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Agriculture

L’Europe pourrait produire 100 % du soja qu’elle consomme

Une exploitation de soja à Revel, dans le sud de la France, en 2021.

Importer du soja pour nourrir le bétail est une cause majeure de déforestation. Or, selon une étude, l’Europe serait capable de produire elle-même tout le soja dont elle a besoin.

Si nous y mettions des moyens, l’Europe pourrait être autosuffisante en soja. Voilà le résultat d’une étude publiée par des scientifiques de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et l’institut AgroParisTech, dans la revue Nature food, le 7 avril.

Le soja est une plante de la famille des légumineuses, riche en protéines. Elle est en partie utilisée pour l’alimentation humaine (les graines de soja sont transformées en huile, en lait, en tofu…), mais surtout pour nourrir les animaux d’élevage, grâce aux tourteaux (ce qui reste de l’extraction de l’huile des graines) de soja.

Quelques pays européens produisent déjà du soja sur leur territoire [1], comme l’Italie, la France (dans le Sud-Ouest et le Nord-Est notamment), la Roumanie ou encore la Croatie. C’est trop peu.

Importer du soja entretient la déforestation

« Actuellement, l’Europe importe près de 90 % du soja qu’elle consomme, en provenance des États-Unis et du Brésil pour la majorité, et destiné essentiellement à l’alimentation animale », rappellent l’Inrae et AgroParisTech dans un communiqué de presse. Ces importations sont une cause majeure de la déforestation en Amérique du Sud : des écosystèmes précieux sont détruits pour être remplacés par d’immenses cultures de soja.

Comment faire pour rapatrier la production de soja ? « L’Europe peut atteindre une autosuffisance de 50 à 100 %, si 4 à 11 % des terres cultivées européennes étaient consacrées au soja » – contre 1,7 % aujourd’hui – révèlent l’Inrae et AgroParisTech. [2] Il faudrait ainsi augmenter les surfaces de cultures d’un facteur 2 à 3 pour une autosuffisance à 50 % et d’un facteur 5 à 6 pour une autosuffisance à 100 %.

Un champ de soja voisin de la forêt tropicale, près de Sorriso, dans l’État brésilien du Mato Grosso, en août 2020. © Florian Plaucheur/AFP

En croisant des bases de données mondiales agronomiques et climatiques, les chercheurs ont réalisé des projections de rendements de soja à l’échelle du continent, en prenant en compte le changement climatique.

« Le soja est une culture adaptée à des conditions climatiques très variées, détaille l’un des auteurs de l’étude, Nicolas Guilpart, maître de conférences en agronomie à AgroParisTech. Il existe des variétés différentes, mais globalement, le soja a besoin d’une température d’au moins 4 °C pour se développer. La température optimale est entre 20 et 30 °C. » Au-dessus de 40 °C, il n’y a pas de formation des graines.

Les chercheurs ont constaté qu’avec l’augmentation globale des températures, le rendement médian pouvait augmenter, mais que les aires les plus productives allaient se déplacer vers le nord-est du continent. « Actuellement, le principal pays producteur de soja de l’Union européenne est l’Italie, précise David Makowski, directeur de recherche à l’Inrae et lui aussi auteur de l’étude. Les températures y sont déjà élevées, et le changement climatique va encore les augmenter. Les conditions vont donc devenir moins favorables à la production de soja, le rendement aura de bonnes chances de diminuer. »

À l’inverse, des zones comme le nord-est de la France, le Benelux, l’Allemagne ou encore le Danemark pourraient bénéficier du changement climatique. « On s’est rendus compte qu’il n’y avait pas d’obstacle climatique à la production de soja en Europe, et que le réchauffement global devrait même aider, si on souhaite être autosuffisants en soja », poursuit David Makowski.

Réduire les engrais azotés grâce au soja

Mieux encore, les chercheurs ont calculé que l’augmentation des cultures de soja permettrait de réduire l’usage des engrais azotés de 4 à 17 % sur le continent européen. En effet, le soja, comme les autres légumineuses, « permet de fixer l’azote dans le sol grâce à des bactéries symbiotiques vivant dans ses racines, ce qui est bénéfique pour la culture suivante et permet de réduire l’usage des engrais azotés, et donc leur impact environnemental », notent l’Inrae et AgroParisTech.

Une bonne nouvelle, qui pourrait inciter les agriculteurs à favoriser cette production, et à limiter les importations de soja américain. Surtout que les projections de rendements sont sûrement sous-estimées : elles ne prennent même pas en compte l’irrigation des cultures de soja. « Si on en tenait compte, les rendements seraient probablement encore plus importants », indique Nicolas Guilpart.

Attention : une augmentation des surfaces de soja se fera forcément au détriment d’autres cultures. Et cela pourra représenter beaucoup. « Nous avons estimé qu’il faudrait 9 millions d’hectares de soja supplémentaires pour atteindre 50 % d’auto-suffisance, poursuit le chercheur d’AgroParisTech. Si ces 9 millions d’hectares remplacent uniquement du blé, cela pourrait faire diminuer la surface en blé du continent européen de 15 %, ce qui aurait d’importantes conséquences sur les exportations. La question de quelles cultures remplacer par le soja est donc clé. »

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