils allaient bloquer le ravitaillement, comme cela s’est déjà passé à d’autres endroits sur la lutte contre l’A69. »
Les deux militants, qui étaient colocataires sur le platane surnommé « Majo », confirment « les cris d’animaux et les lampes stroboscopiques utilisés pour nous empêcher de dormir, les intimidations et les insultes, notamment des menaces de viol » de la part des forces de sécurité durant les premières nuits du siège. « C’était l’œuvre d’une compagnie de CRS », assure Ubac. Contactée par téléphone, la préfecture du Tarn « ne souhaite pas faire de commentaire ».
« J’avais choisi ce mode d’action pour être à l’abri des violences, explique Esteban à Reporterre, mais on vivait sous une menace et un stress constants. Les violences, qu’elles soient psychologiques ou physiques, étaient quotidiennes. On arrivait à tenir en gardant un lien social entre nous, en allant boire des cafés ou jouer aux cartes dans les autres cabanes grâce aux tyroliennes. »
« Tous les jours, on a peur »
La répression s’est encore durcie avec l’arrivée d’une unité de la gendarmerie, la Cellule nationale d’appui à la mobilité (Cnamo), spécialisée dans « les entravements et les accrochages complexes de manifestants ».
« Ils ne savent pas ce qu’ils font, affirme Ubac, sûr de lui, cela me scandalise qu’on appelle cela une “unité spécialisée”. Il y a un manque de maîtrise technique criant et, en tant que cordiste, je devais parfois leur donner des conseils lorsqu’ils étaient dans les arbres pour leur propre sécurité et pour éviter de nous mettre en danger. »
Le 28 février, Esteban a été interpellé par un membre de la Cnamo alors qu’il se trouvait au-dessus du vide, suspendu à une branche. « C’est un souvenir traumatisant, se souvient-il, le gendarme tirait de toutes ses forces sur la corde de mon rappel, ce qui risquait de casser la branche sur laquelle j’étais maintenu. J’étais à 20 mètres de haut, si cette branche cassait, j’étais mort. Je ne me débattais pas, je demandais juste à ce que son intervention se fasse en sécurité. Mais ce gendarme n’écoutait rien, il faisait preuve d’une violence inouïe et m’a fait prendre un risque disproportionné. »
Ubac et Esteban confient le besoin de parler de cette expérience, et la nécessité de suivre un parcours de soins psychologiques. « Tous les jours, on a peur que les gens avec nous tombent et meurent. Face à l’intervention de la Cnamo, notre seule arme est de se décrocher de nos rappels pour les empêcher d’avancer. Mais même cela ne les freine pas », raconte Esteban d’une voix hésitante. Ubac confirme : « Ce qu’on a vécu n’est pas anodin. On vit constamment dans un environnement stressant. La seule possibilité de sauver ces arbres, c’est de prendre un risque extrême. On se pose souvent la question de savoir jusqu’où on est prêt à aller. »
Malgré le siège policier du bois de la Crémade et le blocage des ravitaillements, des « écureuils » sont toujours perchés dans les cimes pour tenter de sauver les derniers arbres debout sur le tracé de la future autoroute.