Face au manque de neige, le ski de compétition en sursis
Le skieur alpin Alexis Pinturault lors des Jeux olympiques d’hiver en Corée du Sud, en 2018. - Flickr/CC BY-NC-ND 2.0 Deed/France olympique/CNOSF/KMSP
Le skieur alpin Alexis Pinturault lors des Jeux olympiques d’hiver en Corée du Sud, en 2018. - Flickr/CC BY-NC-ND 2.0 Deed/France olympique/CNOSF/KMSP
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Le ski alpin est en première ligne face au réchauffement climatique. Canons à neige, glaciers saccagés... Les compétitions sont loin de s’y être adaptées. Tenir, jusqu’à quand ?
Les compétitions de ski ont-elles encore un avenir ? Passionnés et athlètes de ce sport s’inquiètent, à mesure que le réchauffement climatique progresse. Et à raison : 53 % des stations européennes risquent de manquer de neige en cas de réchauffement climatique global de 2 °C, selon une étude de Nature Climate Change.
« Le milieu du ski de compétition est bien au courant du réchauffement climatique, vu qu’il le subit de plein fouet, affirme Antoine Pin, président de Protect Our Winters (POW) France, une association qui mobilise les passionnés de montagne et athlètes contre le changement climatique. Pour s’adapter, deux pistes s’ouvrent à lui : l’une technologique, en entretenant de manière artificielle la pratique, et l’autre, en changeant les comportements pour faire évoluer la pratique. »
Gloire à la neige artificielle
La voie privilégiée par les organisateurs des compétitions est celle de la technologie, avec le développement de la neige artificielle. Pour l’obtenir, il suffit d’expulser de l’eau dans de l’air ambiant par l’intermédiaire de canons à neige ou de perches pour qu’elle se transforme en glace avant d’atteindre le sol.
25 millions de m3 de neige artificielle sont nécessaires pour l’ensemble des stations françaises, selon les Domaines skiables de France. 43 % des domaines utilisent au moins 100 000 m3 d’eau chacun. « On utilise au minimum une part de neige artificielle : en compétition, il faut garantir une piste similaire du premier au dernier des compétiteurs », détaille Antoine Pin.
Une technique qui détruit pourtant la montagne : pour alimenter les canons à neige, les stations utilisent des retenues collinaires : des réservoirs de surface stockant l’eau lorsqu’elle ruisselle.
Au col de la Loze, sur les hauteurs de Courchevel, un lac de 170 000 m3 a ainsi été creusé à 2 500 mètres d’altitude pour sécuriser l’enneigement de la station pour les Championnats du monde de ski alpin de 2023. « Pour construire une retenue collinaire, il faut un endroit plat, ce qui est rare dans les Alpes. Il faut alors détruire des zones humides, comme des lacs, qui sont souvent sur des bases planes », explique Carmen de Jong, géographe à l’université de Strasbourg.
Glaciers saccagés
Les glaciers sont aussi saccagés par ces compétitions. Sous le ciel bleu de Zermatt, en Suisse, des pelleteuses étaient agglutinées, en octobre dernier, sur le glacier du Théodule. L’objectif des machines ? Creuser une piste pour des épreuves de la Coupe du monde de ski alpin de novembre dernier. Si les travaux entrepris empiétaient une zone protégée et ont été jugés illégaux, les pelleteuses ont continué de creuser le glacier.
« Un glacier, c’est quelque chose d’assez sauvage, on ne peut pas établir un domaine skiable sécurisé si on ne fait pas ces aménagements. Après, ce n’est pas viable ou souhaitable à l’heure actuelle », nuance de son côté Gaëtan Gaudissard, skieur professionnel et documentariste.
Le « scandale de Théodule » a déclenché l’ire de certains champions, à commencer par le Français Alexis Pinturault, vainqueur de la Coupe du monde de ski alpin en 2021. Résultat : il ne s’est pas présenté aux entraînements de la descente à Zermatt le 8 novembre. « L’épreuve n’est pas dans l’air du temps. Elle choque tout le monde », a-t-il expliqué à 20 Minutes.
Boycotter l’avion : la crainte de s’exclure du championnat
D’autres skieurs alpins de compétition commencent à dénoncer la tenue de ces événements sportifs. C’est le cas de Julian Schütter, un « skieur écolo » : la défense de l’environnement « donne un sens à ce que je fais », explique l’Autrichien de 25 ans, vice-champion du monde junior de descente en 2019.
Pour autant, comme d’autres de ses collègues, Julian Schütter confirme utiliser l’avion, notamment lors des entraînements avant les compétitions : « Nous nous préparons durant l’été aux compétitions. Avant, c’était possible de le faire en Europe, je ne skiais qu’en Suisse ou en Autriche. Avec l’effondrement des glaciers, il n’y a plus assez de pente et de neige, cela nous oblige à partir dans l’hémisphère sud, lorsque c’est l’hiver là-bas. »
« Si on loupe une course, le championnat est déjà terminé »
C’est au Chili que le skieur autrichien et son équipe partent s’entraîner pendant le mois d’août, impliquant un aller-retour en avion. Lors des compétitions, les athlètes sont également obligés de prendre les airs s’ils veulent participer à toutes les courses. Durant la saison 2022-2023, les skieurs ont dû se rendre en Amérique du Nord pour quatre épreuves.
« C’est très difficile de se dire en tant qu’athlète “Je vais boycotter telle ou telle course”, si on n’est pas un grand champion, admet Antoine Pin. Si on n’est pas quelqu’un de très performant, si on loupe une course, le championnat est déjà terminé. »
Décaler les dates de compétition, très peu pour le commerce
La solution pour éviter ces voyages en avion serait de décaler les dates de compétition, selon Julian Schütter : « J’essaye de toujours privilégier le train lors de mes déplacements, mais en fonction du calendrier des compétitions, c’est parfois difficile. Si on décalait les épreuves, pour débuter fin novembre, on pourrait déjà au moins s’entraîner en Europe. »
La saison de la Coupe du monde de ski alpin commence habituellement en octobre, avant le début de l’hiver. Ce fut le cas en 2023 avec l’ouverture de la compétition à Sölden, en Autriche, le 28 octobre. « On n’aura alors pas besoin d’autant de neige artificielle, parce qu’il y aura, je l’espère, déjà de la neige », explique Ursula Bittner, économiste et porte-parole de Greenpeace Autriche.
Revoir le calendrier des compétitions n’a cependant rien de simple, selon Gaëtan Gaudissard : « C’est en hiver que les compétitions de ski alpin font de l’audience à la télévision. Les marques préparent aussi leur lancement commercial sur cette période. Décaler les dates de compétition aurait un impact sur tout le système commercial. Le risque, c’est que les producteurs de télé et les marques ne veuillent pas suivre. »
De possibles conflits d’intérêts
Pour déplacer les compétitions, encore faut-il que la Fédération internationale de ski et de snowboard (FIS), qui chapeaute la Coupe du monde, soit d’accord. Depuis quelque temps, plusieurs athlètes contestent ses choix.
Début 2023, Julian Schütter a rédigé une lettre, publiée par l’ONG Protect Our Winters et signée par 170 skieurs et skieuses, dans laquelle ils enjoignent la fédération à agir contre le réchauffement climatique. Parmi les signataires, on retrouve de grands noms du ski alpin comme Mikaela Shiffrin, quintuple gagnante de la Coupe du monde chez les femmes. Une pétition « qui ne sert qu’à diviser la communauté des sports d’hiver plutôt qu’à l’unir », a répondu la fédération, qui n’a pas donné suite à nos demandes d’interviews.
Signataire de la charte des Nations unies sur le sport et le climat (UNFCCC), la FIS affirme vouloir réduire de 50 % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, et s’affiche comme la première fédération de sport à agir positivement sur le climat. En particulier, elle compense ses émissions de CO2 via un programme intitulé « rainforest initiative », qui lutte contre la déforestation en Amazonie. « La FIS fait du greenwashing, juge Ursula Bittner, elle se base sur un système de compensation et non sur une vraie stratégie de réduction de ses émissions. »
La porte-parole de Greenpeace Autriche pointe également des risques de conflit d’intérêts : « L’argent donné à la FIS pour la compensation carbone revient à une organisation [Cool Earth] dont Johan Eliasch, le président de la FIS depuis 2021, est l’un des cofondateurs. »
« Si la FIS s’en donnait les moyens, elle pourrait améliorer beaucoup de choses, ajoute Gaëtan Gaudissard. Pour diminuer les vols en avion, par exemple, on peut imaginer une fréquence de la Coupe du monde comme celle des Jeux olympiques [dont les jeux d’hiver ont lieu tous les quatre ans]. On peut aussi imaginer des circuits entre continents chaque année, ce qui limiterait l’emploi de l’avion. Pour moi, tout reste à inventer. »