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Luttes

Il y a 20 ans, Sébastien Briat mourait lors d’une action antinucléaire

une cérémonie civile pour les obsèques de Sébastien Briat, étudiant et militant écologiste de 22 ans, tué le 07 novembre 2004 à Avricourt

Le 7 novembre 2004, Sébastien Briat mourrait happé par un train de déchets radioactifs qu’il voulait bloquer. Reporterre rend hommage à ce « gars en or » et raconte comment la lutte antinucléaire a surmonté ce traumatisme.

Sébastien Briat est mort le 7 novembre 2004, écrasé par le train de déchets radioactifs qu’il tentait de bloquer, près d’Avricourt (Moselle). C’était il y a vingt ans. Son ami Nico [1] avait passé la matinée sous un arbre, dans le froid et la brume, à guetter le passage du convoi. Il se souvient : « C’est dans la voiture, au retour, qu’on a appris par la radio qu’il y avait eu un accident. Ça a été la confusion, l’incompréhension, la colère et une énorme tristesse. » Le choc de cette perte hante toujours le mouvement antinucléaire, comme celle de Vital Michalon, tué en 1977 par une grenade des forces de l’ordre lors d’une manifestation contre la centrale de Creys-Malville.

Le drame s’est produit peu après la gare d’Avricourt, en sortie d’une courbe, vers 14 h 30. Quatre militants, parmi lesquels Sébastien Briat, 22 ans, avaient passé leurs bras dans des tubes d’acier glissés sous les voies — un procédé tout à fait habituel pour ce genre de blocage. Le train est arrivé sur eux à 98 km/h. Malgré un freinage d’urgence, le conducteur n’a pas réussi à l’arrêter. Les « bloqueurs » se sont dégagés en catastrophe mais Sébastien Briat a été happé par ce convoi de 400 mètres de long et de 2 000 tonnes lancé à pleine vitesse, explique Corinne François, porte-parole du collectif Bure Stop.

Rugby, théâtre et lutte antinucléaire

« Un hélicoptère aurait dû prévenir le train que des militants se trouvaient sur la voie, raconte cette opposante de longue date au projet Cigéo à Bure. Mais comme il était parti se ravitailler en carburant, il n’y a pas eu d’alerte sonore. » Une équipe de « stoppeurs » munis de fumigènes, positionnés 1 500 mètres en amont, a dû renoncer à arrêter le train en raison de voitures de gendarmerie roulant à vive allure sur le chemin séparant les militants de la voie ferrée. Le parquet de Nancy, pour qui la mort du jeune homme serait due à un « concours d’imprudences et de défaillances de la part des militants », n’a pas lancé de poursuites pénales, ni à l’encontre des bloqueurs, ni à l’encontre de la SNCF. Le volet judiciaire en est resté là, quand bien même le syndicat SUD Rail a réclamé la « réouverture d’une enquête établissant l’arbre des causes » de l’accident et pointé la vitesse élevée du train. Le trafic nucléaire a repris son cours. « On aurait pu imaginer que ce convoi s’arrête puis qu’il y ait un moratoire. Mais non. Il est arrivé en Allemagne comme prévu et des suivants ont été programmés jusqu’en 2011 », déplore Corinne François.

Un train d’uranium bloqué par des antinucléaires près de Narbonne en 2017. Sortir du nucléaire Aude

Il a alors fallu faire le deuil de ce compagnon de route de la lutte antinucléaire. Les jours suivants, les hommages se sont multipliés en France, comme à Nancy et à Paris, ainsi qu’en Allemagne, comme à la gare d’Hitzacker, l’une des villes traversées par le convoi. Les obsèques de Sébastien Briat ont eu lieu le 10 novembre à Bar-le-Duc (Meuse). L’étudiant en maçonnerie aux longues dreadlocks châtains était originaire de Louppy-sur-Chée (Meuse) et très investi dans la vie locale — que ce soit le Bar Ovalie Club où il jouait au rugby depuis une dizaine d’années, ou Car’Pe-Diem, l’association socioculturelle qu’il avait montée avec ses copains.

« On était très actifs. On organisait des pièces de théâtre, des concerts et des spectacles de cirque dans les villages alentour », se souvient Nico. Aujourd’hui âgé de 42 ans, le maraîcher se remémore avec tendresse leurs années d’amitié. « On jouait beaucoup de musique ensemble. Les inspirations, c’étaient les Têtes raides, Les Hurlements d’Léo, Les Ogres de Barback, La Rue Ketanou, beaucoup de Brassens, beaucoup de Brel. Bichon [son surnom], c’était le genre de gars qui prenait sa guitare et allait jouer pour les SDF en centre-ville ou sur les aires de gens du voyage. C’était un gars en or, super gentil, avec le cœur sur la main. »

L’engagement de Sébastien Briat et de sa bande de copains dans la lutte antinucléaire s’est forgé au gré des camps d’été de protestation organisés à Bure, en face du laboratoire de recherche sur l’enfouissement des déchets radioactifs. « En 2010, des Allemands sont venus nous aider, se souvient Corinne François. Ce sont eux qui nous ont formé aux actions non-violentes contre les transports de déchets radioactifs. »

« Des quantités phénoménales de radioactivité »

En janvier 2001, un accord avait été signé entre les gouvernements français et allemand pour le retraitement de combustibles nucléaires usés allemands à l’usine de La Hague et le renvoi de colis vitrifiés de déchets radioactifs à Gorleben, où était pressentie la création d’un centre de stockage définitif. Un contrat qui impliquait le transport de matières et déchets radioactifs sur de très longues distances en France et en Allemagne, au moins une fois par an jusqu’en 2011. Ces événements ont donné le coup d’envoi à la mobilisation sur le thème des transports en France. « Ce qui nous a motivés — les collectifs d’opposants de Bure, le réseau Sortir du nucléaire, Greenpeace, SUD Rail… — c’était de faire la lumière sur ces convois qui transportent des quantités phénoménales de radioactivité et dont les parcours sont soumis au secret défense », rapporte-t-elle.

Un ancien [2] de la lutte, âgé de 68 ans, se souvient bien de cette époque : « Le but était d’informer la population. Il y avait une vraie dynamique, à la fois excitante avec le côté conspiration pour obtenir les informations sur les dates de passage des trains, les trajets… et non-violente. C’était exaltant. » Les blocages se sont multipliés. En mai 2002, près de Strasbourg, deux militants ont bloqué un convoi nucléaire en provenance d’Allemagne en glissant leurs mains dans des tubes d’acier. En novembre 2002, un blocage des voies similaire a eu lieu à Mannheim, au sud-ouest de l’Allemagne. Un an plus tard, huit militants français et allemands s’enchaînaient à la voie ferrée entre Réchicourt et Avricourt, à la frontière de Meurthe-et-Moselle et de la Moselle. À chaque fois, ces blocages s’accompagnaient d’une transmission d’informations sur le parcours du train et de manifestations massives tout le long du trajet, le long d’une grande chaîne de solidarité franco-allemande.

La mort de Sébastien Briat a été un traumatisme immense pour les militants antinucléaires. Le jour de l’accident, le militant de longue date que nous avons interrogé avait participé à un autre blocage des voies à Laneuveville-devant-Nancy (Meurthe-et-Moselle), qui s’était déroulé sans encombre. « C’est un journaliste de RTL qui m’a appris qu’il y avait eu un mort à un autre endroit. Au début, je n’ai pas compris. Ç’a été infernal. Je me suis fait traiter d’assassin. Je me sens responsable de ces jeunes gens. J’ai trois enfants. On ne devrait pas survivre à ses enfants. »

Surmonter le traumatisme

Corinne François parle d’un des « gros chocs de sa vie ». « C’est la sidération, puis un effondrement. Même si je n’ai pas été directement impliquée dans la préparation de l’action, je ne pourrai jamais évacuer un grand sentiment de culpabilité. Les copains de Sébastien étaient extrêmement choqués. Localement, ça a eu l’effet d’un tsunami. C’est clair que ça nous a démobilisés un temps sur ce sujet. »

Les actions de blocage ont tout de même continué. En avril 2005, un convoi nucléaire allemand à destination de La Hague a été stoppé par des militants peu après Morhange (Moselle). En novembre 2005, un paquet-cadeau dissimulant un gros réveil-matin muni d’oreilles dorées en guise de carillons, accompagné du message « Population, réveillez-vous ! », a été balancé sur les rails quelques kilomètres avant la gare de Nancy. De grandes manifestations, auxquelles se sont joints des militants français, ont continué à mobiliser des milliers de personnes à Gorleben en Allemagne, et les membres des associations et collectifs antinucléaires ont continué à guetter le passage des trains entre Valognes et Lauterbourg, à la frontière franco-allemande.

« Localement, ça a eu l’effet d’un tsunami »

En novembre 2008, neuf sabotages ont été commis sur les lignes TGV et le réseau ferré allemand. La lettre de revendication évoquait des actions menées « à la mémoire de Sébastian », en référence à Sébastien Briat. Ces actes ont été attribués au groupe de Tarnac, jusqu’à ce que ses membres soient relaxés dix ans plus tard.

Il a fallu attendre 2010 pour que la mobilisation reprenne véritablement de l’ampleur. « On a décidé de relancer une action de blocage des voies. Il nous paraissait important de surmonter le traumatisme pour poursuivre la lutte », raconte un participant [3].

Violences policières

L’action s’est déroulée sans encombre, jusqu’à l’intervention des forces de l’ordre. « Ils ont bourriné, tiré sur des bras cadenassés à l’intérieur du tube. C’était de l’ultraviolence. Ils ont ensuite découpé les tubes à la disqueuse n’importe comment. Un copain et moi avons été brûlés au troisième degré jusqu’à la rupture des tendons et un troisième a eu les tendons directement disqués. J’ai eu quasiment un an d’arrêt de travail. » La brutalité de la répression, et une condamnation à de la prison avec sursis, à des amendes et à de lourds dommages et intérêts à verser à la SNCF, ont, une fois encore, refroidi la mobilisation.

« En 2011, il était hors de question de se bloquer à nouveau dans des tubes et de s’exposer autant à la police. On a plutôt réfléchi à des manifestations de masse à 1 000, 2 000 personnes pour bloquer les voies, et à se rapprocher des actions en Allemagne. »

En 2014, la mort de Rémi Fraisse, tué par une grenade des forces de l’ordre lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens, a résonné d’une manière particulièrement douloureuse avec le dixième anniversaire de la disparition de Sébastien Briat. De nouveaux blocages ont néanmoins eu lieu à Narbonne (Aude) en 2017, à Vierzon (Cher) en 2019 et à Orano Tricastin (Drôme et Vaucluse) en 2021.

Dans les années 2010, de nombreux blocages ont eu lieu, comme ici le 5 novembre 2010. Le train de déchets nucléaires en direction de Gorleben en Allemagne a été bloqué à Caen par des militants antinucléaires. © Kenzo Tribouillard / AFP

Car de nombreux trains de matières et déchets radioactifs continuent de sillonner le territoire. « Il n’y a plus de convois vers Gorleben, mais ce type de transports continuent partout en France. Le trafic ne s’arrête jamais, insiste Corinne François. Si Cigéo se fait, il y aurait jusqu’à deux trains de déchets par semaine, sans que les voies soient sécurisées. Il faut continuer à alerter la population sur le fait qu’elle est soumise à des risques phénoménaux sans en être informée. »

Vingt ans après, l’enjeu est de ne rien lâcher, insiste Corinne François. « J’invite les gens à se mobiliser pour commémorer le décès de Sébastien. Il a donné bien plus que nous tous et il ne faut pas l’oublier. » Un rassemblement est prévu jeudi 7 novembre à 19 heures devant la gare de Bar-le-Duc, et une assemblée de lutte deux jours plus tard à Mandres-en-Barrois. Quatre hommages sont également prévus en Allemagne.

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