« Il faut que les citoyens consacrent du temps et de l’argent à leurs médias »

Durée de lecture : 5 minutes

4 avril 2016 / Entretien avec Walter Bouvais

Le mensuel Terra Eco, spécialisé dans les questions d’écologie et d’environnement, est né en 2004, à Nantes. La rédaction, qui comptait quinze journalistes permanents, a dû cesser son activité le 30 mars, faute de financement. Nous faisons le point sur cette triste nouvelle avec Walter Bouvais, un des animateurs de cette aventure.

Walter Bouvais a fondé avec David Solon le mensuel Terra Eco. Il en était le directeur de la publication.

Walter Bouvais.


Reporterre — Quel bilan tirez-vous des douze années de l’aventure Terra Eco ?

Walter Bouvais — Au cours de ces douze années où nous avons porté notre message sur l’écologie et l’environnement, les choses ont beaucoup changé. Quand nous avons commencé, en 2004, nous nous sentions assez isolés. Le constat de la crise écologique n’était pas fait. Aujourd’hui, il est de plus en plus partagé. Nous ne sommes plus des Martiens !

Nous l’avons senti au contact de nos interlocuteurs, ceux que nous avons rencontrés dans le cadre de notre travail journalistique mais aussi tous ceux qui ont accompagné la vie du journal. Notre lectorat a augmenté. En parallèle, toute une famille de titres écolos est apparue — dont Reporterre. Elle est vaste, diversifiée, avec des angles d’attaque et des supports différents, et son lectorat s’est multiplié. Ces données concrètes, mesurables, nous donnent le sentiment que la société a évolué.

Pour autant, le passage aux actes n’est certainement pas à la hauteur des enjeux. La mutation de la société est extrêmement lente. J’ai le sentiment que la vitesse à laquelle nos messages se propagent est linéaire, alors que la situation d’urgence écologique empire à vitesse exponentielle.

Cela me laisse triste, avec un sentiment d’inachevé, d’absurdité de devoir quitter le champ médiatique alors que nous devrions être plus forts que jamais. Mais c’est la vie. Nous croyons avoir fait le travail que nous avions à faire, avec nos moyens, nos convictions, nos forces et nos faiblesses.


Si la société s’empare des enjeux écologiques et que le lectorat augmentait régulièrement, doit-on interpréter la fin de Terra Eco comme un problème de modèle économique ?

Nous sentons, de la part de nos lecteurs, une grande réceptivité pour nos messages, une reconnaissance, une sympathie voire une affection très forte. Mais cela n’a pas suffi à atténuer l’âpreté économique de notre aventure. Nous ne sommes pas les seuls : cette situation concerne l’ensemble de la presse d’information générale. Le modèle économique de la presse existe, il repose sur un mélange d’abonnements, de dons, de mécénat — je mettrais la publicité un peu à part. Le problème, c’est qu’il reste difficile de traduire l’intérêt des lecteurs en monnaie sonnante et trébuchante. Il faut que les citoyens accomplissent l’acte, à un moment donné, de consacrer du temps et de l’argent à leurs médias.

Conférence de rédaction de « Terra Eco » du 14 août 2014.

À Terra Eco, nous avons toujours gardé un objectif exigeant de production et de qualité. Notre lectorat n’a fait qu’augmenter, mais pas assez vite pour nous permettre d’atteindre notre seuil de rentabilité, d’autonomie. Ce qui nous a entraîné dans cette situation où, faute de financements, nous avons été contraints d’arrêter.


Pouvez-vous nous expliquer ce choix audacieux de conserver une version papier de Terra Eco, alors que ce support entraîne des coûts fixes bien plus importants que le numérique ?

Je comprend que des quotidiens renoncent. Au temps du numérique, conserver le papier est une gageure alors que de nombreux lecteurs préfèrent lire en ligne, d’un clic, y compris en payant. Mais pour des journaux comme Terra Eco qui consacrent plus de temps à leurs sujets, qui font du reportage, de l’enquête, le support papier, le contact avec le papier sont une invention qu’on est très loin de dépasser. Certes, le volume des tirages baisse, mais on voit aussi fleurir des trimestriels et le nombre de titres de la presse magazine n’a globalement pas bougé depuis quinze ans.

Par ailleurs, beaucoup de lecteurs nous disent qu’ils tiennent au papier parce que ça se partage mieux : on peut le prêter à des amis, le laisser traîner sur la table basse, le mettre aux toilettes… C’est une manière de revendiquer ses convictions. Enfin, comme notre modèle économique reposait sur l’abonnement, notre tirage papier était maîtrisé, sa distribution aussi. L’impression du magazine ne nous coûtait pas tant que ça, au regard de la relation qu’il nous permettait de créer avec nos lecteurs. Au fond, à chaque fois que nous nous posions la question du support, nous aboutissions à la même réponse : Terra Eco, c’est du papier, et nos lecteurs nous ont toujours dit merci pour cela.

La plus grande difficulté se situe au niveau des kiosques. Notre magazine était noyé dans une masse pas possible, alors que les gens fréquentent de moins en moins les marchands de journaux. C’est inefficace. Peut-être qu’il y a 15, 20 ans, alors que la situation était différente, nous aurions vendu plus d’exemplaires en kiosque et cela nous aurait-il permis de trouver les lecteurs supplémentaires dont nous avions besoin. Mais on ne va blâmer ni nos lecteurs, qui nous ont toujours soutenus, ni ceux qui ne nous lisaient pas, parce qu’on ne les connaît pas ! Ce qu’il reste, c’est un regret et un questionnement sur ce qu’on aurait pu faire mieux et différemment.


Comment envisagez-vous la suite ?

Notre équipe est un collectif composé d’individus. Nous tournons une page et chacun va devoir faire le point sur ce qu’il souhaite, individuellement. Il y a de nombreuses façons de continuer le travail, tant que les convictions sont là. Les formes que peuvent prendre l’engagement sont multiples : journalistique, associatif, voire entrepreneurial. Une fois que la graine est plantée, on ne peut pas revenir en arrière.

Une chose est sûre : même si tout n’a pas été simple, Terra Eco a été une aventure très riche, assez inouïe. Quand nous avons lancé ce projet il y a douze ans, nous démarrions de zéro, nous ne soupçonnions pas les obstacles que nous allions rencontrer sur notre route. Aujourd’hui, nous savons faire des journaux, nous pouvons recommencer tout comme apprendre à faire un autre métier. Tout est possible !

- Propos recueillis par Émilie Massemin


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

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Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Terra Eco

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