Jérôme Laronze, paysan, tué par les gendarmes : le récit de l’incroyable drame

9 octobre 2017 / Marie Astier (Reporterre)



Jérôme Laronze, éleveur en Saône-et-Loire, a été tué le 20 mai par les tirs d’un gendarme. Ce drame prend sa source dans un contrôle vétérinaire. Reporterre détaille cette histoire révoltante.

  • Trivy (Saône-et-Loire), reportage

Sur le bord de la petite route, les hémérocalles ont fané mais le soleil persiste en cette fin septembre. Un tilleul projette son ombre dans la cour. Deux côtés sont bordés de bâtiments agricoles, et un troisième de la maison, volets bleus et crépis ocre. La pierre calcaire grise unifie l’ensemble. Tout paraît entretenu et propre, l’atmosphère semble sereine.

La cour de la ferme de Jérôme Laronze.

Cela fait maintenant quatre mois que celui qui habitait ces lieux, Jérôme Laronze, a été tué de trois balles tirées par un gendarme, à quelques kilomètres de sa ferme. L’éleveur était recherché depuis le 11 mai, jour d’une visite des services vétérinaires à l’issue de laquelle il s’était enfui. Le 20 mai 2017, il tentait à nouveau d’échapper à une interpellation quand les gendarmes ont ouvert le feu. Une instruction est en cours au tribunal de grande instance de Chalon-sur-Saône pour « violence avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Deux juges d’instruction ont été nommées, le gendarme auteur des coups de feu a été mis en examen. S’inscrivait-il dans le cadre légal quand il a fait usage de son arme ? Comment des contrôles vétérinaires ont-ils pu aboutir à la mort d’un homme ? L’affaire implique la responsabilité d’un représentant des forces de l’ordre, mais au-delà, de toute une administration.

« Souvent, quand on arrivait, il était dans l’arrière-cour en train de bricoler. Il passait par cette arche, au fond, et comme il était grand et costaud, il la remplissait », se souvient Marie-Noëlle, l’une de ses quatre grandes sœurs. Il n’est pas facile pour elles de revenir sur l’exploitation, appartenant à la famille depuis cinq générations et que Jérôme avait reprise au début des années 2000. Mais il faut bien y aller, presque tous les week-ends, pour s’occuper du troupeau. En leur absence, le cheval blanc de Jérôme, fort comme son maître, et le chat multicolore font office de gardiens des lieux.

« Ce matin-là, ils venaient faire un recensement du cheptel en vue de sa saisie » 

« À sa mort, Jérôme avait 120 bêtes, et 120 hectares », poursuit Marie-Noëlle. Située sur un promontoire, la maison offre un point d’observation idéal des collines alentour. « Face à la ferme, de l’autre côté de la vallée, vous voyez les champs qui venaient du côté de notre mère. Et il y a encore d’autres pâtures derrière, en plus de celles autour de la ferme », montre-t-elle. En contrebas, le village de Trivy a sa mairie, son église, son école. Le tout forme un ensemble bucolique et typique de ce coin de Charolais en Saône-et-Loire.

L’arrière de la ferme de Jérôme Laronze.

On pourrait croire que rien n’a changé depuis des lustres, mais le père de Jérôme, Jean Laronze, nous a déjà détrompé, quelques jours auparavant, lors de la veillée du 20 septembre en mémoire de son fils, à Mâcon. « On a commencé en 1965 avec une vingtaine de bêtes. On vivait mieux que Jérôme avec 100 bêtes, s’est-il souvenu. Avec les primes, on a poussé les jeunes dans une course au rendement, à s’agrandir, à avoir plus de bêtes, et plus de papiers à gérer. J’ai connu une époque où il y avait plus de 70 exploitations dans la commune, maintenant il n’y en a plus qu’une douzaine. »

Quelques jours après, en ce samedi de fin septembre, nous retrouvons deux des sœurs Laronze à la bâtisse familiale. La taille de la ferme, imposante, laisse imaginer la quantité de travail pour un homme seul. « La priorité, c’était quand même de s’occuper des bovins, pas de répondre aux injonctions de l’administration », reprend Marie-Pierre Laronze, deuxième sœur présente en cet après-midi ensoleillé.

Marie-Pierre (à gauche) et Marie-Noël Laronze sur les terres familiales reprises par leur frère.

Jérôme, dernier et seul garçon de la famille, avait repris l’exploitation en 2003. Il voulait vendre localement, en circuit court, il laissait ses vaches au pâturage le plus longtemps possible, s’était récemment converti au bio, et avait même adhéré à un syndicat agricole « alternatif », la Confédération paysanne. Cela en faisait un paysan hors normes, dans un coin où la voie tracée par les instances dirigeantes du monde agricole et le syndicat majoritaire est étroite. C’est à force de ne pas respecter les normes, sociales, peut-être, et réglementaires, certainement, qu’il a fini par attirer l’attention de l’administration. D’identification des vaches en retard en papiers oubliés, d’obligations de suivi sanitaire non remplies en contrôles, la direction départementale de la protection des populations (DDPP), qui comprend les services vétérinaires, en avait conclu qu’il fallait retirer son troupeau à Jérôme.

Ils sont venus de 11 mai. « Ce matin-là, ils venaient faire un recensement du cheptel en vue de sa saisie », précise Marie-Noëlle. Sont arrivés chez Jérôme trois agents de la DDPP, accompagnés de gendarmes, du maire et de l’employé municipal. Ces deux derniers « étaient présents comme témoins », complète Marie-Pierre. Quant aux gendarmes, « ils sont venus à la demande de la DDPP. Il y en avait six : deux gendarmes de Dompierre, et quatre de Mâcon, venus en renfort », poursuit-elle.

« Mon frère n’avait pas connaissance de l’objet du contrôle. Il n’avait pas été averti. Le maire, lui, avait été prévenu la veille. Les agents de la DDPP avaient une ordonnance du juge des libertés leur permettant d’accéder à tous les bâtiments et à tous les documents, même sans l’accord ou la présence de Jérôme », ajoute-t-elle. Marie-Pierre exerce la profession d’avocate, manie les termes juridiques avec précision. « Pourtant, ils ont tenté de l’obliger à participer au contrôle. C’était son droit : il a refusé et les a laissés faire. »

« Quand on traite quelqu’un comme un terroriste, on donne un permis de tuer aux gendarmes » 

Ce n’était pas la première fois que les gendarmes accompagnaient les agents de la DDPP à Trivy. Un contrôle, en 2016, avait déjà eu lieu en leur présence et effrayé les bovins, dont certains seraient même morts dans la cohue. Mais un autre, peu de temps après, en présence de membres de la Confédération paysanne et des sœurs, s’était bien déroulé. « Il pouvait se montrer énervé dans les mots, mais n’a jamais été violent ni menaçant lors d’un contrôle », assurent Marie-Pierre et Marie-Noëlle. Un portrait confirmé par de nombreux proches. « Ici on est dans un village, les gendarmes font partie du paysage. Si ceux de Dompierre [la commune voisine] n’étaient venus que tous les deux, cela ne se serait pas passé comme ça le 11 mai », pense Marie-Pierre.

Les vaches de Jérôme, qui élevait aussi des limousines en plus des charolaises, car réputées plus rustiques.

De mauvais souvenirs en tête, des militaires dans ses champs : Jérôme s’est sans doute senti menacé, supposent les sœurs. « Pendant qu’ils faisaient le tour des pâtures, il a continué à travailler, puis est revenu à la maison », poursuit l’avocate. Il était en contact depuis quelque temps avec un journaliste du Journal de Saône-et-Loire, auquel il avait fait parvenir une lettre racontant ses déboires administratifs. Mais cette lettre n’avait pas été publiée. Sentant l’urgence de témoigner, Jérôme a alors, ce matin du 11 mai, appelé une amie, lui demandant d’envoyer cette chronique au quotidien. Il y faisait le récit du contrôle catastrophique de 2016, et l’aveu qu’il avait, peu de temps après, pensé se suicider. Il écrivait qu’il se serait même rendu, cette idée en tête, aux abords de la propriété de l’agente de la DDPP ayant mené ce contrôle, avant de se raviser.

« Lisant cela, cette amie a paniqué, et a appelé les secours », dit Marie-Pierre. « Les pompiers sont arrivés en fin de matinée, ont trouvé Jérôme en train de travailler, leur disant que tout allait bien. Ils ont quand même appelé le médecin du Samu, qui leur a dit qu’il fallait le lui amener à Mâcon, pour le voir. Jérôme ne voulait pas venir, ils ont donc rappelé les gendarmes pour le contraindre. Ces derniers l’ont encerclé et Jérôme a essayé de les effrayer avec son tracteur. »

Les tracteurs de Jérôme Laronze.

La suite apparaît un peu floue. Il semble que les gendarmes se soient retirés. « Ils sont revenus à Dompierre mettre au point un plan d’interpellation et, pendant ce temps-là, Jérôme est parti en voiture », croit savoir Marie-Pierre. Autres événements de la journée dont elle a pris connaissance par la suite : premièrement, à la gendarmerie, l’agente de la DDPP qui a supervisé l’opération de recensement du bétail – la même que celle du contrôle de 2016 - a porté plainte contre Jérôme pour menace sur sa personne. L’un des gendarmes a fait de même, pour violence volontaire sur dépositaire de l’autorité publique. Deuxièmement, une course poursuite a eu lieu, Jérôme semant les forces de l’ordre.

« C’est là que la traque a commencé, dans l’après-midi », continue Marie-Pierre. Les sœurs sont prévenues le lendemain. « La gendarme qui dirigeait les opérations était très rassurante, elle nous a dit qu’ils voulaient l’hospitaliser, qu’il n’irait pas en garde à vue. »

Une version des faits largement tronquée, estiment-elles désormais : « Elle ne nous a pas parlé des poursuites et des plaintes déposées la veille. Les moyens mis en œuvre n’avaient rien à voir avec le discours. Plusieurs unités de gendarmes ont été mobilisées ; l’agente de la DDPP qui avait porté plainte a été placée sous protection rapprochée ; des personnes travaillant dans l’administration du département nous ont dit qu’il avait été signalé dans plusieurs services comme dangereux. Quand on traite quelqu’un comme un terroriste, on donne un permis de tuer aux gendarmes », conclut Marie-Pierre.

Pourquoi une telle mobilisation de moyens pour attraper un paysan ?

Pendant neuf jours, Jérôme, fin connaisseur de son territoire, se joue des gendarmes, les sème, s’échappe mais ne s’éloigne pas, apparemment, du département. « Je l’ai eu une fois au téléphone, pendant moins d’une minute, se rappelle Marie-Noëlle. Il voulait que je transfère sa chronique à un autre journaliste du Journal de Saône-et-Loire. Il m’a dit : “Vous avez essayé de m’aider, ça n’a pas marché, je ne serai jamais en paix.” Il avait une peur panique que ça finisse mal avec les gendarmes. »

Cette longue traque les a-t-elle mis à cran ? Pourquoi une telle mobilisation de moyens ? Comment en est-on arrivé à considérer que cet agriculteur pouvait être dangereux pour autrui ? L’administration et les forces de l’ordre ont-elles fait une erreur d’appréciation, jugeant Jérôme plus dangereux qu’il ne l’était ? Autant de questions auxquelles l’instruction doit tenter de trouver des réponses.

D’autres, encore, viennent quand on se rend sur les lieux où Jérôme Laronze est mort. Une vingtaine de minutes de virages entre champs et forêt, et on arrive sur les hauteurs de Sailly, toujours en Saône-et-Loire. Juste au-dessus du château, dans un chemin de terre, entre deux prés, c’est là que la voiture de Jérôme aurait été garée à l’arrivée des gendarmes, dans l’après-midi du 20 mai. Voici les éléments rassemblés par la famille et restitués à Reporterre : Jérôme s’était assoupi au volant, semble-t-il, quand deux gendarmes — un homme et une femme — sont arrivés et se sont garés à quelques mètres. Ils seraient sortis, chacun de leur côté. Un bruit émanant de la voiture des gendarmes aurait réveillé Jérôme. Qui aurait alors démarré, passant sur le côté de l’étroit chemin afin d’éviter le véhicule des forces de l’ordre.

Le chemin où est mort Jérôme.

Le gendarme était-il sur la trajectoire de la voiture ? « La balistique montre que non, dit Marie-Pierre, puisque aucune balle n’a été tirée de face. » La femme a tiré une seule balle, qui n’a pas atteint sa cible. En revanche, l’homme a tiré cinq balles, dont trois ont touché Jérôme. Une à la jambe — à l’artère fémorale —, et deux par derrière, aux poumons. Dans l’étroit chemin, la sœur montre où devait se trouver la voiture de Jérôme, et ce que devait être la position du gendarme d’après la trajectoire des coups de feu : non pas sur le trajet de la voiture de l’agriculteur, comme déclaré au départ, mais deux ou trois mètres plus bas, à l’intersection. « Comme s’il se cachait derrière les fourrés… Tous les tirs ont été faits à hauteur d’homme, en moins de 7 secondes », assure Marie-Pierre Laronze. « Le gendarme est mis en examen pour violence avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Pour nous, les derniers mots sont en trop. »

La voiture est allée s’encastrer dans un arbre quelques mètres plus bas. La caméra du Taser de l’un des gendarmes a enregistré la scène. « Après les coups de feu, il semble que Jérôme s’étouffait, qu’il saignait et qu’ils l’ont laissé sans soins », reprend-elle. Dans ce cas, la femme gendarme, pour l’instant simple témoin, pourrait se voir reprocher la non-assistance à personne en danger. « Puis très vite, beaucoup de gendarmes, de pompiers sont arrivés sur les lieux et ont “pollué” la scène de crime. Il y a eu des incohérences et des problèmes dès le début de la gestion de l’enquête », pensent les deux sœurs.

Une étape importante pour la famille, qui s’est portée partie civile, sera donc la reconstitution, demandée aux juges d’instruction. Elle devrait avoir lieu prochainement. « Il faut mettre le gendarme face à ses responsabilités », assure la grande sœur.

La Confédération paysanne, syndicat auquel Jérôme adhérait, ainsi que la Ligue des droits de l’homme, souhaitent aussi se porter parties civiles. Un comité de soutien s’est également constitué en association le 20 septembre dernier afin de maintenir une vigilance et de continuer d’organiser, tous les 20 de chaque mois, une veillée en mémoire du paysan. Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne, approuve : « Il faut insister, maintenir la pression, qu’on n’enterre pas l’affaire. »


ME GABRIEL VERSINI : « IL N’EST PAS QUESTION QUE MON CLIENT SERVE DE LAMPISTE »

Reporterre — Quelle est votre version des événements du 20 mai, qui ont mené à la mort de Jérôme Laronze ?

Maître Gabriel Versini — Ce monsieur était recherché par les forces de gendarmerie pour des faits attentatoires à l’encontre des services sanitaires. Il a été repéré par des tiers, qui l’ont signalé aux forces de gendarmerie, qui sont intervenues pour procéder à l’interpellation. Jérôme Laronze n’a pas obtempéré aux injonctions des gendarmes et il a foncé délibérément sur mon client et sa collègue.



Mais les trois balles mortelles correspondent à un tir de côté et deux de dos. Comment l’expliquez-vous ?

Concernant les tirs de côté, les forces ont voulu stopper l’avancée de cet homme en tirant dans le bloc moteur. Pour les tirs de derrière, il faut une reconstitution précise sur les lieux. Il y en a déjà eu une peu de temps après les faits, il va y en avoir une nouvelle en présence des parties civiles. Nous la préparons sereinement avec mon client, pour qu’il y ait une lisibilité totale.

La colonne vertébrale de ce dossier, c’est de savoir si on entre, ou pas, dans le cadre de l’article L435-1 du code de la sécurité intérieure, qui refond l’usage des armes par la gendarmerie et la police [voir alinéa 4, qui spécifie qu’il est possible de faire usage d’une arme contre un véhicule quand le conducteur n’obtempère pas à l’ordre d’arrêt].



Des éléments ont-ils pu laisser penser aux gendarmes que Jérôme pouvait être dangereux ?

Est-ce qu’intrinsèquement, cet homme, dans sa personnalité, était dangereux ? Là-dessus, je ne m’autoriserais pas à me prononcer. Après, entre le contrôle sanitaire et la mort de cet homme, il y a eu un événement qui fait qu’il pouvait être potentiellement considéré comme dangereux, mais je ne vous en dirai pas plus, car il y a le secret de l’instruction.



Votre client est la seule personne mise en examen dans cette affaire. Mais la mort de Jérôme Laronze apparaît comme l’issue d’un long processus dans lequel l’administration pourrait aussi être mise en cause…

Effectivement, c’est la genèse de toute l’histoire, et ce contrôle sanitaire est le détonateur. Nous serons attentifs à cet aspect, il n’est pas question que mon client serve de lampiste.

  • Propos recueillis par Marie Astier



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Source : Marie Astier pour Reporterre

Dessin : © Jean-Benoît Meybeck/Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre

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