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Reportage — Migrations

Entre Pologne et Biélorussie, une majestueuse forêt transformée en cimetière de migrants

Des centaines de migrants désespérés vivent aux abords de la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Novembre 2021.

Pour empêcher les migrants d’entrer sur son territoire, la Pologne construit un immense mur dans l’une des dernières grandes forêts primaires d’Europe. Une catastrophe humanitaire et un désastre pour la biodiversité.

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Varsovie (Pologne), correspondance

« C’est un vrai cauchemar. J’ai vu des gens arriver avec des blessures causées par des morsures de chiens ou par les militaires biélorusses », déplore Maciej. Depuis l’automne dernier, cet activiste néophyte vient en aide aux réfugiés. « Ils boivent l’eau des marécages pour survivre, ils en tombent malades. Par crainte d’attirer l’attention des gardes-frontières polonais et de se faire renvoyer en Biélorussie, certains refusent que nous appelions les secours, malgré leur état de santé désolant. »

À cheval entre la Pologne et la Biélorussie, les 150 000 hectares de la forêt de Białowieża sont au cœur d’un conflit géopolitique. Le régime de l’autocrate Alexandre Loukachenko exerce depuis cet été une pression migratoire visant, selon certains observateurs, à « déstabiliser » l’Union européenne. Il est notamment responsable d’un fort afflux d’exilés le long des 400 kilomètres de frontière polono-biélorusse.

Par l’octroi de visas touristiques à tout va, le pays est parvenu à faire miroiter à des milliers de personnes, majoritairement venues du Moyen-Orient et d’Afrique, un passage facile vers l’Europe de l’Ouest via la Biélorussie. Le tout, pour se venger de Bruxelles : en juin dernier, la Commission européenne avait sanctionné le « dernier dictateur d’Europe » responsable du détournement d’un avion dans lequel se trouvait un dissident biélorusse. Ce procédé cynique est en voie de transformer la majestueuse forêt de Białowieża, ses marécages et ses rivières, en cimetière. Des deux côtés de la frontière, plus d’une dizaine de réfugiés y ont trouvé la mort : noyades, hypothermie, épuisement, manque de nourriture... Et le bilan pourrait s’avérer bien plus lourd.

Les zones humides et marécageuses constituent une part importante de la forêt de Białowieża. © Benjamin Larderet/Reporterre

Ces dernières semaines, le nombre de tentatives de passage a baissé, à la faveur de vols de rapatriements organisés par la dictature de Minsk, mise sous pression. Mais la stratégie du gouvernement polonais, elle, n’a pas changé : sa politique de refoulement à la frontière se poursuit, en dépit des conventions sur le droit d’asile.

Pour contrer ce qu’elle qualifie de « guerre hybride » menée par le régime d’Alexandre Loukachenko, la Pologne dirigée par le parti national-conservateur Droit et Justice (PiS) a en effet décidé d’employer la méthode forte. En plus du déploiement de milliers de soldats dans l’est de la Pologne, Varsovie a annoncé, en septembre, la construction d’un imposant mur frontalier à sa frontière orientale dans l’espoir d’endiguer les flux migratoires. La forêt de Białowieża sera défigurée : une barrière de plus de cinq mètres de hauteur la traversera de part en part. Fait d’acier et de barbelés, le mur s’étendra sur 180 kilomètres et sera équipé de caméras et de capteurs à détection. Les travaux devraient débuter dans les semaines à venir et se terminer en juin 2022. Aux yeux de plusieurs scientifiques, ce projet coûteux — 350 millions d’euros — est une aberration tant humaine qu’écologique. Car le mur scindera en deux l’écosystème unique de Białowieża, dernière forêt primaire de basse altitude du continent européen. Un site classé sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979.

© Gaëlle Sutton/Reporterre

C’est un joyau écologique vieux de 10 000 ans, connu pour sa faune et sa flore sans pareille en ­Europe, un sanctuaire, même, pour les derniers bisons du continent [1]. Ce concentré de biodiversité abrite plus de 250 espèces d’oiseaux, 59 espèces de mammifères et des centaines d’espèces de végétaux ou mousses en tout genre.

Moins d’échanges génétiques affaiblira les espèces animales

Ce n’est pas la première fois que la forêt de Białowieża est malmenée. En 2017, des coupes forestières massives avaient été réalisées sous la houlette du gouvernement polonais. Il avait fini par retirer les abatteuses, grâce à la menace d’une pénalité financière salée brandie par Bruxelles. Cinq ans plus tard, la forêt est cette fois sillonnée par des convois militaires qui acheminent le matériel destiné à bâtir le mur frontalier. « Ce genre de barrières constitue l’une des principales menaces à la faune et flore, elles fragmentent et isolent les populations animales en plus de perturber les échanges génétiques », affirme Rafał Kowalczyk, directeur de l’Institut de recherche sur les mammifères, affilié à l’Académie polonaise des sciences.

Certes, rappelle le chercheur qui habite le village polonais de Białowieża, une clôture avait déjà été érigée par l’Union soviétique en 1981 du côté biélorusse de la forêt. La Pologne voisine, sous le joug communiste, entamait alors ses premiers pas vers la révolution démocratique. Mais cette barrière, qui divisait la population de bisons ou de chevreuils, s’est dégradée avec le temps, permettant à des mammifères de moindre gabarit — à l’instar des lynx et des loups — de la franchir. La donne risque de changer avec la construction du nouveau mur, plus étanche et plus haut.

La forêt de Białowieża est réputée pour la très grande diversité des espèces de champignons. Ici, sur un tronc renversé dans la zone strictement protégée du parc. ©Henri Le Roux/LeskaPresse/Reporterre

« Les grands animaux comme les orignaux ou les cerfs, bien qu’ils soient caractérisés par une variation génétique assez faible, sont des espèces communes, donc la première barrière a eu des effets limités sur ceux-ci », estime Rafał Kowalczyk. C’est « surtout sur les lynx que le futur mur aura un effet négatif d’envergure. C’est une espèce très sensible — protégée en Pologne depuis vingt-six ans —, et sa population n’a pas augmenté en plus de vingt ans. Son organisation sociale et spatiale sera perturbée. » Principale vulnérabilité de l’espèce : son faible nombre d’individus couplé à sa très faible variation génétique, qui peut affecter la résilience de l’animal face à certaines maladies, par exemple. « Il n’y a qu’une douzaine de lynx du côté polonais de la forêt de Białowieża, et ils ne sont pas bien connectés avec les autres populations polonaises de cette espèce », estime Bogdan Jaroszewicz, qui enseigne à la Station géobotanique de Białowieża. « Plus les individus se croisent dans la population, plus la diversité génétique est élevée et plus les chances de survie des espèces isolées sont élevées », résume le professeur.

Un autre animal, l’ours brun, pourrait aussi pâtir de la construction du mur. Et ce alors que ces dernières années, l’espèce est de retour sur le territoire polonais, une première en cent ans. Même les oiseaux vont souffrir : la migration de certaines espèces pourrait en effet être entravée. À commencer par la Gélinotte des bois, qui se niche surtout dans les sous-bois — son habitat de prédilection —, et donc loin de la cime des arbres. Discret, cet oiseau a tendance à ne voler qu’à quelques mètres au-dessus du sol.

« Ce mur aura des impacts directs sur la connectivité [2] de certaines espèces, mais causera également des perturbations directes dans la forêt », résume Michał Żmihorski, professeur et biologiste à l’Académie polonaise des sciences. En cause : la militarisation, déjà à l’œuvre, de la zone frontalière. « Les travaux en pleine forêt, la pollution lumineuse, les blindés qui circulent… Tout cela aura un impact négatif », énumère l’expert. Et l’arrivée d’espèces végétales invasives, occasionnée par le va-et-vient de militaires, n’est pas à exclure. Surtout, Michał Żmihorski se désole de la construction d’une barrière « qui pourra être franchie par des personnes avec une échelle », et voit mal comment « l’on peut bâtir une telle structure dans certaines parties de la forêt occupées de marécages ».

Des traces fraîches de loups dans le nord de la forêt de Białowieża, en Pologne. Flickr / CC BY 2.0 / Frank Vassen

Nombre d’experts comme lui appellent à l’abandon pur et simple du projet, dont les répercussions seront à la fois humanitaires et environnementales. Rien à faire : le PiS se montre intraitable. Le moindre mal pour limiter les ravages sur l’écologie ? Selon Michał Żmihorski, il faudrait laisser des ouvertures dans le mur qui feraient office de « couloirs » pour la faune, et ainsi assurer a minima une connectivité écologique des deux côtés de la frontière. Les autorités ne sont pas réticentes, pour l’instant. Le ministère de la Défense polonais, responsable de la construction du mur, n’a toutefois pas répondu aux sollicitations de Reporterre.

Fini, l’inscription du site au patrimoine mondial de l’Unesco ?

Le mur a beau ne pas être encore mis sur pied, un autre obstacle à la biodiversité se dresse actuellement à la frontière avec la Biélorussie. Il s’agit d’une clôture temporaire de plus de deux mètres de haut que le gouvernement du PiS a posée à la hâte cet automne. Elle doit être remplacée, à terme, par la barrière définitive. Moins longue que celle envisagée — 130 kilomètres —, elle n’en reste pas moins une menace pour la biodiversité de Białowieża. Constitué quasi uniquement de barbelés, l’assemblage est qualifié par certains biologistes de « piège mortel » pour de nombreux mammifères. « Les animaux qui tentent de traverser cette clôture peuvent rester pris, en panique, et mourir ensuite de leurs blessures », dit Rafał Kowalczyk. L’ampleur des dégâts de cet ensemble tranchant ? On ne sait la mesurer, puisque la zone frontalière est interdite au moins jusqu’en mars 2022 tant aux ONG qu’aux journalistes.

Une autre préoccupation, plus symbolique cette fois, a fait irruption ces dernières semaines dans la foulée du « renforcement de la sécurité à la frontière polonobiélorusse » brandi en grande pompe par Varsovie : la construction d’un mur entraînera-t-elle le retrait de la forêt de Białowieża de la liste du patrimoine mondial de l’Unesco ? Bogdan Jaroszewicz le redoute. « Évidemment, avec le mur, l’intégrité écologique sera perdue », déplore le scientifique. « Si la barrière est construite sans aucune connexion des deux côtés, cela signifiera que le site n’est plus transfrontalier, alors que ce statut signifie qu’il s’agit d’un écosystème géré par les deux parties ensemble. Il est fort probable que nous serons inscrits dans la liste de “patrimoine en danger”. » « Il y a encore plusieurs étapes avant d’arriver [au retrait de la forêt de la liste], nuance le chef d’unité du patrimoine naturel de l’Unesco, Guy Debonnet. C’est quelque chose qui n’a pas été fait beaucoup de fois dans l’histoire de la Convention. Mais si le mur est construit, et si la valeur du site est mise en cause, on pourrait en arriver à ce stade. »

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