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Climat

Grève des prévisionnistes : l’orage gronde à Météo-France

La tempête Emnati observée sur un écran du centre de prévisions de Météo-France à Saint-Denis, à La Réunion, le 18 février 2022.

Erreurs de météo, perte de sens au travail... Des syndicats dénoncent l’automatisation des prévisions de Météo-France, et ont annoncé une grève jusqu’au 5 mars.

Dans la nuit du 8 au 9 janvier, un fort épisode neigeux s’est abattu sur l’Île-de-France. Des milliers d’automobilistes se sont retrouvés bloqués sur les routes. Pourtant, au même moment, l’application Météo-France n’indiquait aucun flocon ni vigilance. Ce couac n’est pas le premier : 28 °C annoncés à Strasbourg pour le 9 décembre, de la neige prévue à Briançon sous une température de 9 °C… Ces erreurs, largement relayées sur les réseaux sociaux, se sont multipliées depuis novembre dernier.

Pourquoi tant de bugs ? La faute au système des 3P « programme prévision production » mis en place par la direction de Météo-France le 13 novembre dernier, selon les syndicats. Après plusieurs journées de grève ces quatre derniers mois, la CGT, FO et Solidaires ont déposé en début de semaine un nouveau préavis jusqu’au 5 mars. Si, jusqu’à présent, une toute petite minorité était en grève, un mouvement plus conséquent est prévu à partir de jeudi 22 février jusqu’au 25 février. Un mouvement social qui tombe au moment où la tempête Louis balaie une partie du pays.

Des prévisions automatisées

S’ils se mobilisent, c’est contre « l’abandon de l’expertise humaine au profit de l’automatisation », explique Steven Testelin, prévisionniste et délégué syndical CGT. Car depuis l’installation du nouveau système, « la qualité des prévisions se dégrade et les équipes en paient les conséquences ».

Pour comprendre le conflit social, il faut d’abord savoir comment Météo-France parvient à prévoir le temps qu’il va faire. Après avoir scruté l’atmosphère avec des satellites et radars, ces observations sont transformées en scénarios par des modèles météorologiques grâce à des supercalculateurs. Ces sorties de modèles sont ensuite traitées pour alimenter la base de prévision. Enfin, les données sont analysées et ajustées par des prévisionnistes dans l’un des sept bureaux interrégionaux que compte Météo-France sous forme de cartes et de bulletins.

Mais depuis novembre, les prévisions qui alimentent directement le site et l’application de l’organisme public sont générées par un logiciel appelé Alpha. Les sept prévisionnistes qui réalisaient auparavant cette tâche en région n’ont plus la main. Pour chaque commune, on y trouve un pictogramme prévoyant le temps qu’il fera quotidiennement ainsi que la température jusqu’à quinze jours plus tard. Les prévisions désormais automatisées, seul un agent basé au siège national à Toulouse peut rectifier les erreurs générées par l’algorithme. Une « mission impossible » pour une seule personne à l’échelle de la France entière, selon Steven Testelin.

Exemple d’erreur commise par le nouvel outil de Météo-France : 28 °C prévus à Strasbourg le 9 décembre dernier. X/FO Météo

« Le logiciel donne des informations beaucoup trop localisées, il peut dire qu’il risque de neiger sur tel carrefour, mais pas 300 mètres plus loin, ça n’a pas de sens », poursuit le délégué syndical. S’il est trop tard pour revenir à l’ancienne organisation, les syndicats réclament de laisser aux prévisionnistes en région la possibilité de corriger les prévisions.

Pour ce qui est des bulletins écrits, là encore le travail des prévisionnistes a été remplacé par un algorithme. En cas d’erreur ou d’incohérence, en théorie ils peuvent modifier le bulletin, mais « dans les faits c’est impossible, ils n’ont pas le temps de tout corriger et sont obligés de laisser passer des bulletins mauvais », déplore-t-il. Toutefois, pour des raisons de sécurité évidentes, le passage en vigilance et les bulletins associés relève toujours de l’expertise d’un prévisionniste.

1 200 postes perdus en quinze ans

« On n’est pas fondamentalement contre le progrès, assure Jérôme Lartisant, secrétaire général FO Météo-France, le problème est que l’automatisation s’est faite à marche forcée alors que nous n’étions pas prêts. Le dispositif n’a pas été suffisamment testé et les agents n’ont pas été formés aux nouveaux logiciels. »

Parallèlement à l’automatisation, les syndicats dénoncent des baisses d’effectifs récurrentes : ces quinze dernières années, Météo-France a perdu près d’un tiers de son personnel, soit 1 200 postes sur 3 700. Suppression des bureaux départementaux en 2012, non-remplacement des fonctionnaires qui partent à la retraite, indemnités de départs volontaires… « Aujourd’hui, on n’est plus suffisamment nombreux pour travailler correctement, c’est pour ça que l’automisation a été menée si vite », estime Jérôme Lartisant.

« Avant on était fier de travailler à Météo-France, aujourd’hui on a presque honte »

« On a le sentiment que l’algorithme va nous remplacer, abonde Steven Testelin, on finit par se demander si notre travail a du sens. » Ces nouvelles conditions de travail pèsent sur le moral des prévisionnistes, des développeurs, mais aussi des agents commerciaux. Selon des chiffres des syndicats, vingt-sept signalements liés à un mal-être au travail ont été recensés en novembre et décembre 2023, soit un tous les deux jours.

« Avant on était fier de travailler à Météo-France, aujourd’hui on a presque honte », raconte Jérôme Lartisant. À Toulouse, « certains ne dorment pas la veille de leur service, car ils pensent ne pas être à la hauteur », ajoute-t-il.

Car en cas de bugs, ce sont eux qui trinquent. L’entreprise publique recevrait de nombreuses plaintes de la part de clients (conseils départementaux, de gestionnaires de routes ou de sociétés dans l’évènementiel). Sur le site ou l’application, les services sont également très exposés. Par exemple, au lendemain des chutes de neige en Île-de-France en janvier, le ministre des Transports Clément Beaune avait mis en cause l’organisme public, estimant que l’épisode neigeux n’avait « pas été anticipé ».

Toujours 80 % de taux de réussite, selon l’entreprise

Une situation d’autant plus critique alors que l’on n’a jamais eu autant besoin des prévisions de Météo-France. « Avec le changement climatique, on va battre des records de température et de précipitations, pour des questions de sécurité, on a besoin d’un établissement à la pointe et à qui l’on peut se fier », estime Steve Testelin.

Si la direction de Météo-France reconnaît que « la mise en place du nouvel outil a mis en évidence des dysfonctionnements », elle assure que les « principaux bugs ont été corrigés ». Par ailleurs, la qualité moyenne des prévisions n’a pas été degradée à la suite du déploiement de nouveaux outils, assure l’organisme. Le « taux de réussite à trois jours », calculé à partir des prévisions de température, de vent, de pluie, de neige, d’orages, de nébulosité et de brouillard sur les douze derniers mois, était de 80 % en janvier dernier, un chiffre similaire aux mois précédents la réorganisation.

Du côté des effectifs, l’entreprise indique que 23 postes ont été créés en 2023 et 25 le seront cette année, dont 17 dédiés à la production de la carte de météo des forêts, mise en place l’an dernier.

Un discours qui ne convainc pas la CGT. « Comment assurer nos nouvelles tâches si on ne peut réaliser correctement les missions de base ? » s’interroge Steve Testelin. Par exemple, pour les feux de forêt, « il faut connaître très précisément la vitesse du vent, si les prévisions se trompent de quelques kilomètres-heure, ça peut être très problématique pour les services de lutte contre les incendies ».

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