LGV Lyon-Turin : des camions-citernes envisagés pour ravitailler la vallée en eau potable
Le village du Bourget et la plateforme de travaux de la descenderie (commune de Villarodin-Bourget), en septembre 2022. - © Pierre Isnard-Dupuy / Reporterre
Le village du Bourget et la plateforme de travaux de la descenderie (commune de Villarodin-Bourget), en septembre 2022. - © Pierre Isnard-Dupuy / Reporterre
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Le constructeur du tunnel de la LGV Lyon-Turin a publié un appel d’offres pour organiser l’acheminement d’eau, si besoin, en Haute-Maurienne. Une preuve du risque de « siphonnage » des eaux souterraines, selon les opposants.
Marseille (Bouches-du-Rhône), correspondance
C’est un appel d’offres qui relance la controverse sur la ligne à grande vitesse (LGV) Lyon-Turin et son tunnel, dont les risques d’atteinte à la ressource en eau sont nombreux. Publié le 23 septembre par la société Tunnel Euralpin Lyon Turin (Telt) qui construit l’ouvrage, il prévoit des « travaux préparatoires et mesures d’urgence et transitoires pour l’approvisionnement en eau potable dans la vallée de la Maurienne ».
Pour les opposants, cet appel d’offres est une façon de reconnaître que le constructeur se prépare à pallier des ruptures d’eau potable, possibilité qu’il a toujours niée. Le creusement des deux tubes ferroviaires entre la France et l’Italie, de 57,5 kilomètres chacun, va bien « siphonner les eaux souterraines », selon les militants. Provoquant un tarissement de sources et un drainage de nappes, ce qu’associations, élus La France insoumise (LFI) et Écologistes dénoncent depuis plusieurs années.
Ce phénomène est abordé dans plusieurs rapports, dont le plus ancien, commandé par la Commission européenne, date de 2006. Selon les données fournies par le constructeur ferroviaire, il estime que 60 millions à 125 millions de m3 d’eau pourraient être drainés annuellement par le tunnel.
Des pick-up pour apporter de l’eau en bouteilles
Déjà, au début des années 2000, un nouvel approvisionnement en eau potable pour le village du Bourget (commune de Villarodin-Bourget) a dû être réalisé par la société d’aménagement ferroviaire. Le creusement d’une descenderie du tunnel avait en effet modifié la circulation des eaux souterraines. De quoi assécher des sources dont dépendait le village.
Plus haut dans la vallée, Telt prépare désormais des « mesures compensatoires d’urgence et transitoires pour l’alimentation en eau potable sur les communes situées entre Saint-Julien-Montdenis et Val-Cenis ». Son appel d’offres prévoit une enveloppe de 2,5 millions d’euros sur six ans. Le tout pour créer des « zones de déchargement des camions-citernes et leur connexion avec les unités de distribution d’eau potable », organiser d’éventuelles livraisons par « camions-citernes et/ou pick-up » qui transporteraient de l’eau en bouteilles, ainsi que « l’installation d’unités de traitement mobiles en cas de besoin pour alimenter les unités de distribution d’eau potable ».
De son côté, Telt nie toujours les risques sur les eaux souterraines. « Aucun nouveau risque n’a été identifié sur la ressource en eau, non seulement pour les communes concernées, mais également à l’échelle du massif », affirme la société à Reporterre. Malgré tout, « à titre préventif, Telt prévoit des mesures de rétablissement de l’approvisionnement en eau, pouvant être activées sans délai en cas de nécessité ».
La société précise que le marché prévu dans l’appel d’offres est « à bons de commande », autrement dit que le prestataire ne sera sollicité qu’en cas de besoin. « Le plus probable est que les prestations prévues par le contrat demeurent inutilisées », prophétise-t-elle. « Telt, conformément à ses obligations, agit, pendant toute la durée des travaux, par des mesures préventives et d’anticipation », soutient par voie de communiqué le préfet de Savoie, François Ravier.
Des captages limités en profondeur
Parallèlement, le préfet a modifié, en date du 8 octobre, les arrêtés encadrant la dizaine de captages d’eau potable concernés. Les périmètres de protection interdisant tout un tas d’activités, dont l’excavation, sont désormais limités « jusqu’à une profondeur de 100 mètres sous l’altitude des ouvrages captants ». Une façon de déroger à la loi sur l’eau, pour permettre à Telt d’être administrativement en règle. Ce type d’arrêté ne prévoit normalement pas de profondeur limite, afin de protéger l’eau potable sur l’ensemble du sous-sol à l’aplomb.
« Nulle part ailleurs en France cela est possible », ne décolère pas Gabriel Amard, député LFI du Rhône. Quant à l’appel d’offres de Telt, « il est la preuve que nous avons raison depuis le début et que l’hydrogéologue qui nous a alertés a eu raison de le faire », fustige-t-il. Son collègue Jean-François Coulomme dénonce « l’amateurisme de la mise en place de pick-up pour apporter de l’eau en bouteilles », plutôt que de protéger la ressource en eau, mise en tension par le changement climatique et pas seulement pour la consommation humaine.
« Beaucoup d’activités économiques et agricoles dépendent de l’eau, comme le pastoralisme », rappelle le député LFI de Savoie. « Je n’ose pas, par les temps qui courent, faire une différence entre une eau reconnue comme potable et d’autres eaux. Nous, humains, ne sommes pas seuls sur Terre », considère pour sa part Martine Noraz, présidente de l’association environnementale Vivre et Agir en Maurienne.
La justice pourrait toutefois créer un précédent. Les opposants promettent en effet d’engager un recours pour tenter de faire annuler les nouvelles versions des arrêtés préfectoraux.