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Quotidien

Le casse-tête des véganes en zone rurale

Dans les zones rurales, les options véganes sont souvent rares.

Pas simple d’être une personne végane quand on habite en dehors des grandes villes. Encore plus lors des sorties au restaurant : les plats sans produits animaux y sont très rares, et les véganes doivent user de stratégies pour s’y attabler. Ils et elles racontent.

« Dans les restaurants des environs, le menu consiste généralement en un hommage au terroir : garbure, confit d’oie ou de canard, entrecôte. Un plat végane ? On offre au mieux une assiette d’accompagnements, facturée au prix d’un plat complet traditionnel. » Jean, végane, vit avec sa femme et leurs trois enfants à Miramont-Sensacq, dans les Landes, depuis 2023. Lorsque le couple veut dîner à l’extérieur, les options autour de ce village de 340 habitants sont peu nombreuses : seul « le restaurant du lac, tenu par une cuisinière du village ayant travaillé dans de grands établissements, accepte volontiers de préparer des plats véganes quand nous voulons profiter du cadre et de sa bonne cuisine ».

Quand Reporterre a lancé un appel à témoignages sur la difficulté de concilier véganisme et sorties au restaurant, les récits d’expériences similaires ont afflué. « Je privilégie les cuisines asiatiques, indiennes ou italiennes, mais souvent, on paye plus cher pour avoir moins, ce qui est difficilement compréhensible », observe Carine, qui habite à Chamonix, en Haute-Savoie.

Même déconvenue pour Chantal, qui vit à Vaison-la-Romaine (Vaucluse) : « Déjà, rares sont les restaurants proposant un menu végétarien, alors végane… Certes, les restaurateurs auxquels j’ai eu affaire se sont montrés compréhensifs, mais en enlevant tout ce qui n’était pas végétal dans leurs plats, il ne restait plus rien de nourrissant à se mettre sous la dent ! »

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Ce problème pourrait sembler anecdotique, alors que de nombreuses personnes, véganes ou non, se privent de sortie pour des raisons économiques. Il ne l’est pas, tant la sortie au restaurant est un pilier de la vie sociale dans notre pays. En 2024, environ 93 % des Français déclaraient s’être rendus au restaurant au moins une fois au cours de l’année écoulée, toutes formes de restauration confondues. 39 % disaient y aller au moins une fois par mois, et 18 à 21 % au moins une fois par semaine. Environ 179 000 établissements maillent le territoire national ; parmi eux, seuls 655 étaient exclusivement véganes en octobre 2025. La plupart étaient concentrés en Île-de-France et dans de grandes villes.

L’éternel riz... au riz

Éric Mogwaï, 52 ans, est devenu végétarien en 2003, puis végane en 2010. Première option, selon lui, ruser avec l’existant. « Trois types de restaurants peuvent dépanner : le libanais, avec ses falafels et houmous ; l’indien, en précisant de ne pas mettre de lait ; et le japonais, avec des makis avocat ou concombre et du riz vinaigré », observe-t-il d’expérience. D’autres personnes véganes nous ont cité la pizza et la cuisine méditerranéenne.

Deuxième solution, faire les yeux doux au cuisinier pour une assiette sur-mesure. C’est ce qu’il a tenté, avec succès, dans un restaurant gastronomique à Brive-la-Gaillarde. « J’ai expliqué au restaurateur que je ne mangeais ni viande, ni produits laitiers, ni œufs, ni miel, et je lui ai demandé ce qu’il pouvait préparer, raconte-t-il. Il a pris ça comme un défi et m’a proposé un menu végétal très satisfaisant. On peut toujours se débrouiller, à condition d’y aller avec bienveillance. »

« Il reste souvent de la salade, du melon et un peu de ratatouille, au même prix : 17 euros »

Cette tactique présente toutefois des résultats mitigés. « Chaque été à Avignon, pour le festival de théâtre, on doit trouver un restaurant pour un groupe de 8 à 10 personnes. En tant que véganes, on demande souvent une version végane de l’assiette du festival, qui contient normalement du jambon, du fromage ou une quiche, raconte Jérôme Segal, essayiste, historien, chercheur et maître de conférences franco‑autrichien, auteur de Animal radical — Histoire et sociologie de l’antispécisme (éd. Lux, 2020). On nous répond “Pas de problème”, mais en réalité on nous enlève juste les produits animaux et il reste souvent de la salade, du melon et un peu de ratatouille, au même prix — 17 euros —, ce qui est un peu une arnaque. »

Lui donne parfois un petit coup de pouce au patron. « Début janvier, à Uzès, nous avions envie d’un chocolat chaud, mais aucun café ne proposait de lait végétal, se souvient-il. J’avais donc pris 1 litre de lait végétal avec moi et je l’ai sorti dans le café. Le serveur l’a utilisé pour nous préparer nos chocolats chauds, et tout s’est bien passé. On a même payé 3 euros chacun, moins que le prix habituel. »

Les restaurateurs sont aussi plus enclins à adapter un plat pour des raisons de santé ou religieuses, observe le chercheur : « Il est souvent plus facile de dire qu’on est allergique au lactose ou qu’on ne mange pas de viande plutôt que de dire qu’on est végane. Le mot “végane” est mal perçu  : il porte une charge politique et peut donner l’impression qu’on juge les autres. »

Aux restaurateurs de s’y mettre

Troisième solution, se tourner vers les ressources développées par les associations de protection animale et de promotion du régime végane. De 2015 à fin 2024, l’association L214 a ainsi fait vivre l’initiative VegOresto, destinée à inciter les restaurateurs à proposer un menu 100 % végétal à leur carte ou au moins à organiser un repas végane de découverte dans leur établissement. Elle comprenait aussi un annuaire en ligne listant les restaurants proposant des menus entièrement véganes en France.

Aujourd’hui, c’est plutôt vers la plateforme HappyCow que se tournent les adeptes de cuisine végétale. Créé en 1999 par Eric Brent à Santa Monica en Californie, cet annuaire mondial participatif compte désormais des milliers d’adresses en France.

« C’est un répertoire très pratique : on peut chercher par ville et filtrer pour trouver des restaurants 100 % véganes, végétariens ou avec des options végétariennes. C’est participatif, les utilisateurs ajoutent avis, photos et commentaires, ce qui est très utile, apprécie Jérôme Segal. Par exemple, l’an dernier en Pologne, on a trouvé beaucoup de restos véganes grâce à l’application. Je suis aussi ambassadeur pour Vienne, ce qui signifie que je signale les ouvertures et fermetures de restaurants. »

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D’autres labels peuvent mettre sur la voie. Le label Écotable, créé en 2019, vise à apporter de la transparence aux consommateurs et à accompagner les restaurants vers des pratiques plus durables. Aujourd’hui, 650 restaurateurs participent à ce projet. « Dès le premier niveau du cahier des charges, les restaurants doivent proposer au moins un plat végétarien, mais pas forcément végane, explique Lou Dacquet, responsable communication et marketing d’Écotable. Plus on monte dans les niveaux, plus la part de plats végétaux doit augmenter. » Les restaurants peuvent obtenir des badges « véganes » pour signaler les options totalement végétales.

Rompre avec la stratégie d’évitement

Reste une dernière difficulté : quand l’entourage familial et amical n’est pas végane, comment gérer les situations du genre « Et si nous allions tester le restaurant qui vient d’ouvrir dans le quartier » ? Corentin Lagallarde, coach sportif de 37 ans et végane depuis sept ans, a bien connu ce problème. « Au début, je limitais beaucoup les sorties au restaurant avec les amis, car payer 15-20 euros pour manger des frites ou des plats déséquilibrés ne m’intéressait pas. Souvent, je les rejoignais seulement en deuxième partie de soirée », raconte-t-il.

Reste que se priver socialement peut être trop lourd et frustrant à la longue. « Aujourd’hui, je sors parfois juste pour être avec mes amis, sans imposer où aller, même si le plat végane n’est pas intéressant, poursuit-il. Il faut être tolérant avec soi-même et avec les autres, et trouver un équilibre qui fonctionne à un moment donné, sachant que ça peut évoluer avec le temps. »

« Au début, je limitais beaucoup les sorties au restaurant avec les amis »

Pour briser l’isolement, Corentin Lagallarde a participé au lancement de Futur Vegan Communauté, une initiative de l’association Futur qui vise à mettre en relation les personnes véganes, végétariennes ou sensibles à l’alimentation végétale, notamment dans les régions ou les zones rurales. « Ce qui compte, c’est s’entourer de personnes qui partagent nos sensibilités, pour maintenir la motivation, rester fidèle à ses convictions et ne pas se sentir seul, justifie-t-il. Dans un petit village rural marqué par la chasse et l’élevage, il est essentiel de trouver rapidement des groupes locaux pour tenir bon et continuer à suivre ces valeurs sans revenir en arrière. »

Quoi qu’il en soit, il est important pour celles et ceux qui le souhaitent de continuer à sortir au restaurant et à y demander des plats sans produits animaux. « Si personne ne demande, les restaurants ne changent pas leur carte, insiste Corentin Lagallarde. Si un glacier ou un restaurant entend plusieurs fois par jour “Vous n’avez pas de lait végétal ?”, il comprendra qu’il vaut mieux en proposer pour ne pas perdre de clients. »

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