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Enquête — Politique

Jean-Marc Jancovici, polytechnicien réactionnaire

Jean-Marc Jancovici en 2020.

Un monde où la question sociale s’efface devant "les lois de la physique", telle est la vision qu’a Jean-Marc Jancovici. Selon le vulgarisateur, nucléariste et prospère patron de Carbone 4, le changement climatique ne se résoudra pas « sans l’usage de la contrainte », la démocratie se réduirait au vote et le capitalisme n’aurait rien à se reprocher dans le désastre actuel.

[Jean-Marc Jancovici, 3/3] « Meilleur expert mondial du CO2 », « gourou », « génie absolu »... Qui est vraiment Jean-Marc Jancovici, polytechnicien au franc-parler et brillant vulgarisateur, adulé par certains et agaçant nombre d’experts ? Enquête sur un ingénieur concepteur du bilan carbone, nucléariste engagé dans la lutte contre le changement climatique, et prospère patron de PME.


Comme nous l’avons vu dans le précédent volet de cette enquête, Jean-Marc Jancovici oriente le plus souvent le débat sur le changement climatique vers le nucléaire, qu’il oppose systématiquement aux énergies dites nouvelles. Mais au niveau mondial, le défi que pose le changement climatique n’est pas entre le nucléaire, une technique sur le déclin, et les énergies renouvelables, il se pose plutôt dans l’ampleur respective de la sobriété et de l’abondance énergétique, abondance qui devient de plus en plus incertaine en contexte de changement climatique et de pic pétrolier probable. Ce clivage renvoie à des choix politiques collectifs. Or, selon Jean-Marc Jancovici, la démocratie, « système myope, lent, incohérent souvent » [1], est incapable de faire face au défi. « Un drame fondamental dans la démocratie est de réconcilier ce sujet-là [le climat], qui est un sujet d’hyper long terme, avec la volatilité d’une démocratie qui est un système hyper court terme. » [2] En fait, on ne répondra pas au changement climatique « sans l’usage de la contrainte, sûrement pas ». [3]

La Chine serait un bon modèle de vision à long terme : pour faire accepter une réduction des émissions de 4 % par an, « un système de type chinois est-il un bon compromis ? Il n’est pas exclu que la réponse soit oui » [4]. D’ailleurs, « la Chine est un pays d’ingénieurs, parce que l’aristocratie chinoise il y a quelques siècles, c’était les ingénieurs hydrauliciens, qui savaient organiser les adductions d’eau pour faire fonctionner les rizières » [5].

Or, justement, c’est dans l’expertise que gît la solution : « Un des drames de la démocratie moderne, c’est la dichotomie entre la politique et l’expertise » [6]. Les ingénieurs sont la clé : « Énergéticiens et industriels “lourds” […] sont des sociétés d’ingénieurs, et il leur reste suffisamment de souvenirs de science pour se laisser convaincre par le dossier scientifique » [7]. Ce qu’il faut, c’est que la classe politique « se mette à travailler pour comprendre le lien entre la physique et l’économie, en s’entourant de techniciens aptes à raisonner » [8].

Domination, « élite » et « salariés ordinaires »

Car selon Jancovici, tout serait déterminé par la physique, qui « nous impose désormais de faire avec moins » [9]. « Les lois de la physique et des mathématiques seront respectées de toute façon » [10]. Elles imposeraient de suivre les règles qu’édicte son grand prêtre. Sauf que, comme le rappelait Ilya Prigogine — un scientifique, lui, prix Nobel de chimie en 1977, « une science d’après laquelle le monde obéit à un schème théorique universel qui réduit l’infinie diversité des phénomènes à l’application monotone de lois générales — une science de ce genre est particulièrement encline à devenir un instrument de domination » [11].

Domination, c’est bien l’idée qu’envisage Jancovici : « Pour lutter contre le changement climatique, il faut être capable d’imposer des efforts extrêmement significatifs, et cela veut dire qu’il faut qu’on ait un pouvoir très fort pour être capable de faire respecter ces efforts. » [12]. L’idée que ce pourrait être un choix collectif réfléchi et volontaire n’est pas dans le tableau du monde que dessine l’ingénieur.

Jean-Marc Jancovici lors d’un colloque en 2019. © Capture d’écran YouTube/Jean-Marc Jancovici

Pour lui, un régime politique est « une démocratie à partir du moment où les gens votent » [13]. Comme nous sommes « gouvernés par nos désirs plus que par la raison » [14], « la compétition électorale se ramène le plus souvent à une surenchère de promesses corporatistes ou sectorielles balayant aussi large que possible » [15]. Tout ce que veulent les gens, c’est avoir plus — au royaume de Jancovici, la publicité n’a aucune influence sur les comportements, et l’action politique dans la démocratie ainsi conçue, revient à « distribuer du rab de sucettes, c’est assez facile, n’importe quel crétin y arrive ». [16]

Enfin, dans ces démocraties de consommateurs irresponsables, il y a quand même une certaine répartition des rôles : « l’élite » d’un côté et de l’autre, « les salariés ordinaires », qui ne sont plus que des « pilotes de machines ». [17]

Cette vision du monde imprégnée d’un mépris pour les gens et de l’aspiration à un gouvernement fort des experts, repose sur une théorie si lacunaire de la démocratie qu’elle est mensongère. La démocratie ne se réduit pas au vote, mais vit aussi par un cycle permanent de débats et de conflits, et suppose des contre-pouvoirs au pouvoir exécutif. Le vote lui-même n’est d’ailleurs pas totalement libre, mais est très influencé par l’argent dont disposent les différents candidats, et par les médias, qui sont aujourd’hui majoritairement possédés par des puissances financières privilégiant les concurrents défendant leurs intérêts. Même si l’on considérait que la démocratie se résume au vote, celui-ci n’est pas toujours décisif : le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen a été un exemple historique (mais pas le seul) où le vote a été bafoué par le choix de… « l’élite ». Et la montée constante de l’abstention signifie qu’une part croissante de la population se sent exclue du débat politique et des décisions [18].

M. Jancovici affirme encore que « la démocratie correspond de fait au système qui permet aux plus nombreux d’exiger la plus grosse part du gâteau, puisqu’ils prennent le pouvoir » [19]. C’est là de l’ignorance pure et simple : dans toutes les « démocraties » occidentales, les riches se sont approprié la plus grosse part du gâteau depuis les années 1980. Le problème face au changement climatique n’est pas un problème démocratique, mais oligarchique : une mince couche de dominants s’est approprié les pouvoirs économique, politique et médiatique, et impose son choix de poursuite de la croissance matérielle et d’inégalité.

Revenu des 10 % les plus riches, de 1980 à 2016. © World inequality report 2018

Évacuer la critique du capitalisme

C’est que le prospère patron de Carbone 4 évacue toute dimension sociale de son analyse : la répartition des richesses est absente de sa vision du monde, et ce n’est qu’au détour de ses propos qu’on trouve les indices de ce qu’il croit. Par exemple, il avance que « l’argent qui permet à l’État de s’endetter est celui des épargnants » [20]. En fait, comme l’a montré naguère un collectif d’audit de la dette publique française, « si la dette a augmenté, c’est d’abord parce que l’État s’est systématiquement privé de recettes en exonérant les ménages aisés et les grandes entreprises : du fait de la multiplication des cadeaux fiscaux et des niches, la part des recettes de l’État dans le PIB a chuté de cinq points en trente ans ».

De même, la crise des subprimes en 2008 serait liée à « un gouvernement américain démagogique qui a poussé à la mise en place du système » de titrisation et d’endettement des ménages [21] : ce n’est pas par démagogie que le gouvernement de Bill Clinton a agi ainsi dans les années 1990, mais en application d’une politique néo-libérale visant à satisfaire les milieux financiers par la levée des contrôles sur le crédit bancaire.

Les privatisations se seraient produites pour « renflouer les caisses d’un État trop sollicité par les citoyens individualistes qui veulent recevoir et pas payer ». [22] Non, les privatisations sont bien sûr un des instruments de l’idéologie néo-libérale mise en œuvre depuis les années 1980.

D’ailleurs, le capitalisme n’existe pas vraiment, puisqu’il aurait existé de tout temps : « Le capitalisme se définit comme la propriété privée des moyens de production. Historiquement, il existe depuis toujours : un agriculteur qui détenait ses terres ou tel commerçant qui détenait son commerce étaient des capitalistes. » [23]. Une affirmation qui témoigne d’une l’ignorance totale de l’histoire économique — le nom de Fernand Braudel, par exemple, semble n’être jamais venu aux oreilles de M. Jancovici. Mais l’essentiel est en fait d’évacuer la critique du capitalisme. Qui n’aurait rien à voir dans le désastre actuel.

Des Trente glorieuses décroissantes

On peut analyser la démarche de M. Jancovici comme si ce qu’il dit avec justesse et talent — sur la gravité de la catastrophe climatique, la raréfaction des énergies fossiles et la nécessité de la réduction de la consommation matérielle — servait à faire accroire comme allant de soi des conceptions politiques et sociales platement réactionnaires. Le procédé rhétorique utilisé consiste à énoncer du vrai, à le présenter comme découlant de la vérité scientifique, et à user du prestige de la science pour en habiller des conceptions discutables qui relèvent de l’analyse et de l’opinion. Mais si la « science » et les « lois de la physique » déterminent un jeu de contraintes s’exerçant sur l’activité humaine, elles ne dictent pas ce que les humains vont faire ni même doivent faire. Le changement climatique est irréversible ; son ampleur est encore, heureusement, modulable. Et cette dernière dépend des choix collectifs que nous ferons.

En ce qui concerne l’économie, Jancovici raisonne comme si la quantité physique d’énergie était fixe et totalement déterminée, alors que les économistes estiment que le prix est un mécanisme d’ajustement globalement efficace, tant pour accroître la production d’énergie, y compris en diversifiant ses sources et en stimulant l’efficacité énergétique, que pour réduire la consommation. Et le prix n’a pas, lui, de détermination mécanique, il exprime des choix collectifs implicites ou pas.

Jean-Marc Jancovici, en juillet 2019. © Cyrille Choupas pour Socialter

Quant à la réduction nécessaire de la consommation globale, elle découlera de choix politiques drastiques et de comportements culturels influencés par la publicité ou les comportements d’imitation, bien avant que d’être contrainte par une raréfaction des ressources. Le cœur de la discussion est justement de savoir si les économies d’énergie et les énergies renouvelables ne vont pas à la fois permettre de réduire les émissions de gaz à effet de serre et aussi de compenser cette raréfaction, empêchant l’effondrement de l’économie, qui serait orientée différemment d’aujourd’hui. Comment établit-on le mix entre réduction forte de la consommation d’énergie et développement des énergies renouvelables, comment distribue-t-on l’effort ? Cette discussion est indissociable de celle portant sur les enjeux de répartition des pouvoirs, donc des richesses, puisque l’ampleur actuelle des inégalités bloque la possibilité d’aller collectivement vers la sobriété, acceptable seulement si elle se fait dans l’équité. Et oui, « taper sur la tête des riches », selon le type de vocabulaire de M. Jancovici, a du sens s’il s’agit de réduire les inégalités et de générer des ressources pour engager une politique écologique.

Mais plutôt que de parler de ces questions que n’aiment pas les dirigeants des grandes compagnies et les médias, il est plus sûr de se fixer sur le débat entre le nucléaire et les énergies nouvelles. M. Jancovici se trouve ici pris dans une contradiction logique : il promeut la décroissance ET le nucléaire, alors que celui-ci a toujours baigné dans une idéologie d’énergie illimitée et peu chère, permettant de poursuivre une croissance sans limites : « Les promoteurs du programme électronucléaire [dans les années 1970 en France] sont avant tout les concepteurs d’une société fortement consommatrice d’énergie, ce qu’ils considèrent alors comme la condition sine qua non d’une forte croissance économique de la France. » [24] Et c’est pourquoi toute l’histoire du mouvement écologique, né entre autres de la prise de conscience des limites de la croissance, s’est en même temps opposée vigoureusement au développement de l’énergie nucléaire, qui prétendait faire sauter la limite de l’approvisionnement énergétique — à un prix soigneusement caché par le mensonge et la répression.

Au fond, M. Jancovici, qui évoque souvent de Gaulle, réactive implicitement la nostalgie des Trente Glorieuses : il rêve d’un régime décroissant et nucléaire qui serait structuré par un ordre autoritaire, un capitalisme familial qui penserait le temps long, une élite de polytechniciens supposée rationnelle et désintéressée. Mais les temps ont changé. La société désire la démocratie, et non l’autoritarisme, l’économie juste, et non un capitalisme destructeur, la reconnaissance du savoir de chacune et chacun, et non une élite auto-instituée qui défend ses privilèges. Utopie, idéalisme — sans doute, qui échappent à toute loi. Avec le changement climatique, et non malgré lui, la société veut croire que le monde reste désirable et prometteur.

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