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L’anguille française victime d’un vaste trafic international

L’anguille fait l’objet d’un vaste trafic international.

Très prisée en Asie, l’anguille fait l’objet d’un vaste trafic international. Chaque année, des millions d’alevins sont pêchés illégalement dans nos cours d’eau. Une menace de plus pour cette espèce au bord de l’extinction.

Vous lisez la seconde partie de l’enquête « L’anguille, énigme du vivant menacée d’extinction ». Elle est publiée en partenariat avec la Revue Salamandre. La première partie, sur le mode de vie étonnant de ce poisson migrateur, est disponible ici.



Un profane l’apercevant par miracle au fond d’un estuaire penserait sans doute avoir affaire à du menu fretin. Un long ver translucide, à peine plus épais qu’un spaghetti, n’ayant pour seul ornement que deux grands yeux noirs. Et pourtant. La civelle — nom donné à l’anguille au stade juvénile — vaut de l’or. Un paquet. Au point qu’un vaste trafic s’est structuré autour d’elle, étirant ses tentacules des rivières européennes jusqu’aux fermes aquacoles chinoises. Selon les estimations d’Europol, le commerce illégal de ce petit poisson génère chaque année des milliards d’euros d’argent sale, poussant aux bords du précipice une espèce en danger critique d’extinction.

Président du Sustainable Eel Group — une organisation de protection des anguilles établie à Bruxelles —, le Britannique Andrew Kerr en parle comme du « plus grand crime environnemental de la planète » ; l’« ivoire » des Européens. On y retrouve tous les éléments traditionnellement associés au trafic d’armes et de drogues : des « go fast », convoyant à toute vitesse vers des pays moins regardants cet « or blanc » venu de l’océan ; des « mules », exfiltrant les civelles cachées dans leurs valises vers l’Asie, où elles sont engraissées, puis revendues au prix fort sur les étals des marchés aux poissons.

« Ce sont des circuits organisés, du banditisme, des menaces de mort, des rixes », raconte le professeur Éric Feunteun, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle et plus éminent spécialiste des anguilles.

30 kg d’anguilles : 1 million d’euros

Le malheur de cette espèce prend sa source dans sa chair grasse, que les amateurs s’accordent à trouver savoureuse. Marinée, fumée, sous forme de sushi ou de sashimi... les Japonais en raffolent. Las ! La dégradation des zones humides, la multiplication des obstacles dans les cours d’eau et les pesticides, notamment, ont entraîné un effondrement des populations locales (Anguilla japonica), au début des années 1980.

« Les Japonais ont donc commencé à prospecter d’autres sources », raconte Laurent Beaulaton, chef du pôle pour la gestion des migrateurs amphihalins dans leur environnement de l’Office français de la biodiversité (OFB), de l’Inrae, de l’Institut Agro et de l’université de Pau et des pays de l’Adour.

L’une des spécificités de l’anguille est qu’il est quasiment impossible de réussir sa reproduction en captivité. Le poisson ne procrée qu’au milieu de la mer des Sargasses — ou au large des îles Mariannes, en ce qui concerne Anguilla japonica —, au terme d’un long et mystérieux périple dans les abysses [1].

En février 2023, la douane a saisi 302 kg de civelles (environ 818 000 alevins) en région parisienne. © Douane française

Il y a quelques mois, des chercheurs de l’université de Kindai (Japon) sont parvenus, après des décennies d’essais, à obtenir des larves à partir d’anguilles issues de techniques de reproduction artificielle. Selon les spécialistes, il faudra cependant attendre des années avant que ces tests puissent être répliqués à échelle industrielle.

À l’heure actuelle, « le seul moyen de faire de l’élevage d’anguilles, c’est de se fournir en civelles sauvages », assure Guillaume Rulin, chef de projet domaine marin et lutte contre le trafic des migrateurs amphihalins à l’OFB. Afin de satisfaire leur faim, les Japonais se sont donc orientés vers l’Europe, déjà dotée de nombreuses pêcheries.

Les civelles (à g.) sont transparentes lorsqu’elles sont jeunes. Elles deviennent plus foncées lorsqu’elles sont adultes (à d.). © Douane française et Théo Tzelepoglou/La Salamandre/Reporterre

Sauf que les anguilles qui frétillent dans nos cours d’eau et nos lagunes ne se portent pas beaucoup mieux que leurs cousines asiatiques. Parasites, barrages et pollutions ont réduit leur population à peau de chagrin, contraignant l’Union européenne à mettre en place des quotas de pêche et à interdire, en 2010, l’export du délectable poisson. « Du jour au lendemain, c’est devenu illégal, se rappelle Andrew Kerr. Mais les lignes de négoce entre l’Asie et l’Europe étaient déjà bien établies. La loi est passée, mais personne n’en a tenu compte. »

La raison à cela est simple. « C’est un trafic qui est très lucratif, avec moins de risques qu’un trafic d’armes ou de drogues », explique Guillaume Rulin. Une civelle tout juste pêchée coûte environ 10 centimes ; à Hong Kong [en Chine], on l’achète pour 1 euro ; après dix-huit mois d’engraissement dans une ferme aquacole chinoise, elle en vaut dix fois plus. « C’est de la folie, commente Andrew Kerr. On peut mettre 100 000 civelles dans une valise de 30 kilos. Ça représente, in fine, 1 million d’euros. »

La France, une plaque tournante

La France, où s’établit la grande majorité des civelles européennes, est une plaque tournante. « Elle représente 80 % des captures légales sur le continent, et donc vraisemblablement des captures illégales », estime Laurent Beaulaton. 39 % des saisies réalisées par Europol entre 2011 et 2021 l’ont été dans l’Hexagone, talonné par l’Espagne, où sont régulièrement convoyées les civelles avant leur expédition vers la Malaisie, la Thaïlande ou la Chine.

Des enquêtes menées par l’OFB et l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp) ont mis en lumière des ramifications jusqu’en Roumanie, en Bulgarie, en Pologne, ou encore en Lituanie. « Récemment, un Malaisien qui prenait un bus pour le Portugal a été arrêté dans la région Centre avec 20 kilos de civelles dans sa valise, raconte Guillaume Rulin. C’est partout. »

« Une équipe pêche, une guette, et une troisième s’en va avec les civelles »

Pour mener à bien leur commerce mortifère, les trafiquants rivalisent d’ingéniosité. Un pêcheur de civelles du pays de la Loire, requérant l’anonymat par peur que l’on s’en « prenne à son bateau » en représailles, raconte en voir régulièrement, la nuit, dans les cours d’eau où il travaille.

« Il y a une équipe qui pêche, une qui guette, et une troisième qui s’en va avec les civelles. Ceux qui pêchent n’ont quasiment jamais de poisson avec eux. En cas de contrôle, ça limite la casse. » Certains, décrit-il, ont recours à des drones afin de surveiller les gendarmes. « C’est très structuré. »

Outre la saisie de 302 kg d’anguilles en février 2023, la douane française a découvert une quarantaine de valises, du matériel de pesée ou encore des pochons transparents pour le transport d’animaux vivants. © Douane française

Après avoir été pêchées, les civelles sont stockées dans des viviers clandestins. « Les bâtiments sont à une dizaine de degrés, voire moins en hiver, décrit Laurent Beaulaton. À cette température, les civelles ne bougent et ne mangent quasiment plus. Elles peuvent survivre comme ça pendant à peu près un mois, ce qui laisse aux trafiquants le temps d’organiser leur expédition. »

Valises isothermes pour échapper aux douanes

Les alevins sont ensuite envoyés vers l’Asie, tassés dans des sacs en plastique remplis d’eau oxygénée. Des valises spéciales, calfeutrées avec du papier isotherme, ont été mises au point par les trafiquants afin de faciliter leur transfert. Ce dernier doit être le plus rapide possible, les civelles ne pouvant survivre plus de 72 heures dans ces conditions.

Le dispositif échappe bien souvent à la vigilance des douanes. « Les systèmes de surveillance automatique des valises ne sont pas prévus pour repérer des masses d’eau », explique Guillaume Rulin.

Des valises spéciales, calfeutrées avec du papier isotherme, ont été mises au point par les trafiquants afin de faciliter le transfert des alevins. © Douane française

Les enquêtes menées par l’OFB et l’Oclaesp montrent que les contrebandiers mènent souvent, en parallèle, des activités de pêche ou de mareyage légales. « Ce n’est pas un préjugé de notre part, c’est un fait — même s’il y a bien sûr des professionnels honnêtes », insiste Guillaume Rulin. Les viviers clandestins sont parfois dissimulés au sein même de ces entreprises-façades.

En mai dernier, raconte Guillaume Rulin, les autorités ont réussi à démanteler un réseau opérant entre la France, l’Espagne, la Belgique et la Pologne, soupçonné d’avoir exporté illégalement près de 4 tonnes de civelles entre 2021 et 2023. Parmi les vingt-sept trafiquants arrêtés se trouvait le second plus gros mareyeur de France.

Selon le quotidien basque espagnol El Correo, l’une des entreprises dans le collimateur des inspecteurs appartient à un membre historique de l’organisation terroriste indépendantiste ETA, José Antonio Aguirrebarrena, surnommé « Tarzan ». Après un passage dans des camps d’entraînement militaires yéménites et de multiples démêlés avec les justices française et espagnole, l’homme se serait reconverti dans le commerce d’anguilles via une société de mareyage, Ibaitz. Cette dernière a également été perquisitionnée en mai par la Guardia Civil.

Une espèce presque anéantie

Il est complexe d’évaluer avec précision la quantité de civelles capturées et vendues illégalement chaque année sous nos latitudes. Selon les spécialistes, elles se comptent en dizaines de millions. De quoi visser un dernier clou sur le cercueil déjà quasi fermé des anguilles européennes. « Ça constitue une atteinte à l’environnement très significative », juge Benjamin Hogommat, responsable juridique au sein de France Nature Environnement (FNE) Pays de la Loire, qui se porte régulièrement partie civile lors de procès liés au trafic d’anguilles.

Si le braconnage est loin d’être le seul responsable de l’anéantissement de ces poissons [2], « il y participe » : « Ça fait des dizaines de milliers d’individus en moins pour perpétuer les générations. »

Lire aussi : Pêche industrielle : un modèle destructeur massivement subventionné

Les autorités semblent avoir pris conscience, ces dernières années, de l’ampleur du problème. En France, la collaboration de plus en plus étroite entre l’OFB et l’Oclaesp a permis aux agents de l’État de mener des enquêtes plus longues et complexes, avec des outils d’investigation proches de ceux utilisés contre le trafic de stupéfiants ou d’armes : écoutes, filatures… « On a de plus en plus de condamnations à de la prison ferme aujourd’hui », observe par ailleurs Guillaume Rulin.

256 interpellations en un an

Une même dynamique est à l’œuvre sur l’ensemble du continent. « Arrêter le trafic est devenu une priorité en Europe », se félicite Andrew Kerr. Europol a initié, en 2015, l’opération « Lake », en collaboration avec les services de police de plusieurs pays. Sa dernière édition, qui s’est déroulée entre octobre 2022 et juin 2023, s’est soldée par l’arrestation de 256 personnes soupçonnées d’avoir trafiqué 25 tonnes de civelles vivantes.

Ces opérations ont, semble-t-il, porté leurs fruits. Selon les chiffres du Sustainable Eel Group, 23 % des civelles parvenant jusqu’aux côtes européennes étaient exportées illégalement en 2018 ; en 2022, elles n’étaient plus « que » 10 % à l’être. « On est passé de 300 millions de civelles quittant le territoire au début des années 2010 à environ 50 millions aujourd’hui », estime Andrew Kerr.

La pêche à la civelle s’effectue avec des chalutiers équipés de tamis, comme ici près du pont du Brault, entre la Vendée et la Charente Maritime. Wikimedia Commons/CC/Jean-Pierre Bazard

Ce succès a un revers : « On est en train de résoudre le problème en Europe, mais on l’a déplacé ailleurs », regrette le Britannique. Telle une hydre, le trafic de civelles se redéploie en Amérique du Nord, avec pas moins de 157 tonnes de jeunes anguilles d’Amérique (Anguilla rostrata) exportées vers l’Asie en 2022, selon une étude publiée en janvier 2024 dans la revue scientifique Marine Policy. « C’est une indication cynique du succès que nous avons eu en Europe », déplore le Britannique, selon qui mettre fin au trafic requiert « une action mondiale, pas seulement locale ».

Interdire totalement leur pêche ?

Parmi les autres pistes évoquées : améliorer la traçabilité des anguilles pêchées légalement, développer les certifications… Certains, comme le professeur Éric Feunteun, estiment que réautoriser l’export de civelles — en réinjectant le produit des taxes dans la protection de l’espèce et de son habitat — pourrait enrayer la pêche illégale.

D’autres considèrent, en s’appuyant sur les recommandations du Conseil international pour l’exploration de la mer (Ciem), que l’état catastrophique des populations justifie d’interdire totalement son exploitation ; ce qui pourrait faciliter l’identification des fraudeurs.

Le temps presse. Présentes dans tous les cours d’eau il y a soixante ans, les anguilles européennes risquent aujourd’hui l’anéantissement. « Les choses vont très vite, il ne faut pas prendre le risque de se louper », insiste Éric Feunten. Apparus il y a 70 millions d’années, ces poissons ont survécu « à des glaciations multiples, à des périodes de réchauffement, à des extinctions de masse », note le chercheur. Leur migration, poursuit-il, interroge les scientifiques depuis l’époque d’Aristote. Succomberont-ils à notre espèce, avant même que leurs secrets aient été percés ?



Vous pouvez lire ici la première partie de l’enquête « L’anguille, énigme du vivant menacée d’extinction », réalisée en partenariat avec la Revue Salamandre.

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