« Il faut interdire le tabac aux jeunes pour assécher cette industrie »
Produire des cigarettes a aussi des effets écologiques : la culture du tabac est responsable de 5 % de la déforestation mondiale. - Unsplash / CC / Reza Mehrad
Produire des cigarettes a aussi des effets écologiques : la culture du tabac est responsable de 5 % de la déforestation mondiale. - Unsplash / CC / Reza Mehrad
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Le député écologiste Nicolas Thierry a soumis une proposition de loi pour interdire la vente de cigarettes aux jeunes. Dangereux pour la santé, le tabac est aussi dévastateur pour l’environnement, détaille-t-il à Reporterre.
En 2032, les jeunes majeurs pourraient ne plus avoir le droit d’acheter des cigarettes. C’est ce que défend le député écologiste Nicolas Thierry au travers de la proposition de loi « pour une génération sans tabac » qu’il a déposée le 4 novembre, au tout début du « Mois sans tabac ».
Il souhaite que soit interdite la vente de tabac aux personnes nées à partir de 2014, selon un mécanisme évolutif : en 2032, les cigarettiers ne pourraient plus vendre leurs produits aux moins de 18 ans, puis aux moins de 19 ans en 2033, aux moins de 20 ans en 2034, etc.
Le texte, soutenu par des députés allant de La France Insoumise à Horizons, reprend une revendication défendue depuis 2022 par l’Alliance contre le tabagisme (ACT). Nicolas Thierry souhaite ainsi lutter contre la première cause de mortalité évitable en France — près de 75 000 décès sont directement liés au tabagisme — tout en s’attaquant aux dégâts écologiques causés par cette industrie.
Reporterre — En quoi la lutte contre le tabac est-elle un combat écologiste ?
Nicolas Thierry — Depuis 2022, j’ai fait le choix de travailler sur des sujets, comme celui sur les PFAS [des polluants éternels], qui sont à fort impact sur la santé publique et sur l’environnement. La question du tabac est vraiment au croisement de ces deux enjeux.
D’un point de vue écologique, il y a plusieurs aspects. Tout d’abord, 23 milliards de mégots sont jetés chaque année en France. Ils se retrouvent dans la nature et polluent massivement les cours d’eau, et donc l’eau potable.
Ensuite, la culture du tabac est responsable de 5 % de la déforestation mondiale, selon l’Organisation mondiale de la santé. C’est un chiffre qu’on n’entend pas beaucoup, mais que je trouve assez vertigineux. Et la déforestation entraîne évidemment l’érosion des sols et l’effondrement de la biodiversité.
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Ensuite, il faut prendre en compte toute la chaîne du tabac, de la fabrication des cigarettes jusqu’à leur transport. Le bilan CO2 de la filière, soit 84 millions de tonnes chaque année, correspond à l’équivalent de 17 millions de voitures diesel qui rouleraient toute l’année.
Sans oublier que le tabac est cultivé de façon intensive, en monoculture, avec peu de rotations de cultures, ce qui génère une multiplication des maladies. On est vraiment dans de l’agrobusiness, avec le recours à des pesticides de toutes sortes : des néonicotinoïdes, des fongicides, des herbicides assez puissants.
Vous proposez d’interdire complètement la vente du tabac à toute personne née après 2014. C’est une mesure plutôt radicale.
Elle n’est pas radicale. Une approche radicale aurait été de dire : « On interdit le tabac à horizon 2030 ou 2032. » Là, ça aurait été radical. Et ça n’aurait pas été très lucide, parce qu’on sait que s’il y avait une interdiction rapide et généralisée, dans un contexte où vous avez des millions de fumeurs dépendants, mécaniquement, les trafiquants et le marché parallèle exploseraient.
Ce n’est pas du tout le choix qu’on fait avec l’interdiction générationnelle, qui concernera à partir de 2032 la génération née en 2014. C’est une interdiction très progressive, année après année, qui va faire décroître la demande lentement, sans effet de bascule. Ainsi, en 2032, seules les personnes qui viennent d’être majeures subiront l’interdiction d’achat. Les buralistes pourront continuer à vendre à tous les anciens fumeurs. C’est exactement l’inverse d’une prohibition. Si je prends une métaphore : on lève le pied, on ne tire pas le frein à main.
Cette mesure ne risque-t-elle pas d’être jugée comme liberticide, voire comme une mesure d’écologie punitive par les consommateurs ?
Associer la question du tabac et de la liberté, ce n’est pas anodin. Depuis des décennies, l’industrie du tabac a beaucoup investi pour justement créer un imaginaire culturel et intellectuel dans lequel le tabac serait lié à l’émancipation, à la transgression. Et en effet, l’une des premières choses qu’on se dit, c’est : « Mais si je ne peux plus fumer, où est ma liberté ? » Ce qui veut dire que la mécanique marketing de l’industrie a très bien marché.
« L’addiction, c’est le contraire de la liberté »
Or, avec notre proposition, les gens qui fument aujourd’hui ne sont pas concernés, ils vont pouvoir continuer à fumer — même s’il faut insister sur les dispositifs d’accompagnement pour qu’ils puissent sortir du tabagisme. Si vous demandez, même à des fumeurs, s’ils souhaitent que leurs enfants ou petits-enfants se mettent à fumer, personne ne vous dira oui, parce que tous sont conscients que ça implique une addiction. Et l’addiction, c’est le contraire de la liberté. Nous, on veut simplement s’assurer que les nouvelles générations ne tombent pas dans l’addiction.
Ne faudrait-il pas plutôt s’attaquer directement aux industriels ?
L’objectif est vraiment d’assécher le marché de l’industrie du tabac et d’enrayer leur modèle économique. La question des buralistes, qui sont la voix de l’industrie du tabac dans notre pays, est aussi importante. Il y a déjà eu une chute importante de la consommation de cigarettes ces dernières années. Qu’il y ait cette proposition de loi ou pas, il leur faut donc changer de modèle et que leur rôle évolue. Ils sont déjà en train de développer des services de proximité autour des démarches administratives, des relais colis, de la téléphonie… Il faut les accompagner dans cette démarche-là.
On ne peut de toute façon pas accepter que ce modèle économique perdure éternellement alors qu’il est basé sur un fléau sanitaire.
N’y a-t-il pas un risque que cette mesure soit considérée comme anticonstitutionnelle ?
Le juge constitutionnel s’est déjà prononcé — pas sur cette mesure précisément, mais sur le principe. Il a déjà statué sur le fait que la santé publique primait sur la liberté d’entreprendre. Or, en 2032, si un jeune de 18 ans fume dans la rue, personne ne va aller lui demander sa carte d’identité et lui mettre une amende. Par contre, l’industrie du tabac, elle, aura interdiction de lui vendre ses produits. Ainsi, c’est bien la commercialisation, la liberté d’entreprendre qui est visée dans cette proposition de loi.
D’autres pays ont déjà adopté cette interdiction générationnelle. C’est le cas des Maldives, où le texte a été adopté, tout récemment, le 1er novembre. Au Royaume-Uni, la mesure vient d’être adoptée à la Chambre des communes, et est en bonne voie pour être appliquée. En Nouvelle-Zélande, une loi avait aussi été adoptée en 2022. Mais quand la droite est revenue au pouvoir, en novembre 2023, la première décision qu’elle a prise, c’est de l’abroger, notamment sous la pression de l’industrie du tabac.