L’éco-pâturage à la conquête des coeurs d’agglomérations

Durée de lecture : 5 minutes

8 mai 2014 / Sylvie Luneau (Localtis.info)

S’il fut longtemps le fait de collectivités pionnières, l’éco-pâturage se développe en secteur urbain dense. Selon une enquête de l’association Entretien Nature & Territoire, cette pratique exponentielle concerne plus d’une centaine de villes.


A Grenoble, la nouvelle municipalité, composée d’EELV, du Parti de Gauche et de collectifs citoyens, souhaite ramener les animaux en ville, notamment en expérimentant la collecte des ordures par traction animale et l’éco-pâturage.

L’expérimentation, qui avait été décidée par la précédente municipalité socialiste, commence par quatre brebis, un bélier et cinq agneaux pour la tonte du fort de la Bastille, à quelques pas du centre-ville. Objectif : maintenir la biodiversité, lutter contre les risques d’incendie et sensibiliser les visiteurs à la préservation de la nature en ville.

Les animaux sont installés dans un enclos sur des collines, qui sont en partie la propriété de la commune. Espèce retenue : de rustiques moutons écossais de Soay qui vivent naturellement à l’état sauvage, mangent autant de feuilles que d’herbes et ne boivent que très peu d’eau.

La ville a passé un contrat de location de trois mois avec l’association Naturama pour environ 2.000 euros. Les animaux sont laissés sans surveillance mais contrôlés tous les deux jours.

« Nous réfléchissons au projet depuis deux ans avec la Fédération des Alpages de l’Isère. Notre ville est constituée d’espaces verts très morcelés, ce qui représente une contrainte pour le pâturage. L’objectif est de voir comment ce service peut s’organiser, y compris en période de vacances et le week-end. Un bilan sera établi à l’automne », précise Jacques Ginet, du service des espaces verts.

Convention et cahier des charges

Avec le retour du printemps, plusieurs troupeaux effectuent leur transhumance vers la ville. C’est le cas à Besançon où celle des 80 chèvres de races alpine, rove, pyrénéenne et chamoisine débute en mai.

A l’origine, en 2003, la ville souhaitait valoriser ses collines à fort enjeu écologique et paysager. Autrefois, elles étaient utilisées pour la vigne ou pâturées, mais ces activités ayant disparu, le milieu s’est refermé. Pour défricher et retrouver une plus grande biodiversité, la ville s’est tournée en 2007 vers le pâturage. Plus de 24 hectares sont pâturés sur 14 parcelles. Une convention et un cahier des charges ont été signés avec un éleveur.

Outre le pâturage libre et surveillé des animaux, la convention prévoit la possibilité de verser des indemnités pour le débroussaillage manuel par le berger ou pour des actions pédagogiques. En comptant les clôtures et équipements divers, cela représente un coût de 4 à 5.000 euros par an.

Le cahier des charges définit un chargement moyen de deux chèvres/ha/an. L’utilisation de fertilisant, d’amendement et de produits phytosanitaires est bannie. Les chèvres restent environ six mois sur les collines. Un suivi scientifique de l’impact du pâturage sur la végétation est réalisé chaque année par le Conservatoire régional des espaces naturels de Franche-Comté.

« Le but est aussi de conserver une activité économique durable tout en créant du lien social. Nous avons eu peu de cas d’incivilités », rassure Johnny Magnenet, à la gestion des espaces verts.

Gérer en interne ?

L’une des pionnières de l’éco-pâturage est Bayonne. La ville s’est lancée dès 1985. Elle a aujourd’hui un troupeau de quarante chèvres et dix moutons gérés en interne, qui entretiennent un site clos d’environ dix hectares.

« Un poste dédié s’occupe des animaux, des vaccins. Le budget n’est pas comptabilisé car les premiers animaux ont été donnés par des habitants qui s’en séparaient, avant qu’ils ne se reproduisent. Le bénéfice est net et le retour de la population très positif », affirme Vincent Plombin, directeur du cadre de vie dans cette ville.

Une autre grande ville, Le Havre, s’est lancée en 2002 avec neuf ânes, d’abord pour leur aspect attractif, puis pour gérer une prairie de six hectares. En 2012, elle a acquis deux bœufs Highland écossais rustiques et adaptés à l’entretien de terrains humides (marécages). « Plus résistants, ils demandent moins de soins. Contrairement aux moutons ou aux chèvres, nous n’avons pas besoin de gardiennage », raconte Stéphane Ancelin de la direction des espaces verts, qui envisage de doubler ce cheptel bovin.

En Ile-de-France, aussi...

En zone dense et urbanisée, les expériences se multiplient. Paris vient de dresser le bilan d’un an d’éco-pâturage expérimenté sur un site en friche des Archives de Paris. Dans le Val-d’Oise, plusieurs villes se sont converties dont Saint-Prix, où cinq hectares d’espaces naturels sensibles sont entretenus depuis trois ans par six à dix moutons.

L’option prise est alors le partenariat : à Saint-Prix, c’est avec la ferme d’Ecancourt, qui loue les animaux de mai à novembre, pour un coût de 2.600 euros/ha/an, contre 3.200 euros/ha/an pour l’entretien mécanique utilisé précédemment. Ailleurs, on retrouve ce genre d’expérimentations sur des campus universitaires (à Lyon) ou à deux pas des serres municipales (Melun, en Seine-et-Marne).

Racines environnementales

Selon l’association Entretien Nature & Territoire, un bureau d’études qui accompagne les collectivités en amont du projet d’éco-pâturage, l’évolution de cette pratique est exponentielle : 20 villes en 2000 contre 150 en 2013. Des chiffres issus d’une enquête nationale menée l’an dernier auprès de 350 collectivités, situées essentiellement au Nord, Nord-Ouest et région parisienne.

La pratique est surtout urbaine : à plus de 60%, elle concerne des villes de plus de 5.000 habitants et à 25% des villes de plus de 50.000 habitants. Les raisons sont d’abord environnementales (45%), puis sociales (22%), paysagères (17%) et économiques (16%). Le pâturage est rentable au bout de 5 ans. L’animal le plus utilisé est le mouton (41%), loin devant la chèvre (21%), le bovin (19%) et les équidés (15%).

Les prestataires sont nombreux : plus d’une vingtaine dans l’Ouest. Les principales difficultés rencontrées sont le manque de connaissances techniques (besoin de formations, d’informations) et les incivilités (vols, dégradations, etc.). Mais rares sont les projets lancés qui s’arrêtent (une seule collectivité citée).

L’association organise régulièrement des journées techniques et va éditer mi-mai un annuaire des prestataires et des collectivités engagées. Il sera diffusé notamment lors de la deuxième rencontre nationale de l’éco-pâturage qui aura lieu le 16 octobre à Nantes.


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Source : Localtis.info

Photos : Bastamag (crédit : Guillaume Leterrier)

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