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EntretienSanté

L’hexane, un dérivé toxique du pétrole, se retrouve dans notre alimentation

L'utilisation de l'hexane sur les graines permet aux industriels d'extraire plus d'huile que par simple pression.

L’hexane, solvant toxique dérivé du pétrole, est utilisé depuis près d’un siècle pour l’extraction d’huile dans l’industrie agro-alimentaire, révèle le journaliste Guillaume Coudray dans un livre enquête.

Le journaliste Guillaume Coudray, connu pour son enquête sur les nitrites dans la charcuterie, dévoile un nouveau scandale agro-alimentaire qui remonte aux années 1930. Avec De l’essence dans nos assiettes, Enquête sur un secret bien huilé (éditions La Découverte), publié le 18 septembre, il révèle comment les industriels font depuis longtemps usage de l’hexane, alors que la substance est reconnue comme neurotoxique et reprotoxique.

Utilisé dans les usines d’extraction d’huile de graines oléagineuses, cet hydrocarbure, jusque-là peu connu du grand public, aurait contaminé toute la population selon le journaliste. Son enquête a été suivie le 22 septembre par un rapport de Greenpeace sur la contamination des produits alimentaires. Une mission parlementaire sur le sujet a également été lancée le 24 septembre par le député MoDem Richard Ramos.



Reporterre — Qu’est-ce que l’hexane, cette substance sur laquelle vous avez enquêté ?

Guillaume Coudray — L’hexane, c’est un solvant obtenu essentiellement lors du raffinage du pétrole. Et cet hydrocarbure a une capacité très intéressante : il est un très bon dégraissant, c’est-à-dire qu’il a une capacité à réagir avec les lipides. Dans les années 1930, certains fabricants de produits pétroliers ont eu l’idée d’utiliser ce solvant pour traiter les oléagineuses, les graines qui contiennent beaucoup d’huile, notamment le colza, le tournesol et le soja. On triture les graines avec ce solvant, ce qui permet d’extraire plus d’huile que par simple pression.



Quels sont les effets connus de l’hexane sur la santé humaine ?

Quand le corps reçoit de l’hexane, il essaye de l’éliminer et le transforme en métabolite. En réalité, cette molécule, appelée 2.5 hexanedione, est très neurotoxique et reprotoxique : ce sont les deux risques pour la santé avérés. À partir des années 1970, on a commencé à découvrir sa neurotoxicité : il est responsable de maladies neurologiques. Puis, on a aussi découvert qu’il touche le système reproducteur : il nuit à la fertilité. Mais je crains qu’on découvre d’autres effets, dont certains liés à la perturbation endocrinienne.



À quel point la population est-elle exposée à l’hexane ?

Aujourd’hui il est presque impossible de trouver dans la population des gens qui n’ont pas de résidus d’hexane dans le sang. Déjà, on a des résidus dans les produits directement extraits avec l’hexane : les produits fabriqués à partir d’huile, mais aussi d’oléagineux comme le soja. Le problème est que les oléagineux sont utilisés pour énormément de produits de l’agroalimentaire contemporain.

On retrouve aussi de l’hexane dans le tourteau : c’est le résidu solide de l’extraction, qui sert à nourrir le bétail. Ces résidus d’hexane vont alors contaminer les aliments d’origine animale que l’on mange, par exemple le lait et le beurre. Enfin, on retrouve aussi de l’hexane dans des produits cosmétiques et pharmaceutiques.



Sa toxicité était-elle connue dès le début ?

À ses débuts dans les années 1930, l’usage de l’hexane faisait sens et était perçu comme vertueux. Des toxicologues pensaient que c’était inoffensif ; qu’une fois ingéré, il est excrété inchangé. Mais dès les années 1970 a lieu la grande falsification : les neurologues étasuniens ont publié leur première étude qui explique que l’hexane se transforme en de puissants neurotoxiques. Mais ils savaient que c’était une information compliquée à entendre par les industriels : l’hexane était depuis devenu indispensable à leur système de production.



Les industriels de l’agroalimentaire ont continué à utiliser l’hexane en étant au courant de sa toxicité ?

Les utilisateurs de l’hexane mais aussi les producteurs, qui sont aussi les producteurs de pétrole, ont fait toutes sortes d’efforts pour contester la science ou pour s’aveugler. Le moyen principal a souvent été de ne pas financer les études, ou de ne pas continuer les investigations lorsqu’on découvrait par exemple une toxicité.

Ce qui fait qu’on se retrouve aujourd’hui avec énormément de lacunes en termes de connaissances. Et ça sert l’industrie qui dit : « C’est trop tôt pour sonner l’alarme. » En réalité, ça fait déjà cinquante ans qu’on aurait dû interdire l’hexane.



Quel rôle ont joué les pouvoirs publics dans tout cela ?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que la mise en place de l’extraction à l’hexane n’a pas été le fait simplement des industriels. Les pouvoirs publics ont été partie prenante dans l’accompagnement, car il y avait, par exemple en France, la volonté d’industrialiser l’agriculture.

Et dès les années 1970, quand la toxicité était évoquée, les pouvoirs publics ont eu tendance à accompagner les industriels à circonscrire le problème de l’hexane. Ça demandait de la volonté politique et peut-être qu’il y avait beaucoup à perdre à s’attaquer à l’hexane, à faire des recherches dessus. C’est pour ça que je parle d’omerta.



Pourquoi n’y a-t-il aucune mention de la présence de résidus d’hexane dans les compositions alimentaires ?

L’hexane est considéré comme un « auxiliaire technologique » dans l’agro-industrie. Mais cette classification, c’est un tour de passe-passe : elle permet d’occulter une molécule, en partant du postulat que les produits utilisés de façon transitoire disparaissent totalement. Or c’est totalement faux : on a toutes les études pour montrer que de l’hexane reste à l’état résiduel dans les produits alimentaires.

Ça crée une extraordinaire opacité sur les produits chimiques qui sont utilisés par l’industrie agroalimentaire, dans les produits transformés. Il faut que les industriels permettent au public de savoir, selon l’étiquette des produits, lesquels ont été extraits à l’hexane.



En plus de votre enquête, Greenpeace et le député Richard Ramos (MoDem) se mobilisent contre l’hexane. Quels effets peuvent avoir ces alertes ?

Le pire, ça serait que l’alerte ne touche que des personnes déjà vigilantes, à la recherche d’un mode de vie vertueux, et qui vont modifier leurs pratiques, mais que le gros de la population, qui n’a pas les moyens, ou la volonté de s’alimenter de façon plus vertueuse, échappe complètement à cette prévention et se retrouve exposé de façon inutile. La meilleure conséquence serait qu’une mobilisation puisse voir le jour pour questionner les industriels, et, à terme, interdire l’hexane.

De l’essence dans nos assiettes. Enquête sur un secret bien huilé, de Guillaume Coudray, aux éditions La Découverte, septembre 2025, 304 p., 20,9 euros (14,99 euros en format numérique).

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