La mort annoncée des centres de santé qui soignent les inégalités
Le gouvernement veut couper les financements des centres de santé communautaire. - © Juan Mendez / Reporterre
Le gouvernement veut couper les financements des centres de santé communautaire. - © Juan Mendez / Reporterre
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Le gouvernement veut couper les financements des centres de santé communautaire. Des milliers de patients, notamment précaires, risquent de perdre un accompagnement global « indispensable et précieux ».
Montpellier (Hérault), reportage
Le centre Human Santé n’a rien d’un cabinet médical classique. Dans le hall d’entrée, les brochures féministes et antiracistes côtoient les flyers sur la contraception. À côté du thermos de thé, des affiches annoncent les prochains ateliers — « santé au féminin », « perturbateurs endocriniens », accès aux droits, « écrans ». « C’est la santé comme on aimerait qu’elle soit, sourit Helena, patiente — on dit plutôt “usagère”. Globale, holistique et accessible à tous. »
C’est qu’on se trouve ici dans un centre de santé communautaire. En clair, un espace qui associe soins, soutien psychologique, travail social et médiation en santé, et qui accueille des publics souvent exclus du système de santé traditionnel. Un lieu « indispensable et précieux », selon un témoignage inscrit sur un mur du hall, mais qui pourrait bientôt disparaître.
Comme 25 autres structures de ce type, le centre montpelliérain a appris que ses subsides allaient être coupés. « Fin janvier, le gouvernement a annoncé la fin des financements Secpa [pour structures d’exercice coordonné participatif] qui sont dédiés à l’accès à la santé pour les plus vulnérables, explique Camille Picard, coordinatrice de l’espace. Ça représente la moitié de notre budget. »
Une annonce « brutale et incompréhensible »
Une annonce « brutale et incompréhensible » pour Fabrice Mauguin, coordinateur du réseau des centres de santé communautaire. Pendant longtemps, ces espaces ont œuvré à l’ombre des quartiers populaires, sans reconnaissance ni aide structurée de l’État. Malgré tout, « ils ont montré qu’ils permettaient de lutter contre les inégalités sociales de santé, indique-t-il par téléphone. Post-Covid, le gouvernement cherchait des moyens pour renforcer l’accès aux soins des plus défavorisés, et on est venus nous trouver ».
Volte-face
En 2021, une expérimentation — le dispositif Secpa — a ainsi été lancée, chargée de financer 26 centres et maisons de santé participatifs et d’évaluer les effets sociaux et sanitaires de ce modèle de soins alternatifs. Pour les lieux bénéficiaires, « ce dispositif nous a permis d’embaucher des interprètes, d’organiser des ateliers, d’assurer un soutien psychologique et social renforcé, détaille Camille Picard. Aujourd’hui, on accueille près de 1 500 personnes, avec 9 salariés ».
Selon Fabrice Mauguin, lors de l’évaluation, tous les feux étaient au vert. « La suite logique, prévue dans la loi, c’était de pérenniser l’expérimentation », souligne-t-il. Et de déployer ce type de centre sur tout le territoire.
Sauf que le gouvernement a changé d’avis. Lors d’une réunion avec les acteurs concernés, le 29 janvier, le ministère de la Santé aurait douché leurs espoirs. Exit la généralisation des Secpa. Exit aussi l’enveloppe annuelle de 14 millions d’euros (chiffres 2025) pour assurer le fonctionnement des centres. « C’est une volte-face et un reniement des engagements pris », accuse Fabrice Mauguin.
« L’État nous lâche complètement »
À la place, des subventions via le nouveau label France Santé, qui doit soutenir des espaces médicaux « afin de permettre aux Français de disposer d’une offre de soins à trente minutes maximum de chez eux », selon les mots de Sébastien Lecornu en septembre. « Ça n’a rien à voir avec ce qu’on fait, tempête le coordinateur. Et surtout, c’est un financement de 50 000 euros maximum. » Quand les budgets annuels des centres de santé communautaire oscillent entre 300 000 et 900 000 euros.
Interrogé à ce propos, le ministère de la Santé est resté vague : « Les 26 maisons et centres de santé concernés seront bien pérennisés », nous indique-t-il par courriel, via l’intégration au sein du réseau France Santé. « Des financements complémentaires seront mobilisés, dont les détails seront précisés dans les prochains jours aux acteurs », précise-t-il également. Les Autorités régionales de santé pourraient notamment abonder l’enveloppe, avec un fort risque de disparité entre territoires.
« Le compte n’y est pas », conclut Camille Picard. « L’État nous lâche complètement, regrette sa collègue Eva-Morgan Maurin, éducatrice en activités physiques adaptées. Des milliers de gens ont besoin de nos structures. » À ses côtés, Camille Delescluse, médecin généraliste, acquiesce : « Ici, on peut pratiquer différemment, avoir du temps avec les patients, les prendre dans leur globalité, avoir un soutien des collègues. Si on devient un cabinet médical classique, moi je partirai. »
Pour La Case de santé, à Toulouse, cette décision gouvernementale signifie « l’abandon de 2 000 patients qui perdront un accès facilité aux soins, sans dépassement d’honoraires », selon leur communiqué. Et d’après le réseau national, « des dizaines de projets de création de centres et maisons de santé sur ce modèle, dans des quartiers populaires et des zones rurales délaissées, sont fauchées et ne verront jamais le jour ».
Mobilisation, pétition...
La bataille ne fait que commencer. À la suite de la réunion du 29 janvier, nombre d’élus — maires, parlementaires — se sont émus de la disparition programmée des centres communautaires.
« Les effets induits par un arrêt brutal du dispositif Secpa seraient catastrophiques et susceptibles d’ajouter de la tension à une tension d’ores et déjà prégnante sur l’offre et l’accès aux soins », a écrit Christophe Ferrari, président de la métropole de Grenoble, dans un courrier à la ministre de la Santé Stéphanie Rist, relayé par Le Monde. Deux structures sont implantées sur son territoire, à Échirolles et Saint-Martin-d’Hères (Isère).
À Montpellier, salariés et patients préparent déjà la mobilisation. Soirée de soutien, tractage dans le quartier, pétition… « On ne lâchera rien », affirme Helena. Sur le mur, la retraitée a écrit un mot : « Ce centre de santé m’a permis de reprendre confiance en mon corps, que j’avais totalement perdu. L’activité physique adaptée, le groupe de marche, la danse-thérapie. C’est grâce à Human Santé que je suis debout sur mes deux genoux. »