Espaces « no kids » dans le train : voyager avec un enfant deviendra-t-il un luxe ?
L'offre de la SNCF propose un « espace calme à bord » où les enfants de moins de 12 ans ne sont pas admis. - © Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
L'offre de la SNCF propose un « espace calme à bord » où les enfants de moins de 12 ans ne sont pas admis. - © Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Durée de lecture : 8 minutes
La SNCF a créé la polémique en proposant une nouvelle offre dans ses trains : un espace interdit aux moins de 12 ans, pour être au « calme ». De quoi réduire encore plus la place accordée aux enfants dans l’espace public.
« Je comprends que certaines personnes veuillent le silence, mais appeler ça un “wagon sans enfants” n’est pas sympa. Il y a des enfants silencieux et des adultes bruyants. Ce n’est pas lié à l’âge. »
À 13 ans, Marcel sait de quoi il parle : d’avril à fin août, avec ses parents et ses frères de 6 et 10 ans, ce voyageur en train aguerri a accompli un périple ferroviaire de cinq mois à travers quinze pays d’Europe. Le dernier wagon d’une longue série de trajets : sa mère étant Française et son père Hongrois, Marcel est bercé par le bruit des rails depuis qu’il est bébé. « J’aime beaucoup le train », raconte-t-il. L’adolescent n’a ainsi pas apprécié l’annonce, par la SNCF, du lancement de sa nouvelle classe Optimum plus. Cette dernière remplace l’offre Business première — qui excluait déjà les enfants — depuis le 8 janvier et promet, entre autres, un « espace calme à bord » où les enfants de moins de 12 ans ne sont pas admis.
« Pour garantir un maximum de confort à bord de l’espace dédié, les enfants ne sont pas acceptés », a communiqué le groupe ferroviaire dans un premier temps, selon une capture d’écran diffusée sur Instagram par le podcast sur l’enfance Les Adultes de demain. Cette annonce a suscité une vague d’indignation sur les réseaux sociaux, où la SNCF a été accusée de sombrer dans une dérive « no kids » — un comble à l’heure où les Français sont appelés au « réarmement démographique ». À tel point que Gaëlle Babault, directrice de l’offre TGV Inoui de SNCF Voyageurs, a dû déminer la polémique dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux : « Non, les enfants ne sont pas exclus de nos TGV. Notre offre Optimum occupe moins de 8 % de l’espace d’un TGV Inoui et du lundi au vendredi uniquement, a-t-elle précisé. Nos trains sont pensés pour tous et nous y tenons. »
Le mal était fait. Car cette offre Optimum contraste avec le manque d’équipements dédiés aux familles dans les trains. « Les espaces dits “familles” sont rudimentaires, dénonçait en 2024 Bastien Lachaud, député La France insoumise de Seine-Saint-Denis. Mis à part le fait d’être isolés, ce qui semble être plus fait pour le confort des autres passagers que pour les familles, ces espaces ne diffèrent en rien du reste de la voiture. [...] Aucun équipement spécifique qui pourrait aider à occuper les enfants n’est disponible, quel que soit leur âge, à part un autocollant vaguement ludique apposé sur la table qui ne permet pas de jouer. »
Pression et jugement
Pour les nombreuses personnalités qui ont réagi à cette offre, parmi lesquelles la Haute-commissaire à l’Enfance Sarah El Haïry, ce cas précis pose la question plus large de la place accordée aux enfants dans les trains et dans l’espace public en général, et de leur stigmatisation. Un problème qui dépasse largement la SNCF — n’importe quel parent ou enfant ayant essuyé le regard hostile, les soupirs exaspérés ou les remarques désobligeantes d’un autre passager le sait. « Je peux même vous dire que cela fait des années que nous subissons une certaine pression pour interdire l’accès aux enfants à certains espaces de nos rames », a d’ailleurs rapporté Gaëlle Babault.
« Voyager en train est un moment un peu stressant, notamment avec des bébés, reconnaît Amélie, mère de Marcel. On ne peut pas raisonner un enfant de moins de 3 ans. S’il veut pleurer et n’est pas bien, le parent est assez démuni face au regard des autres. » Son compagnon et elle ont développé tout un tas d’astuces pour adoucir le voyage pour leurs garçons, et donc la cohabitation avec le reste du wagon. « Quand nos enfants étaient très petits, on essayait toujours de réserver les espaces familles. Dans ces cas-là, il y a souvent une petite solidarité entre parents, raconte-t-elle. On se serre un peu les coudes. Les enfants peuvent se prêter des jouets. »
Même si son expérience de voyage lui a fait constater « qu’en Europe, l’enfant est moins perçu comme un “nuisible” que ce n’est le cas en France. Dans les pays nordiques, l’enfant est beaucoup plus accepté, tout comme dans l’Europe centrale ou de l’Est. Les enfants ne sont plus au centre et les gens tolèrent davantage leur vitalité ».
« Quoi que les parents fassent, ils sont jugés »
La géographe Léa Zachariou, chercheuse au laboratoire aménagement, économie, transports (Laet) de Lyon, a soutenu en octobre une thèse consacrée à la place des enfants dans le train. Au cours de ses observations de terrain, elle a été témoin de la pression subie par celles et ceux qui voyagent avec de jeunes enfants. « Dans le train, les activités sont très encadrées par les parents, très inquiets du regard des autres et des possibles réprimandes, rapporte-t-elle. Ils planifient un enchaînement d’activités pour ne pas laisser le temps à leurs enfants de s’énerver ou de commencer à faire du bruit. »
Pour se faciliter la tâche, certains parents autorisent leurs enfants à regarder des dessins animés, et essuient alors un autre type de réprobation. « Quoi que les parents fassent, ils sont jugés : ils doivent occuper leurs enfants pour qu’ils ne soient pas trop bruyants, mais avec des activités vertueuses », résume la chercheuse. Pour autant, les enfants arrivent à se réapproprier cet espace. « Ils me disaient aimer le train. C’est quand même un mode assez plaisant pour eux, parce qu’ils peuvent se déplacer », tempère la chercheuse.
« Avant je trouvais trois heures longues, mais le train est confortable, explique Marcel. Mes activités préférées sont utiliser une console de jeux, mon téléphone, écouter de la musique, dessiner, parler avec mes frères. On peut se lever, aller aux toilettes. C’est mon moyen de transport préféré. »
Des tarifs déjà excluants
Surtout, ce n’est pas l’hostilité des autres voyageurs et le manque d’aménagements, mais bien la cherté des billets qui empêche de nombreuses familles de voyager par le rail. En mars, l’association Familles rurales avait écrit au Premier ministre François Bayrou pour critiquer les tarifs pratiqués par la SNCF. « L’avion, lorsqu’on voyage seul, ou la voiture, à plus de deux personnes, constituent trop souvent une [option] alternative plus abordable d’un point de vue économique pour nos concitoyens, et ce malgré une conscience écologique de plus en plus marquée », estimait-elle.
Ce problème est une conséquence directe de la stratégie globale de la SNCF, destinée à dégager un maximum de bénéfices. « Il faut rappeler une évidence : [le TGV] n’est pas un service public », déclarait Jean-Pierre Farandou, alors président de la SNCF, dans une interview au Progrès le 24 janvier 2025, en plein débat sur le prix des TGV. C’est son unique actionnaire, l’État, qui exige ces profits importants. Ils sont ponctionnés pour financer l’entretien du réseau [1].
Hausse des prix, tarification « dynamique » ou « yield management »… Pour y arriver, la SNCF a durci sa stratégie tarifaire. Elle a aussi saucissonné son offre, en distinguant plusieurs gammes de services. Une manière de faire payer à chaque voyageur le prix le plus élevé qu’il est capable de consentir, pour un service qui reste fondamentalement le même : aller d’un point A à un point B, et arriver à l’heure.
D’abord l’offre low cost, représentée depuis 2013 par OuiGo, pour capter la masse des voyageurs les moins aisés, jusqu’à la classe Optimum, pour cibler une clientèle de professionnels, pour qui le prix du billet, souvent payé par l’entreprise, a moins d’importance. La SNCF a donc dû trouver une manière de distinguer cette offre « premium » : elle leur réserve la possibilité d’échanger sans frais leurs billets en dernière minute, ce qui était autrefois ouvert à tout le monde ; elle offre des prestations à bord dans la version Optimum… Ou le « confort exclusif » de ne pas cohabiter avec des enfants.