L’écoanxiété ronge 10,5 millions de Français
Manifestation à Nantes contre la destruction des terres fertiles, le 6 avril 2024. - © Estelle Ruiz / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Manifestation à Nantes contre la destruction des terres fertiles, le 6 avril 2024. - © Estelle Ruiz / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Si certains profils sont plus à risque, aucune catégorie de la population n’est épargnée par l’angoisse liée à la catastrophe environnementale en cours, selon une étude de l’Ademe.
« J’ai peur qu’on n’y arrive pas. Peur que demain, la vie soit un enfer entre les guerres, les famines, les sécheresses, les inondations et la disparition de la vie. » Cette angoisse que Gingko, 15 ans, décrivait à Reporterre en 2022 est loin d’être isolée.
Face à la crise climatique, l’écoanxiété mine de plus en plus notre psyché. Avec 10,5 millions de personnes concernées en France, c’est désormais un enjeu de santé publique, estime l’Agence pour la transition écologique (Ademe), dans un rapport publié le 15 avril. Celle-ci a mené une étude auprès d’un échantillon représentatif de la population de 15 à 64 ans incluant 998 individus et concernant par extrapolation 42 millions de Françaises et Français. C’est la première fois que cette angoisse, liée à l’incertitude de l’avenir causée par les changements climatiques et l’inaction des décideurs, est quantifiée en France.
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Le rapport indique d’abord que ce mal-être n’affecte pas tout le monde avec la même intensité. Sur 42 millions de Français, 6,3 millions seraient « moyennement touchés », 2,1 millions « fortement touchés » et 2,1 autres millions « très fortement touchés ». Si l’écoanxiété n’est pas une maladie mentale, 420 000 personnes « seraient en risque psychopathologique », selon l’Ademe, car elles pourraient tomber en dépression ou souffrir de troubles anxieux, du fait de leur angoisse.
Tous les âges concernés
Bien que les plus jeunes soient plus écoanxieux que les plus de 50 ans, l’écoanxiété affecte tous les âges : 22 % des 50-64 ans, 31 % des 35-49 ans, 33 % des 15-24 ans et 39 % des 25-34 ans.
Ces deux dernières catégories sont les plus exposées aux fortes menaces sur la santé mentale : respectivement 8 et 10 % d’entre eux sont « très fortement écoanxieux », contre 5 % tous âges confondus.
Le genre est aussi un facteur déterminant sur le niveau d’écoanxiété, précise l’Ademe. Bien que les femmes aient tendance à l’être davantage (58 %) que les hommes (42 %), ces derniers sont plus susceptibles de présenter des symptômes plus sévères d’angoisse.
Sur la répartition géographique, plus on vit dans une grande ville, plus l’écoanxiété est forte. Parmi l’ensemble des régions, c’est en Île-de-France que les gens sont le plus angoissés par les changements climatiques (37 %). Si les communes rurales ne sont pas épargnées par les événements extrêmes comme les sécheresses et les inondations, seuls 24 % des habitants seraient écoanxieux.
Du côté du niveau d’éducation, la prise de conscience environnementale est un sujet grand public, quel que soit le niveau de diplôme. Mais là aussi, plus on est diplômé, plus on risque d’être écoanxieux. Par exemple, 20 % des personnes qui ont arrêté leurs études après l’obtention d’un bac pro sont concernées contre 34 % pour les bac+3 et 35 % pour les bac+4 et bac+5.
Concernant la parentalité, les personnes ayant deux enfants sont plus écoanxieuses (35 %) que celles n’en ayant pas (27 %). Toutefois, l’Ademe démontre que la parentalité n’est pas un facteur « déterminant » du niveau d’anxiété : les personnes ayant trois enfants ou plus sont les moins écoanxieuses (25 %).
Une question politique
Face à ce constat, que faire ? L’Ademe rappelle d’abord que « l’écoanxiété est une réponse légitime (et non irrationnelle) au regard de la crise environnementale ». « La probabilité pour que le nombre de 420 000 individus en situation de risque psychopathologique s’accroisse est grande », au fur et à mesure de la crise climatique et si rien n’est fait pour l’atténuer, alerte l’Ademe. Ainsi, pour préserver la santé mentale des écoanxieux, elle plaide pour que l’État poursuive ses efforts en matière de transition écologique, afin de donner de l’espérance.
Au-delà des actions possibles en lien avec la transition environnementale, pour les auteurs du rapport, « il faut se rendre à l’évidence que l’écoanxiété est un enjeu de santé mentale, voire de santé publique, qui pourrait susciter une réflexion complète des institutions publiques en matière de prévention puis de prise en charge pour certains individus ».
Le rapport préconise par exemple de permettre aux Françaises et Français de réaliser un autodiagnostic, afin que ceux qui en ressentent le besoin bénéficient d’un premier conseil psychologique. Il recommande également de créer une chaire de recherche sur l’écoanxiété, mettant en lien chercheurs et praticiens.
« Soigner les individus, alors que c’est le système qui est malade »
Cependant, l’Ademe estime que l’écoanxiété n’est pas qu’une mauvaise chose, dès lors qu’elle emmène « à “l’écoaction”, meilleure “médication” pour traiter l’écoanxiété ». En effet, l’écoanxiété ne conduit pas nécessairement à l’impuissance. L’angoisse, la peur ou la colère peuvent se transformer en force et libérer notre pouvoir d’agir.
C’est ce qu’ont montré les mouvements écoféministes des années 1980 : face à la menace d’une guerre nucléaire, aux États-Unis, des milliers de femmes se sont réunies pour partager leur affect et leur terreur. Elles ont bloqué des centrales nucléaires, fait des rituels, des danses spirales, joué du tambour, encerclé le Pentagone...
Avec toutes les injonctions à prendre soin de soi, attention toutefois à ne pas individualiser et dépolitiser la question écologique. « On délocalise les problèmes vers les individus et l’on traite l’écoanxiété comme une névrose personnelle, alors que la source de ces problèmes se trouve dans les rapports de production capitaliste et dans l’inertie des États, expliquait la sociologue Léna Silberzahn à Reporterre en 2022. On développe une approche thérapeutique dans le but de soigner les individus, alors que c’est le système qui est malade. »