La campagne de dons record de Jancovici valide un projet qui « n’effraie pas »
L’ingénieur Jean-Marc Jancovici, fondateur du Shift Project, le 16 avril 2024. - © Frederic Petry / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
L’ingénieur Jean-Marc Jancovici, fondateur du Shift Project, le 16 avril 2024. - © Frederic Petry / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Le Shift Project a récolté plus de 3 millions d’euros de dons, un record pour une campagne de financement participatif. Le but : construire des propositions en vue d’influencer les débats de la présidentielle 2027.
C’est ce que l’on appelle une rondelette somme. En à peine un mois et grâce à quelque 25 000 contributeurs (particuliers et entreprises), le groupe de réflexion The Shift Project a récolté plus de 3,2 millions d’euros de dons sur la plateforme Ulule. Un record pour une campagne de financement participatif en France et en Europe.
Lancée le 13 mai et intitulée « Décarbonons la France », celle-ci entend financer le « programme d’action pour 2027 » imaginé par la structure fondée par l’ingénieur pronucléaire Jean-Marc Jancovici. Souhaitant « éclairer et influencer le débat » de la prochaine élection présidentielle en avril 2027, l’association, qui est majoritairement financée par des entreprises — dont certaines sont régulièrement épinglées pour leurs activités polluantes, comme BNP Paribas et Bouygues —, entend utiliser cet argent pour « construire des propositions » que l’on retrouvera dans des rapports et un livre publié fin 2026. L’idée à terme : « Mettre la décarbonation au cœur des choix de l’avenir du pays. »
La réduction de la dépendance des entreprises aux énergies fossiles et la baisse de leurs émissions de gaz à effet de serre figurent ainsi dans les objectifs du Shift Project. Au lieu de miser sur une remise en cause radicale de notre modèle économique capitaliste — comme le préconisent plusieurs ONG —, il souhaite « convaincre une partie des acteurs économiques influents que ce changement servira leur propre intérêt de moyen terme ». Cela passe notamment par une substitution entre les énergies et la sobriété.
Interroger tous les bords politiques
« L’énorme succès de cette campagne dépasse nos espérances [le premier palier était fixé à 300 000 euros] et nous oblige. Vu le défi historique vital devant nous, nous n’allons pas avoir de mal à trouver comment investir ces dons », explique Matthieu Auzanneau, directeur de l’association.
Ceux-ci serviront d’abord à rémunérer plusieurs dizaines d’ingénieurs et d’experts afin de réaliser des travaux de recherche. Le groupe de réflexion prévoit aussi des actions d’influence et de lobbying auprès d’élus, et l’organisation d’un débat sur les sujets énergie-climat avec les candidats à la présidentielle. Les dons pourront également appuyer financièrement l’association Les Shifters, du nom de ces 30 000 bénévoles promouvant partout en France les idées du Shift Project.
« L’idée est qu’ils multiplient les consultations et aillent à la rencontre de personnes qui ne sont jamais interrogées à ce sujet, comme celles travaillant dans le secteur de la santé et de l’automobile. Ce sont elles qu’il faut convaincre », développe Matthieu Auzanneau.
« Un discours pas franchement anticapitaliste, qui n’effraie pas »
Il assure que « les aspirations et les difficultés » soulevées lors de ces entretiens nourriront elles aussi les rapports et le livre à paraître. S’ils sont partants, des élus locaux de tous bords politiques — y compris du Rassemblement national (RN), le Shift Project se présentant comme « apartisan », ce qui lui vaut parfois des critiques — seront également consultés, notamment dans la perspective des municipales de 2026.
« Nous ne prétendons pas livrer des solutions clé en main, mais voulons être un catalyseur : nous souhaitons que cette question essentielle pour l’avenir du pays ne soit pas éludée dans les débats à venir d’ici à 2027 », ajoute le directeur de la structure. Interrogé sur le fait que les ONG et associations ne sont pas toujours écoutées par la classe politique, il estime que « 100 % des gagnants ont tenté leur chance ». « Nous allons être très combatifs », ajoute-t-il, notamment via le lobbying.
Une difficile neutralité
La réussite d’une telle campagne — où le don moyen dépasse les 100 euros, certains atteignant même 5 000 euros — n’est qu’une demi-surprise, pour le chercheur en sociologie et en science politique Antoine Bouzin. « Au regard du “backlash” écologique auquel on assiste en France et ailleurs, on pourrait s’étonner du montant récolté. Ce n’est pas un hasard si c’est une campagne du Shift qui remporte un tel succès », dit ce spécialiste du militantisme écologique chez les ingénieurs (lui-même détenteur d’un diplôme d’ingénieur).
L’explication réside notamment, selon lui, dans l’identité même de l’association. « Elle propose une critique de l’économie de marché avec une position d’expertise se voulant neutre, objective, fondée sur des faits scientifiques. Son discours n’est en outre pas franchement anticapitaliste, et donc n’effraie pas une multitude de personnes et d’entreprises, pour qui participer à cette campagne devient un moyen acceptable de participer à l’écologisation de la société », déclare-t-il.
Ce projet pourrait ainsi, selon le sociologue, avoir de réels effets sur le débat public avant l’élection présidentielle : « L’association et son fondateur ont l’oreille d’un certain nombre de dirigeants politiques, économiques et administratifs, ce qui est un avantage en termes de marge de manœuvre par rapport à d’autres organisations. »
Reste selon lui une inconnue : le positionnement que prendront les Shifters, de plus en plus politisés à gauche d’après ses recherches, durant cette campagne d’influence. « Comment vont-ils gérer cette tension entre volonté de neutralité scientifique et positionnement vis-à-vis du programme des différents partis, notamment celui du RN ? Cela s’annonce très intéressant. »